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Or, armes et combattants : la voie internationale vers le pouvoir des janjawids soudanais

Aujourd’hui plus connu sous le nom de Forces de soutien rapide (RSF), le redoutable groupe paramilitaire soudanais a une longue histoire en matière d’intervention dans les pays étrangers qui se poursuit depuis le soulèvement
Les janjawids soudanais ont transféré or, armes et combattants à travers les frontières, devenant l’une des forces les plus puissantes du Soudan (MEE/AFP)

Perchées sur des pick-ups arborant mitraillettes et paniers de lance-roquettes, les tristement célèbres Forces de soutien rapide (RSF) furent un spectacle troublant pour Khartoum quand elles ont commencé à se déployer dans la capitale soudanaise plus tôt cette année.

Déjà tristement célèbres pour leurs origines remontant aux milices janjawids – les « diables à cheval » accusés de génocide au Darfour – le groupe paramilitaire désormais officialisé ne saccageait plus les périphéries soudanaises, mais régnait sur les coins de rues au cœur de Khartoum. 

Sur fond de querelle concernant l’avenir du Soudan après des mois de manifestations contre le dirigeant Omar el-Béchir, au pouvoir pendant trente ans, les RSF sont devenues l’une des forces les plus puissantes du pays.

D’ailleurs, beaucoup considèrent que leur commandant, Mohamed Hamdan Dagolo, connu sous le nom de Hemetti, est le dirigeant de facto du Soudan. Les éliminer est apparu impossible, malgré les exigences des manifestants qui méprisent les RSF pour la violence meurtrière dont elles auraient fait preuve lors des manifestations.

Le gouvernement civil et militaire conjoint en train de prendre forme assoit la position de Dagolo en tant que dirigeant et ses RSF comme égales aux forces régulières au sein de l’armée. 

Pour assurer leur ascension, les RSF ont dû faire les quatre volontés de Béchir au plan national, mais également devenir exécuteur de la coalition dirigée par les Saoudiens au Yémen, transformant leur image de milice à cheval et à dos de chameau qui attaquait des villages en acteur régional important. 

Les janjawids avaient cependant déjà joué un rôle dont les implications dépassaient les limites du Darfour avant le Yémen.

Des combattants des RSF lourdement armés sont postés autour de Khartoum et un peu partout au Soudan depuis l’arrivée au pouvoir de Hemetti (AFP)

La voie suivie par les dirigeants janjawids vers la richesse et le pouvoir a également consisté à transférer des armes et des combattants au-delà des frontières avec la Libye et les autres voisins du Soudan, à exporter les produits du monopole de l’extraction aurifère vers les Émirats arabes unis et à tirer parti de la volonté européenne d’enrayer le flot de réfugiés venant d’Afrique

Ce penchant pour l’international ne semble pas avoir été tempéré par le fardeau rendu plus lourd par le contrôle de la capitale soudanaise, avec plus d’un millier de soldats déployés en Libye et les ventes d’armes aux milices de la République centrafricaine voisine se poursuivant au cours des derniers mois. 

« Les [RSF] sont un autre nom pour les janjawids, se présentant sous une nouvelle forme, avec plus de ressources, qu’ils ont réussi à obtenir à la fois au pays et à l’étranger », explique à Middle East Eye Ali Dinar, maître de conférences au département des études africaines de l’Université de Pennsylvanie. 

« Les RSF sont un État dans l’État. Elles font leurs propres investissements économiques et ont leurs propres relations politiques avec d’autres pays. Il se passe beaucoup de choses. »

Aux frontières : Libye, Tchad, République centrafricaine

Les longues frontières du Darfour avec la Libye, le Tchad et la République centrafricaine ne sont pas aussi continues qu’il n’y paraît sur les cartes. Elles sont poreuses, traversées à la fois par des commerçants et des éleveurs dont les tribus transcendent les frontières et freinent peu le mouvement des milices transnationales. 

Ainsi, quand Hemetti a signé un accord de lobbying de six millions de dollars en mai, proposant d’envoyer un soutien militaire à Khalifa Haftar, basé dans l’est de la Libye, c’était loin d’être la première fois que des combattants ou des armes traversaient ces frontières.

La chute du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi en 2011 et la division du pays qui en a résulté ont entraîné un excédent d’armes qui se sont souvent retrouvées dans le sud. Mais bien avant cela, dans les années 1980, Kadhafi était lié à la circulation des armes au sud du Sahara. 

« Kadhafi, avant et après sa chute, représentait une véritable mine d’armes pour la grande région du Sahel », a déclaré le chercheur soudanais Eric Reeves, expliquant qu’une grande partie des armes modernes des RSF semblent provenir de Libye. 

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Lorsque Kadhafi a lancé une série de guerres contre le Tchad au cours des années 1980, il a posté au Darfour sa Légion islamique, une force paramilitaire fondée dans le but d’arabiser le Sahel. Ils y ont été accueillis par la tribu Um Jalul et le père du futur chef des janjawids, Moussa Hilal.

Selon une dépêche de la CIA en 1986, la Libye aurait envoyé des convois de matériel militaire, de techniciens, de forces spéciales et d’autres personnes, présentées comme des travailleurs humanitaires mais ayant reçu une formation militaire. 

Deux ans plus tard, le New York Times rapportait que des responsables tchadiens accusaient la Libye de « contrebande de fusils dans des sacs de farine » en se servant de routes construites sous le prétexte d’une aide au transport d’armes.

Vers la même époque, des tensions s’accentuaient entre les communautés arabes nomades comme celle de Hilal, qui perdaient leurs pâturages traditionnels au profit d’un environnement en mutation, et les communautés agricoles autochtones telles que l’ethnie Four. 

Les tensions avaient conduit à la création en 1987 d’un groupe appelé « Rassemblement arabe » qui, dans une lettre au président soudanais de l’époque, Gaafar Nimeiry, promouvait une vision de la suprématie arabe qui reflétait les idéaux panarabes de Kadhafi.

« Depuis bien longtemps, [il y avait] une sorte de guerre entre différents groupes arabes installés dans la région et les Fours qui s’y trouvaient », poursuit Ali Dinar. « Il y a eu ce conflit au cours des années 1980 avec beaucoup de destructions de des deux côtés, et la question s’est intensifiée avec l’accès aux armes pendant la guerre tchadienne. »

Le gouvernement soudanais, relève-t-il, n’est que peu intervenu et a potentiellement profité des tensions. Plus tard, le gouvernement allait faire appel à ces communautés arabes pour former les janjawids. 

Hilal était l’un de ces membres du rassemblement arabe et, dans les années 2000, il disait à ses combattants janjawids de « changer la démographie du Darfour et de la vider de ses tribus africaines » – jouant un rôle crucial dans une campagne parrainée par l’État qui, selon l’ONU, a tué au moins 300 000 personnes.

Une photo prise en avril 2004 montre le village de Khair Wajid, incendié par des milices janjawids dans la région du Darfour, à l’ouest du Soudan (AFP/Julie Flint)

Deux décennies après les incursions de Kadhafi au Tchad, une autre rébellion tchadienne lancée depuis le Darfour en 2008 allait contribuer à consolider les liens de Hemetti avec le gouvernement de Béchir, à un moment où diverses milices janjawids se fracturaient et même se rebellaient contre le gouvernement après le ralentissement de leur campagne initiale contre les rebelles du Darfour. 

Hemetti a lui-même brièvement fait défection avant de retourner aux côtés du gouvernement et d’être déployé près de la frontière avec 4 000 hommes pour soutenir les rebelles tchadiens qui tentaient de renverser le président Idriss Deby, lui-même arrivé au pouvoir avec l’appui de Khartoum. 

Selon un câble envoyé à l’époque par le chargé d’affaires américain, le besoin des combattants de Khartoum de soutenir l’offensive tchadienne l’a amené à accepter les conditions de Hemetti qu’il avait précédemment rejetées, notamment l’intégration officielle de ses forces, la promotion de ses commandants et un paiement de trois milliards de livres soudanaises, d’une valeur équivalent à l’époque à près de 120 millions de dollars. 

En 2012, un autre dirigeant des janjawids recrutait des combattants pour quitter le Darfour pour une guerre étrangère : Moussa Assimeh.

Assimeh s’est donné le titre de général en devenant l’un des principaux commandants d’un groupe de milices connu sous le nom de Séléka, composée principalement d’habitants musulmans de République centrafricaine pour renverser le gouvernement de Bangui. 

La Séléka a temporairement atteint son objectif, mais la violence qui s’est abattue sur les Centrafricains chrétiens au cours du processus a provoqué une réaction brutale à l’encontre des musulmans et la coalition de la Séléka s’est rapidement effondrée. Plus de 5 000 personnes ont été tuées dans des combats entre les communautés, selon un décompte réalisé par Associated Press. 

Bien qu’Assimeh ne fasse pas partie de la faction janjawids de Hemetti, Africa Confidential a indiqué que certains des combattants qui ont combattu en RCA ont ensuite été absorbés par les RSF. 

Selon des informations de l’ONU, les RSF auraient continué à vendre des armes, du matériel et des pick-ups utilisés pour transporter des combattants vers les milices centrafricaines, en dépit d’un accord de paix signé avec le gouvernement. Assimeh et même Hilal ont continué de s’impliquer dans ces ventes malgré l’emprisonnement de ce dernier au Soudan depuis 2017. 

Des rapports exposent comment les milices ont réparé leurs véhicules dans la ville de Nyala, dans le sud du Darfour, tandis que Hemetti a lui-même rencontré Noureddine Adam, l’un des dirigeants les plus influents de la rébellion de la Séléka. 

De l’autre côté de la mer Rouge : l’or, les armes et la guerre au Yémen

Quand Béchir a eu besoin de combattants à envoyer au Yémen pour soutenir ses alliés saoudiens et émiratis en 2015, c’est vers Hemetti qu’il s’est tourné. 

Les RSF étaient dans une position idéale pour fournir des troupes au Yémen, lesquelles combattraient sur le terrain, offrant une présence physique pour compléter les frappes aériennes saoudiennes et émiraties, en recrutant au Darfour et apparemment même de l’autre côté de la frontière au Tchad. 

« Ce n’est pas un secret. Les personnes recrutées spécifiquement dans le sud du Darfour, de Nyala, pour aller au Yémen, se sont vu promettre beaucoup d’argent », relève Ali Dinar. « Quand vous pensez au taux de chômage au Soudan en général et à cette région du Darfour en particulier… Au lieu d’aller travailler en civil, vous y allez et peut-être que vous ne reviendrez pas. »

Hemetti lui-même a prétendu avoir 30 000 combattants au Yémen. 

Selon Cameron Hudson, chercheur principal à l’Atlantic Council et ancien analyste de la CIA, Béchir s’est servi des RSF pour approfondir ses relations avec les Saoudiens et les Émiratis – mais ces relations ont également aidé Hemetti à se développer. 

« Il est sur le terrain au Yémen et a régulièrement visité Abou Dabi et Riyad, où il a rencontré des personnalités politiques et militaires autour de plans de bataille pour la campagne au Yémen. Il a gagné leur confiance et leur respect », note Cameron Hudson. 

Après que les forces soudanaises, apparemment dirigées par les RSF, ont dispersé à Khartoum en juin un sit-in pacifique contre le régime militaire, tuant plus d’une centaine de manifestants, les forces de Hemetti ont balayé la ville, dont certains dans des véhicules militaires de fabrication émiratie. 

Traduction : « Voici une image plus précise de l’un des NIMR Ajban 440A de fabrication émiratie. Il se déplace au nord le long de la rue Bashir Elnefeidi à Khartoum, #Soudan, la géolocalisation indique : https://www.google.com/maps/place/15%C2%B035'43.4%22N+32%C2%B034'24.4%22E/@15.595392,32.5729068,255m/data=!3m2!1e3!4b1!4m13!1m6!3m5!1s0x0:0xab6cc604ac9c3f75!2sWarifco+Dental+Center!8m2!3d15.5953182!4d32.5734276!3m5!1s0x0:0x0!7e2!8m2!3d15.5953923!4d32.5734543 …. (Crédit : @khaledderderi pour la photo). » – Christiaan Triebert (@trbrtc)

Une fois que le Conseil militaire a pris le relais de Béchir, Hemetti étant officiellement nommé chef adjoint, une aide de trois milliards de dollars de l’Arabie saoudite et des EAU a été promise.

Les relations de Hemetti avec le Golfe ne reposent toutefois pas uniquement sur les armes. Il a également fait fortune dans les mines d’or du Darfour. 

Les mines de Jebel Amer attirent depuis 2010 les mineurs d’or de la région et même de l’autre côté des frontières du Tchad et de la République centrafricaine, mais elles sont rapidement tombées aux mains des janjawids. 

Les forces de Hilal ont construit un monopole, gagnant de l’argent en imposant des droits aux prospecteurs et aux mineurs, et en exportant de l’or elles-mêmes. 

L’ONU a estimé qu’entre 2010 et 2014, 4,6 milliards de dollars d’or avaient été illégalement exportés du Soudan vers les Émirats arabes unis.

En 2017, Hemetti était responsable de ces mines, après les avoir saisies lors d’une campagne de désarmement parrainée par le gouvernement au Darfour, au cours de laquelle les RSF avaient vaincu les forces de Hilal et emprisonné le dirigeant rival des janjawids. 

« L’or, c’est de l’argent, l’or, c’est le pouvoir et je pense que celui qui le contrôle a beaucoup à dire en politique », poursuit Ali Dinar. « Bien que le gouvernement soudanais sache que, au lieu de s’en servir lui-même, il le sous-traite à Hemetti et ce dernier doit démontrer sa loyauté. »

Au nord vers la Méditerranée

Sur la longue route qui relie l’Europe au nord en passant par la Méditerranée, le Soudan est à la fois une étape et une source de réfugiés. 

L’Union européenne, voulant à la fois endiguer ce flux de personnes et le nombre de personnes décédées au cours du passage, a lancé le processus de Khartoum en 2015 afin d’investir dans des projets dans la Corne de l’Afrique.

Certes, ces projets visaient à améliorer les conditions de vie des réfugiés qui fuyaient leur pays, mais ils consistaient également à travailler avec les forces des frontières pour empêcher les gens d’atteindre la Libye, principal point d’embarquement pour l’Europe. 

Au Soudan, ce sont les RSF qui ont assumé ces responsabilités. Bien que l’UE nie avoir jamais donné des fonds directement aux RSF ou au gouvernement soudanais, un employé de l’ONU a déclaré à MEE que ses organisations partenaires le font.

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Hemetti lui-même a affirmé que les RSF travaillaient pour le compte de l’Europe pour « protéger sa sécurité nationale » en arrêtant des milliers de migrants.

Dans le même temps, le think tank néerlandais Clingendael citait dans son rapport de septembre 2018 des entretiens avec des migrants affirmant que les RSF avaient également été impliquées dans le trafic d’êtres humains en Libye.

« L’UE a regardé ailleurs, elle ne s’en est pas plainte », constate le chercheur soudanais Suliman Baldo, conseiller principal de l’ONG Enough Project, qui milite en faveur de solutions aux conflits majeurs en Afrique. « Elle ne s’est pas plainte du fait que les RSF étaient impliquées dans plusieurs incidents liés à la traite des êtres humains. L’UE doit sérieusement se soumettre à un examen approfondi des conséquences négatives qu’elle a engendrées, notamment en légitimant une milice meurtrière. »

L’accord de lobbying conclu entre Hemetti et la société canadienne Dickens & Madson en mai dernier promettait le développement de nouveaux liens internationaux au-delà de l’Afrique et du Moyen-Orient, laissant planer la possibilité de tenir des réunions avec des responsables américains, dont le président Donald Trump.

La société a également promis de faire du lobbying auprès de la Russie, avec laquelle le Soudan entretient déjà de solides relations. Les entreprises de sécurité russes forment les forces armées soudanaises et, depuis 2018, opèrent dans le sud du Darfour, forment des combattants de République centrafricaine, selon le radiodiffuseur soudanais basé à Amsterdam, Radio Dabanga. 

Une force mercenaire

« Hemetti dispose d’une force mercenaire qu’il est désormais prêt à louer dans la région »

- Cameron Hudson, ancien analyste de la CIA

Le chargé d’affaires américain à Khartoum a écrit en février 2008 que les « impitoyables [milices] janjawids » du Darfour avaient montré dans leurs relations avec le gouvernement soudanais qu’elles étaient pragmatiques et soucieuses avant tout de préserver leurs propres intérêts politiques et économiques. 

« [Ils] iront avec celui qui leur proposera la meilleure offre », écrivait-il. 

Au cours de la décennie suivante, diverses milices janjawids ont continué à participer à des missions nationales et régionales, servant leurs propres intérêts et ceux du gouvernement. 

Selon Cameron Hudson, la grande force commandée par Hemetti aura toujours besoin de travail pour que les combattants soient rassasiés et loyaux, ce qui augmente leurs chances de continuer à travailler au-delà des frontières du Soudan.

« Il lui faut les nourrir et les rendre heureux », précise-t-il. « Hemetti dispose fondamentalement d’une force mercenaire qu’il est désormais prêt à louer dans la région et cela devrait préoccuper tous les États de la région.  Je pense que le message adressé aux Saoudiens et aux Émiratis est qu’il peut être leur homme à Khartoum, mais il faut qu’ils sachent qu’un jour, il pourrait vendre ses services au plus offrant. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.