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Pourquoi la Turquie se sent très concernée par le conflit en Ukraine 

Ankara redoute qu’une invasion russe perturbe la coopération en matière d’armement entre Kiev et la Turquie, qu’elle renforce la domination de Moscou en mer Noire et menace le tourisme et l’approvisionnement énergétique
Peinture de Józef Brandt (1890) montrant une escarmouche entre Cosaques et Tatars du khanat de Crimée (Wikicommons)
Peinture de Józef Brandt (1890) montrant une escarmouche entre Cosaques et Tatars du khanat de Crimée (Wikicommons)
Par
ANKARA, Turquie

Tous les élèves turcs apprennent cela à l’école : à travers l’histoire, la Russie a cherché à prendre le contrôle des ports aux eaux tièdes de l’Empire ottoman.

Cette ambition, apprend-on aux enfants, a engendré une rivalité entre Moscou et Constantinople, qui a progressivement basculé en faveur de la première à mesure que la Russie s’est emparée, par la guerre et la coercition, de ce qu’elle voulait de la Sublime Porte.

Le premier fief ottoman à tomber aux mains des Russes ? Le khanat de Crimée, situé dans l’actuelle Ukraine, que Moscou a pris en 1783.

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« L’Ukraine est comme un barrage qui contient l’influence et la pression russe sur la région », indique un responsable turc à Middle East Eye sous couvert d’anonymat. « Si l’Ukraine tombe, cela aura des conséquences directes sur la Turquie. » 

Durant le siècle qui a suivi la chute du khanat de Crimée, l’Empire russe s’est progressivement mais résolument accaparé des territoires à l’ouest de l’Ukraine, jusqu’à arriver au seuil de Constantinople, aujourd’hui Istanbul, en 1878.

Sous la pression de Moscou, les Ottomans ont perdu les Balkans, tandis que de nouveaux États naissaient. Des milliers de Turcs se sont retrouvés réfugiés. 

À l’est, l’Empire russe s’est emparé du Caucase après une campagne meurtrière qui a tué des centaines de musulmans et pris des villes turques telles que Kars, Ardahan et Artvin. 

Dans la ligne de mire

Ce sont des histoires comme celles-ci qui viennent à l’esprit en Turquie alors que la Russie amasse ses forces à la frontière ukrainienne. 

Ces derniers mois, des chars, des lanceurs de roquettes, des forces spéciales et quelque 120 000 soldats russes ont été déployés, laissant entendre qu’une guerre, ou une opération militaire « chirurgicale », se profile à l’horizon.

Tout le monde à Ankara sait que cela mettra la Turquie dans la ligne de mire de ce conflit. 

Une femme prend un selfie devant une sculpture qui montre la « Réponse des Cosaques zaporogues au sultan Mehmed IV de l’Empire ottoman » à Krasnodar, en Russie (AFP)
Une femme prend un selfie devant une sculpture qui montre la « Réponse des Cosaques zaporogues au sultan Mehmed IV de l’Empire ottoman » à Krasnodar, en Russie (AFP)

Depuis des mois, le président turc Recep Tayyip Erdoğan tente de réunir ses homologues russe et ukrainien pour un sommet pour la paix en Turquie, afin de donner une chance à la diplomatie. Mais les responsables turcs sont bien conscients que le président russe Vladimir Poutine ne veut pas de cette rencontre : son porte-parole, Dmitri Peskov, s’est même moqué de cette initiative.

Erdoğan, qui devrait se rendre en Ukraine le 3 février et s’engager simultanément avec la Russie, assure qu’il essaiera néanmoins de prêcher en faveur de la paix à la fois auprès de Volodymyr Zelensky et de Poutine. 

« Nous devons essayer de dialoguer avec les deux camps pour empêcher cette guerre, nous n’avons pas le choix », résume le responsable turc. « Il le faut, même si nous n’entretenons pas beaucoup d’espoir. » 

« Nous devons essayer de dialoguer avec les deux camps pour empêcher cette guerre, nous n’avons pas le choix. Il le faut, même si nous n’entretenons pas beaucoup d’espoir » 

- Un responsable turc à MEE

Ankara estime avoir des intérêts fondamentaux en Ukraine. Tous les responsables turcs qui se sont entretenus avec MEE n’ont pas tardé à évoquer la Crimée et leurs frères tatars de Crimée, qui sont considérés turciques, comme un sujet qui nécessite toute l’attention de la Turquie sur l’Ukraine. 

Erdoğan a affirmé la semaine dernière que la Turquie ne reconnaîtra jamais l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. 

Nouvel accord pour la vente de drones

Le second sujet est la coopération d’Ankara avec Kiev en ce qui concerne les drones. Des sociétés ukrainiennes fournissent à la Turquie les moteurs de divers drones sophistiqués, et Kiev a commencé à coproduire les célèbres drones de combat Bayraktar TB-2 le mois dernier. 

L’entreprise Baykar, qui produit aussi le TB-2, a par ailleurs acquis des terrains en Ukraine en décembre, sur lesquels elle a commencé à construire une usine. Des responsables ukrainiens annonçaient l’année dernière disposer de 12 TB-2 dans leur arsenal et prévoyaient d’en acheter 24 de plus.

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Les autorités russes, notamment le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, ont clairement fait savoir que Moscou n’appréciait pas la vente par la Turquie de TB-2 à l’Ukraine, qui en a utilisé un pour frapper un obusier de fabrication russe dans le territoire contesté du Donbass. 

Malgré les critiques, MEE est en mesure de révéler que c’est avec l’Ukraine que la Turquie a signé un nouvel accord la semaine dernière pour la vente de drones armés de haute altitude et de longue autonomie Akinci, première exportation d’un système de ce genre, dont les moteurs sont également fournis par Kiev.

Cela montre toutefois qu’Ankara va continuer à soutenir son voisin du nord malgré la réticence de certains de ses alliés de l’OTAN

Ces drones seront livrés à l’Ukraine l’année prochaine. Cela montre toutefois qu’Ankara va continuer à soutenir son voisin du nord malgré la réticence de certains de ses alliés de l’OTAN, comme l’Allemagne, qui a refusé ne serait-ce que de permettre au Royaume-Uni de livrer des armes à Kiev via l’espace aérien allemand. 

« Si [les drones de] Bayraktar impose des coûts militaires significatifs à la Russie dans un conflit, cela mettra à l’épreuve les relations avec Moscou, perturbera l’approvisionnement en énergie et le tourisme », explique à MEE Timothy Ash, stratégiste chez Bluebay Asset Management à Londres.

Les Russes sont le premier contingent de touristes en Turquie, ils ont représenté jusqu’à 20 % du nombre total de visiteurs en 2021. L’Ukraine arrive troisième. De plus, la Turquie a importé près de 34 % de son gaz à la Russie, son principal fournisseur en 2020. 

Des millions de réfugiés à la frontière

Selon les responsables turcs, l’influence internationale croissante d’Ankara a déjà créé des tensions entre la Turquie et la Russie. « Nous avons mis à mal leurs systèmes de défense antiaérienne en Libye, en Syrie et en Azerbaïdjan », indique l’un d’eux. « Mais finalement, nous en sommes restés là et nous cohabitons dans la région. » 

Si Ankara a créé des frictions au sein de l’OTAN en achetant le système russe de missiles S-400 en 2020, elle a autorisé cette même année l’armée américaine à inspecter un autre système de défense russe saisi par les Turcs en Libye. 

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Par ailleurs, les responsables turcs redoutent qu’en cas d’invasion de l’Ukraine par les Russes, cela renforce leur domination en mer Noire et exerce une pression significative sur d’autres pays, tels que la Roumanie et la Bulgarie. 

D’autres pensent même que la fourniture de drones turcs à l’Ukraine pourrait avoir des répercussions pour Ankara en Syrie, où les troupes turques entravent une offensive du gouvernement syrien et des Russes sur Idleb, laquelle pourrait pousser des millions de réfugiés à la frontière.

« La Syrie reste le point faible de la Turquie. Là-dessus, la Russie fera probablement pression sur la Turquie via la Syrie », estime Galip Dalay, chercheur associé au think tank Chatham House. « À un niveau plus large, la Russie et la Turquie coopèrent et rivalisent l’un avec l’autre via les conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Cependant, Moscou est moins ouvert à reproduire cette expérience avec la Turquie en ex-Union soviétique. »

Les touristes russes prennent des bains de boue dans la station balnéaire méditerranéenne de Dalyan, dans la province de Muğla, en Turquie (Reuters)
Les touristes russes prennent des bains de boue dans la station balnéaire méditerranéenne de Dalyan, dans la province de Muğla, en Turquie (Reuters)

Selon Dalay, Moscou voit les conflits au Moyen-Orient et en Afrique du Nord comme des occasions de coups de force et une chance de projeter son influence. Elle est bien moins flexible et accommodante à l’égard de la politique turque vis-à-vis des anciens États de l’Union soviétique, qu’elle considère toujours comme sa sphère d’influence exclusive.

Des mesures de dissuasion

Cette semaine, l’OTAN a annoncé des mesures de dissuasion contre une possible offensive militaire russe sur la Ukraine, qui verra des navires de guerre, des avions de chasse et des troupes terrestres déployées en mer Noire et dans les pays voisins. Il faut noter que la Turquie ne faisait pas partie des pays qui ont promis d’y contribuer.

Certains, comme l’ancien ambassadeur européen en Turquie Marc Pierini, pensent qu’Ankara ne joindra probablement pas ses propres navires et avions à la force de dissuasion. 

Le faire entraînerait une escalade significative des tensions avec Moscou. Mais les responsables turcs affirment avoir toujours soutenu les patrouilles et opérations de l’OTAN en mer Noire, comme ils l’ont fait cette semaine en les approuvant dans le cadre de l’alliance.

« Nous participerons peut-être à certaines opérations, en fonction de nos intérêts. Mais c’est une décision politique qui sera prise par les dirigeants politiques en temps voulu », lâche un second responsable turc. « Nous faisons déjà notre maximum en fournissant des drones à l’Ukraine. C’est le soutien le plus meurtrier apporté à Kiev à ce jour parmi les pays de l’OTAN. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.