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Qui dirige le sud du Yémen maintenant ? Les habitants d’Aden dans le flou quant à leur avenir

Après la saisie de sites stratégiques de la ville portuaire par les forces soutenues par les Émirats arabes unis, les Yéménites célèbrent la fin des combats et se demandent si les séparatistes vont déclarer l’indépendance
Célébrations de l’Aïd à Aden après des jours de combats entre des forces soutenues par les Émirats arabes unis et des partisans du gouvernement reconnu par la communauté internationale (AFP)

Alors que s’achevaient plusieurs jours de combats entre les forces soutenues par les Émirats arabes unis (EAU) et des partisans du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale, les Yéménites à Aden ont célébré la fête de l’Aïd.

Mais outre le bonheur du calme retrouvé dans la ville portuaire, les habitants qui se sont confiés à Middle East Eye se posaient une question : qui dirige le sud désormais ?

« On se fiche de qui va contrôler Aden, mais on exige de vivre en paix »

- Sami, employé dans une société de distribution alimentaire

De 1967 à 1990, le Yémen du Sud était un État indépendant. Malgré la réunification de la république du Yémen, les troubles liés au désir d’indépendance ont perduré – et se sont intensifiés avec la guerre qui ravage actuellement le pays.

Parmi les groupes sécessionnistes, le Conseil de transition du sud (CTS), créé en 2017 et soutenu par les EAU, s’est imposé comme chef de file.

Le groupe a accusé de corruption et de mauvaise gestion le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, renversé par les Houthis en 2014 et reconnu par la communauté internationale.  

Le CTS assume de nombreuses fonctions gouvernementales à Aden, capitale de facto depuis la prise de Sanaa par les Houthis en 2014.

Les tensions se sont aggravées la semaine dernière avec des affrontements entre les forces appelées « Ceinture de sécurité » (CS) – qui sont soutenues par les Émirats arabes unis et alignées sur le CTS – et les forces loyales à Hadi. Selon l’ONU, plus d’une quarantaine de personnes ont été tuées et 260 blessées.

Les pompiers éteignent un incendie à la suite d’affrontements dans le quartier de Mansoura à Aden, dimanche (AFP)
Les pompiers éteignent un incendie à la suite d’affrontements dans le quartier de Mansoura à Aden, dimanche (AFP)

Samedi, la CS s’est emparée du palais présidentiel et de plusieurs camps de l’armée, ce que le ministre de l’Intérieur de Hadi a qualifié de tentative de coup d’État.

Maintenant que la poussière retombe, les habitants se demandent ce qui se passera ensuite pour le sud – et si le CTS déclarera son indépendance.

Ce que veulent les habitants : la fin des combats

Pour Sami, un employé de 43 ans travaillant pour une société de distribution alimentaire locale, il n’est pas évident que le CTS soit qualifié pour gouverner Aden. Mais le plus important, dit-il, est de savoir qui a le plus de pouvoir pour prendre le contrôle.

« La CS soutenue par les EAU est en position de force. Elle doit donc assumer ses responsabilités et gérer Aden, et les EAU devraient l’aider à faire sécession », déclare-t-il à MEE.

Sami, comme tous les autres Yéménites qui ont parlé à MEE par téléphone depuis Aden, ne donne que son prénom pour des raisons de sécurité.

Il ajoute ne pas être sûr que les Émirats envisagent d’inciter le CTS à abandonner ses ambitions sécessionnistes. D’un autre côté, le CTS n’aura pas le courage d’annoncer son indépendance sans le soutien des EAU, pense-t-il.

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L’immobilisme, poursuit-il, ne fera que créer des conflits entre l’Arabie saoudite – qui soutient Hadi – et les EAU, qui lui sont alliés au sein d’une coalition dirigée par Riyad pour rétablir Hadi au pouvoir, mais qui en parallèle ont financé et formé 90 000 combattants du CTS.

Mais dimanche, la coalition dirigée par les Saoudiens a bombardé la CS, soutenue par son propre partenaire. Lundi, Mohammed ben Zayed, le prince héritier d’Abou Dabi, a rencontré le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et appelé les belligérants à se joindre au dialogue proposé par l’Arabie saoudite.

Le bombardement a néanmoins soulevé des questions sur une fracture croissante entre les deux pays au Yémen.

La principale préoccupation de Sami reste cependant la fin des dangereux affrontements dans sa ville, où il vit avec quatre membres de sa famille. Il craint que si le CTS ne prend pas le contrôle, la CS continuera tout simplement à semer le chaos dans sa ville natale.

« On espère que c’était le dernier combat à Aden. La prochaine fois, les civils prendront leurs armes personnelles et combattront les milices des Émirats », prévient-il.

« On se fiche de qui va contrôler Aden, mais on exige de vivre en paix et il semble qu’on ne sera pas en paix tant que les EAU soutiendront la CS à Aden. » 

Premier Aïd sous les séparatistes depuis 1990

La joie était en revanche palpable chez d’autres Yéménites : c’était le premier Aïd depuis 1990 où leur ville était sous le contrôle des séparatistes.

« Nos cœurs étaient avec les combattants de la CS. Nous ne nous sommes sentis heureux que lorsque nous avons appris que la CS avait pris le palais présidentiel », déclare par téléphone Malik, ingénieur en mécanique âgé de 32 ans, qui soutient le CTS.

Un homme brandit le drapeau séparatiste du Yémen du Sud en circulant dans Aden cette semaine (AFP)

« En cet Aïd, nous célébrons la fête, mais nous célébrons également la victoire du CTS contre le gouvernement du Nord, qui pille Aden depuis 1990. »

« En cet Aïd, nous célébrons la fête, mais nous célébrons également la victoire du CTS contre le gouvernement du Nord, qui pille Aden depuis 1990 »

- Malik, ingénieur technicien 

Dans certaines zones d’Aden, des habitants ont été bloqués chez eux de mercredi à samedi dernier tandis que se poursuivaient les affrontements.

Depuis dimanche, Malik dit se sentir libre de circuler dans la ville en toute sécurité, sans aucun problème, ni aux postes de contrôle gérés par la CS ni avec les combattants qui avaient arrêté les habitants pendant les quatre jours de combats.

« Tout va bien. Nous attendons maintenant que le CTS annonce l’indépendance du sud. C’est la meilleure chance que nous ayons. Nous contrôlons maintenant l’ensemble d’Aden », déclare-t-il.

« Si le CTS ne franchit pas le pas, il perdra beaucoup de ses partisans. Nous ne voulons plus de combats à Aden. Nous devons en profiter et déclarer notre indépendance. »

Cela ne semble toutefois pas être à l’ordre du jour du CTS. Son chef, Aïdarous al-Zoubaïdi, a déclaré dimanche qu’il était prêt à participer à un sommet de paix d’urgence en Arabie saoudite et que ses forces étaient prêtes à collaborer avec la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et à instaurer un cessez-le-feu.

Un membre du CTS basé à Aden, qui est également professeur de sciences politiques, déclare à MEE que l’annonce de la sécession n’est pas simple – et que cela n’est pas l’objectif des récents combats. 

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« Les batailles ne visaient pas l’indépendance, mais le contrôle et l’imposition du CTS dans le cadre des négociations de paix ainsi que le maintien de la richesse du sud », explique-t-il. « Toute chose en son temps. L’indépendance surviendra le moment venu. »

Quand on lui demande si le CTS va déclarer son indépendance, Saleh Alnoud, porte-parole du bureau du groupe au Royaume-Uni, répond que celui-ci a clairement déclaré que les Yéménites du sud devaient déterminer leur avenir « dans le cadre d’une solution politique conduite par l’ONU ».

Le CTS a critiqué le fait de ne pas avoir été convié, aux côtés des Houthis et du gouvernement yéménite, à la table des négociations du processus de paix menée par l’envoyé de l’ONU, Martin Griffiths.

Selon Alnoud, la première étape pour parvenir à une solution consisterait à donner la priorité à la question du sud dans les négociations de l’ONU et à inviter des représentants crédibles du sud à participer directement « au règlement de la question et à l’instauration d’une paix et d’une sécurité durables dans le sud et la région ».

« Libérez le Yémen des envahisseurs »

Raed, un employé du ministère de la Culture âgé de 47 ans qui soutient le gouvernement de Hadi, dit ne pas être étonné que le CTS n’aille pas plus loin vis-à-vis de son projet d’indépendance. 

Le mouvement, estime-t-il, ne prendra de décisions majeures qu’avec l’approbation des EAU, qui, à son avis, ne souhaitent pas réellement un gouvernement efficace dans le sud. Au contraire, il pense que les Émirats veulent seulement le contrôle du port vital d’Aden.

« Il n’y a pas de différence entre le coup d’État houthi, soutenu par l’Iran, et le coup d’État du CTS, soutenu par les EAU. Les Yéménites doivent libérer le pays des deux envahisseurs »

- Raed, employé du ministère de la Culture

Raed s’inquiète du pouvoir d’Abou Dabi.

« Les EAU ne veulent pas soutenir un gouvernement mais des milices pour le combattre. Les Yéménites doivent être conscients de ce problème et commencer à se battre contre les Émirats arabes unis au Yémen », déclare-t-il.

D’après lui, la sécession doit être une décision prise localement par les habitants du sud.

« Il n’y a pas de différence entre le coup d’État houthi, soutenu par l’Iran, et le coup d’État du CTS, soutenu par les EAU. Les Yéménites doivent libérer le pays des deux envahisseurs. »

Saleh Alnoud acquiesce. Pour lui, « l’entière loyauté du CTS va aux populations du sud et à ce qu’elles choisissent en fin de compte pour leur avenir ».

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.