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Fermer ou pas le détroit du Bosphore : tous les yeux se tournent vers la Turquie

Malgré les déclarations du chef de la diplomatie turque, les experts jugent qu’Ankara ne voudrait sûrement pas s’attirer les foudres de la Russie en fermant les détroits du Bosphore et des Dardanelles
Le remorqueur d’urgence classe Prut EPRON de la marine russe, appartenant à la 145e escadrille de sauvetage de la flotte de la mer Noire, traverse le détroit du Bosphore pour rejoindre la mer Noire, à Istanbul (Reuters)
Le remorqueur d’urgence classe Prut EPRON de la marine russe, appartenant à la 145e escadrille de sauvetage de la flotte de la mer Noire, traverse le détroit du Bosphore pour rejoindre la mer Noire, à Istanbul (Reuters)
Par
ANKARA, Turquie

« La Turquie peut arrêter le transit de navires de guerre dans les détroits [du Bosphore et des Dardanelles]. Mais elle doit aussi autoriser les navires des belligérants à regagner leurs bases s’ils le demandent. Nos experts sont en train d’étudier s’il y a un état de guerre du point de vue légal », a annoncé le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu, dimanche 27 février dans un entretien à la chaîne CNN-Turquie.

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Kiev avait demandé à la Turquie, peu de temps après l’attaque des troupes russes, de fermer ses voies navigables et son espace aérien à la Russie.
Bien qu’alliée de Kiev et membre de l’OTAN, la Turquie n’avait pas immédiatement répondu à cette requête.

Les experts estiment d’ailleurs que cela ne devrait pas arriver de sitôt.

De nombreuses raisons politiques et juridiques expliquent pourquoi il est hautement improbable que la Turquie réagisse à l’invasion russe en fermant les détroits du Bosphore et des Dardanelles qui permettent d’accéder à la mer Noire. 

Ankara est pleinement souveraine sur ces détroits. Toutefois, elle est partie à un traité international juridiquement contraignant, la convention de Montreux, qui régit sa décision d’empêcher l’accès à ces voies cruciales. 

Ouvert à interprétation

Ömer Çelik, porte-parole de l’AKP (parti au pouvoir en Turquie), a semblé minimiser les rumeurs laissant entendre qu’il était possible d’empêcher les Russes de passer.

« La Turquie usera de son pouvoir sur ces questions susceptibles de provoquer l’escalade de la situation afin d’établir la paix. Toute demande des différents États est évaluée en fonction de son bien-fondé et de ses critères », a-t-il assuré à propos de la requête de l’Ukraine.

https://twitter.com/RestitutorOrien/status/1497568431301922820

Ratifiée par la Turquie, le Royaume-Uni, l’Union soviétique et six autres États en 1936, la convention de Montreux permet explicitement aux navires de guerre appartenant aux pays de la mer Noire de passer les détroits sans intervention. La convention ne limite que le moment (un préavis est requis) et la taille des navires. 

« L’article 19 de la convention est limpide », indique à Middle East Eye Mesut Akgün, professeur de relations internationales à l’université Kültür d’Istanbul. « Si la Turquie n’est pas belligérante, les bâtiments de guerre jouiront d’une complète liberté de passage. » 

Le gouvernement ukrainien affirme que cet article donne également à la Turquie le pouvoir de fermer les détroits.

Si cet article permet effectivement aux bâtiments de guerre de passer, même en temps de guerre, il interdit par ailleurs l’accès des navires appartenant aux États belligérants. C’est ouvert à interprétation, mais on l’entend généralement comme désignant les navires engagés dans les combats. 

« Je ne pense pas que la Turquie fermera les détroits en se basant sur la menace de guerre imminente à son encontre. Parce que ce n’est pas le cas »

- Mesut Akgün, professeur de relations internationale

Cependant, l’article 20 de la convention stipule que si la Turquie est elle-même belligérante, il revient à Ankara de décider de garder le détroit ouvert ou non aux bâtiments de guerre. L’article 21 stipule par ailleurs que si la Turquie s’estime menacée d’un danger de guerre imminent, elle peut fermer les détroits. 

« Je ne pense pas que la Turquie fermera les détroits en se basant sur la menace de guerre imminente à son encontre », indique Akgün. « Parce que ce n’est pas le cas. »

Plusieurs responsables occidentaux, s’exprimant sous couvert d’anonymat, conviennent que la Turquie doit garder les détroits ouverts aux navires de guerre.

« Sinon elle serait en infraction avec la convention », affirme l’un des responsables. « Et tout le monde sait que la Russie a déjà fait traverser les détroits à ses bâtiments avant de lancer l’invasion. » 

« On ne provoque la Russie pour de simples gains symboliques »

D’un autre côté, des responsables turcs soulignent que la Turquie a arraché les droits accordés en vertu de la convention de Montreux après des années de lutte, sécurisant les territoires concernés après la guerre d’indépendance turque des années 1920.

Une source proche du gouvernement turc confie qu’Ankara n’irait pas risquer le statut de la convention en prenant une décision qui pourrait lui attirer les foudres de la Russie.

« Au bout du compte, Ankara pourrait dire des choses qui pourraient lui donner le pouvoir, en vertu de la convention, de fermer le détroit », a déclaré la source à MEE.

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« Mais cela nuirait à son statut futur. On ne provoque la Russie pour de simples gains symboliques. Cela n’aura pas un énorme impact sur l’invasion de toute façon. »

Les dispositions de la convention n’ont pas toujours contenté la Russie.

Après avoir vaincu l’Allemagne nazie, l’Union soviétique avait demandé à la Turquie de l’autoriser à établir des bases navales et militaires le long des détroits, faisant valoir que les forces turques ne pouvaient pas les sécuriser à elles seules. Moscou avait également demandé à la Turquie de lui céder ses trois provinces les plus à l’Est.

En lieu et place de cela, la Turquie a obtenu le soutien des Américains et a finalement adhéré à l’OTAN.

Toutefois, la Russie fait toujours pression. Moscou a persisté pendant des années avec ses demandes et le dirigeant soviétique Joseph Staline a même personnellement fait pression sur le président turc de l’époque, İsmet İnönü, pour qu’il permette au moins à l’Union soviétique d’établir une base militaire dans la mer Égée près de la frontière grecque.

« La Turquie ne va pas prendre de risques avec la convention », conclut Akgün.

Traduit de l’anglais (original) et actualisé par VECTranslation.

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