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La Turquie dispute à l’Arabie saoudite le leadership des sunnites du Liban

Une mini-crise diplomatique entre Beyrouth et Ankara dévoile l’influence insoupçonnée de la Turquie au sein de la communauté sunnite du Liban
Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu (à gauche) et le président libanais Michel Aoun le 23 août 2019 à Beyrouth (AFP)

Une mini-crise diplomatique, doublée d’une vive polémique, a éclaté entre le Liban et la Turquie à l’issue de critiques adressées par le président libanais Michel Aoun à l’encontre de l’ancien Empire ottoman. Dans un discours à l’occasion du lancement des célébrations du centenaire de la déclaration du Grand Liban, le 31 août, le chef de l’État a affirmé que « toutes les tentatives de libération du joug ottoman [avaient] été confrontées à de la violence, des combats et des dissensions confessionnelles ». 

« Le terrorisme d’État des Ottomans envers les Libanais, surtout lors de la Première Guerre mondiale, a fait des centaines de milliers de victimes, tuées soit par la famine, la servitude ou la conscription », a ajouté Michel Aoun.

La réaction de la Turquie ne s’est pas fait attendre. Le ministère turc des Affaires étrangères a jugé que les propos du président libanais « comportent des messages malveillants à l’encontre de l’Empire ottoman que nous condamnons très fermement et refusons catégoriquement ». 

Sur un ton très peu diplomatique, le communiqué accuse le chef de l’État libanais de « révisionnisme politique », lui reprochant d’avoir « ignoré tous les événements qui ont eu lieu depuis la colonisation occidentale de la région et de faire porter à l’administration ottomane la responsabilité des catastrophes d’aujourd’hui ».

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Le texte ajoute que « le règne ottoman a permis d’établir le vivre-ensemble entre différentes sociétés et communautés linguistiques et religieuses et était caractérisé par la tolérance », précisant qu’« après la fin de la Première Guerre mondiale et les accords de Sykes-Picot, la région a été divisée en différentes zones d’influence et n’a plus jamais connu la paix ».

Le ministre libanais des Affaires étrangères a condamné « le ton » utilisé par la diplomatie turque à l’adresse du président Aoun, appelant Ankara à « corriger son erreur ».

« Les relations turco-libanaises sont plus importantes et profondes qu’une réaction de la sorte, qui est exagérée et déplacée », a ajouté le ministère. L’ambassadeur de Turquie à Beyrouth a ensuite été convoqué pour lui transmettre la position du Liban.

Cette crise subite est d’autant plus surprenante qu’elle est intervenue moins d’une semaine après la visite à Beyrouth du ministre turc des Affaires étrangères. Lors de ce déplacement, Mevlüt Çavuşoğlu a rencontré le président Aoun et d’autres dirigeants libanais et il a été convenu, lors des entretiens, de renforcer les relations bilatérales sur divers plans.   

Levée de boucliers au Liban

Les propos du président Aoun et la réaction de la diplomatie turque ont débordé le cadre des échanges officiels et ont provoqué une vive polémique au Liban. Des personnalités politiques et religieuses sunnites ont pris fait et cause pour la Turquie, alors que d’autres hommes politiques ont défendu leur président.

L’ancien mufti de la République (la plus haute autorité religieuse sunnite), Mohammad Rachid Kabbani, a ainsi accusé le chef de l’État de « diffamation » et de « falsification de l’histoire ».

« Est-il sage que le président libanais réveille, sciemment ou inconsciemment, d’anciennes discordes ? », s’est interrogé l’uléma en énumérant longuement les « bienfaits » de l’Empire ottoman au Liban et dans la région. Selon lui, les propos du président Aoun contre l’ancienne puissance au Levant participent d’une « logique sectaire » et visent à « rassembler autour de lui la majeure partie des chrétiens au détriment des Libanais musulmans ».

Le secrétaire de Dar el-Fatwa (la plus haute institution religieuse sunnite), cheikh Amine el-Kurdi, a également critiqué les propos du chef de l’État. Lors du prêche du vendredi 6 septembre, dans le centre-ville de Beyrouth, le dignitaire a pris la défense de l’Empire ottoman, qui a « donné des califes comme le sultan Mohammad, conquérant de Constantinople ».

Le jour même, des dizaines de personnes ont manifesté dans l’enceinte de la mosquée Mansouri à Tripoli, dans le nord du pays, dénonçant les propos du président Aoun et brandissant des drapeaux turcs et des portraits de Recep Tayyip Erdoğan.

Ces attaques en règle contre le président de la République ont provoqué la mobilisation de ses partisans. Des jeunes gens ont accroché, le 5 septembre, une banderole portant l’inscription « Vous aussi dégagez ! » à l’entrée de l’ambassade de Turquie, à Rabieh, à 10 kilomètres au nord de la capitale. Sur la banderole, on pouvait voir le drapeau turc et une tête de mort.

Un grand nombre d’hommes politiques ont pris la défense du président libanais, comme le ministre de la Défense, Elias Bou Saab, qui a estimé que le discours de Michel Aoun se fondait sur « des faits historiques que personne ne peut nier ».

La compétition pour le leadership sunnite

Au-delà de la polémique entre partisans et opposants aux propos du président Michel Aoun, cette affaire a permis de mesurer l’influence insoupçonnée que la Turquie s’est forgée au sein de la communauté sunnite libanaise. Cette influence s’est renforcée au détriment de celle de l’Arabie saoudite, dont la présence au Liban est moins marquée depuis la montée en puissance du prince héritier Mohammad ben Salmane.

L'influence de la Turquie s’est renforcée au détriment de celle de l’Arabie saoudite, dont la présence au Liban est moins marquée depuis la montée en puissance du prince héritier Mohammad ben Salmane

Le schéma actuel confirme l’analyse proposée par Robert Malley et Hussein Agha dans un article publié dans The New Yorker en mars dernier. Les deux chercheurs estiment que la fracture principale au Moyen-Orient n’est pas sectaire, entre sunnites et chiites, bien que le conflit entre ces deux communautés religieuses pèse de tout son poids sur les développements politiques. Ils affirment au contraire que le moteur des événements qui secouent le Moyen-Orient est la « compétition pour le leadership sunnite » que se livrent « les wahhabites, la confrérie des Frères musulmans et les néo-Ottomans ».

C’est dans ce cadre qu’il faut inscrire l’intérêt portée par la Turquie d’Erdoğan à la scène sunnite libanaise, qui a eu l’occasion de s’exprimer d’une manière tonitruante après les propos du président Aoun.

Le plus surprenant est le fait que de hauts responsables de Dar el-Fatwa, une institution historiquement proche de l’Arabie saoudite, aient pris la défense de l’Empire ottoman, alors que la réforme du programme scolaire dans le royaume met l’accent sur « les crimes » commis par l’ancienne puissance dominante au Moyen-Orient.

Un nouveau manuel récemment préparé par le ministère saoudien de l’Éducation énumère ainsi les méfaits des autorités ottomanes, notamment leur combat « contre le premier et le deuxième État saoudien, la destruction de Dariyya et des localités environnantes et les tortures infligées au dernier imam du premier État saoudien, Abdallah ben Saoud, assassiné à Istanbul ».

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« La Turquie a essayé de récupérer les personnalités sunnites dont les relations avec l’Arabie saoudite se sont détériorées », affirme à Middle East Eye Mohammad Noureddine, professeur à l’Université libanaise (établissement public) et l’un des plus éminents spécialistes de la Turquie au Liban.

Parmi les personnalités qui ont établi des liens étroits avec Ankara figure Achraf Rifi, ancien candidat aux élections législatives en 2018 et pourfendeur du Hezbollah. Rifi ne s’est d’ailleurs pas privé de critiquer, dans un tweet, l’« approche lacunaire et simpliste » du président Aoun à l’égard de l’Empire ottoman. Selon cet ancien ministre de la Justice, l’objectif du chef de l’État est « d’exacerber les susceptibilités communautaires ».

Les relations d’Achraf Rifi avec les Turcs sont confirmées à MEE par le journaliste Hassan al-Hassan, originaire de Tripoli, la ville natale de l’ex-ministre de la Justice. « Lors des dernières élections municipales, la Jamaa Islamiya [la branche libanaise des Frères musulmans, proches de la Turquie] a donné ses voix à la liste soutenue par M. Rifi qui a remporté le scrutin », dit-il.

Selon al-Hassan, les sympathies pro-turques à Tripoli s’expriment aussi au sein d’une partie de la population. « Lorsque la livre turque s’est effondrée face au dollar, les gens en ont acheté pour la soutenir », indique-t-il.

Ankara joue sur tous les tableaux

Pour se forger une influence, Ankara joue sur tous les tableaux. « La grande horloge de la place al-Tall, à Tripoli, a été réhabilitée grâce à un financement turc », ajoute le journaliste, en rappelant que cette tour d’horloge avait été construite par les autorités ottomanes. La Turquie a aussi financé la construction et l’équipement de l’hôpital dédié au traitement des brûlés à Saïda, à 40 kilomètres au sud de Beyrouth.    

Le Liban n’est qu’une des scènes où se déroulent la compétition pour le leadership du monde sunnite entre la Turquie et l’Arabie saoudite. L’arène s’étend au monde entier

L’ancien Premier ministre Nagib Mikati a également tissé de bonnes relations avec la Turquie tout en maintenant ses liens avec l’Arabie saoudite. « À travers sa fondation, al-Azem, et son université, M. Mikati entretient des relations culturelles et académiques avec la Turquie », précise le professeur Noureddine. « Ses institutions ont accueilli à plusieurs reprises de hauts responsables de l’AKP [le Parti de la justice et du développement d’Erdoğan]. »

La présence culturelle et académique de la Turquie s’illustre aussi à travers un centre culturel et l’ouverture d’une faculté de langue turque à l’Université libanaise à la faveur d’un énergique lobbying d’un groupe de professeurs.  

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En plus des liens avec les hommes politiques et le financement de projets ici et là, la Turquie offre une aide multiforme directe notamment dans la localité de Kawachira et les villages environnants, dans le nord du Liban, dont les habitants sont d’origine turkmènes.

En revanche, la Turquie ne finance pas la construction de mosquées ou d’écoles coraniques comme le fait l’Arabie saoudite au Liban et partout dans le monde. Il n’en reste pas moins que de nombreux ulémas sunnites vont parfaire leur enseignement religieux dans des établissements turcs.

Le Liban n’est qu’une des scènes où se déroulent la compétition pour le leadership du monde sunnite entre la Turquie et l’Arabie saoudite. L’arène s’étend au monde entier.