Aller au contenu principal

Haftar, Hemetti et les relations libyennes d’un lobbyiste canadien

MEE a parcouru des documents publics montrant comment un ancien officier des services de renseignement israéliens faisant du lobbying pour le Conseil militaire soudanais est devenu un acteur majeur en Libye
Des combattants soudanais seraient arrivés en Libye, une idée lancée par des lobbyistes en mai (AFP)

Fin juillet, environ un millier de membres des Forces de soutien rapide (RSF), les tristement célèbres forces soudanaises, seraient arrivées dans l’est de la Libye, rejoignant les rangs de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar, qui mène à Tripoli une guerre contre le gouvernement du pays reconnu par l’ONU.

Leur arrivée, rapportée par Radio Dabanga, radio basée aux Pays-Bas et dirigée par des exilés soudanais, a coïncidé avec l’annonce d’une « victoire » imminente par Haftar alors que ses forces se rassemblent en périphérie de la capitale libyenne.

Le nombre de combattants des Forces de soutien rapide en Libye pourrait atteindre les 4 000 au cours des prochains mois

Selon Radio Dabanga, les membres des RSF seront déployés pour protéger les installations pétrolières de l’est de la Libye, sous le contrôle de Haftar, afin de lui permettre de concentrer ses combattants pour une offensive sur Tripoli. Le nombre de combattants des RSF en Libye pourrait atteindre les 4 000 au cours des prochains mois.

Al Jazeera a également signalé que des documents émanant des soutiens de Haftar aux Émirats arabes unis révélaient des ordres de transporter des combattants soudanais en Libye via l’Érythrée.

Les RSF sont une force paramilitaire dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo, vice-président du Conseil militaire au Soudan, généralement connu sous le nom de Hemetti, et elles ont joué un rôle de premier plan dans la répression meurtrière exercée à l’encontre des manifestants au Soudan depuis le début du mois de juin.

Ce mouvement de combattants a confirmé les craintes des manifestants soudanais quant à un enchevêtrement dans davantage de conflits régionaux depuis que la perspective d’envoyer en Libye des combattants des RSF – déjà déployés au Yémen dans le cadre de la coalition saoudienne – a été évoquée pour la première fois dans un accord de lobbying rendu public en juin. 

L’UE accusée de « dissimuler » ses liens avec des groupes armés soudanais dans le cadre de sa politique migratoire
Lire

Selon des documents signés par Hemetti au nom du Conseil militaire en mai et récemment publiés aux États-Unis, le transfert de troupes pour soutenir l’ANL en Libye aurait été proposé dans le cadre d’un accord de six millions de dollars conclu entre les dirigeants militaires soudanais et Dickens & Madson, une société de lobbying canadienne qui a également des liens avec Haftar et un passif de transactions passées en Libye.

L’autre signataire de cet accord était Ari Ben-Menashe, fondateur de Dickens & Madson et ancien officier des services de renseignement israéliens, né à Téhéran, dont la carrière mouvementée comprend une arrestation et des poursuites en justice aux États-Unis en 1989 pour avoir tenté de vendre des armes à l’Iran.

Il a été acquitté après qu’un jury de New York a reconnu qu’il agissait sur ordre d’Israël, selon un portrait de Ben-Menashe paru dans le National Post au Canada.

Parmi les autres activités de lobbying, l’accord indiquait que Dickens & Madson « s’efforcerait d’obtenir un financement pour [le Conseil soudanais] auprès du commandement de l’armée orientale libyenne en échange de [son] aide militaire à l’ANL ».

Contacté par Middle East Eye, Ben-Menashe a affirmé que « l’échange » suggéré dans l’accord n’avait pas encore eu lieu et qu’il ne serait possible que lorsqu’un Premier ministre civil serait investi au Soudan.

Le « Far West » libyen

Mais l’accord, divulgué en vertu de la loi américaine relative à l’enregistrement des agents étrangers (Foreign Agents Registration Act, FARA), qui oblige les organisations représentant les intérêts des puissances étrangères à déclarer publiquement ces liens, s’inscrit dans une logique d’affaires entre la Libye et la société de lobbying de Ben-Menashe.

D’autres documents disponibles sur le registre en ligne du FARA montrent que depuis la fin des trente ans de règne de Mouammar Kadhafi en 2011, l’organisation de Ben-Menashe fournit des services de relations publiques et de lobbying à plusieurs groupes libyens, dont l’ANL de Haftar.

Le dernier accord en date avec le Soudan est le quatrième accord entre Dickens & Madson et la Libye, où l’organisation s’intéresse particulièrement à l’est du pays.

Dickens & Madson a offert à ses clients des services allant de l’amélioration de leur image à l’établissement de liens diplomatiques, en passant par la facilitation des ventes de pétrole et le soutien financier de centaines de millions de dollars – dans un contexte libyen tumultueux qualifié par certains observateurs de « Far West » pour les sociétés de lobbying.

Depuis que Kadhafi a été tué en octobre 2011, huit mois après le début du soulèvement contre son régime autocratique, le pouvoir en Libye est revendiqué par de nombreuses factions, ce qui déchire le pays.

« La question de l’union des deux côtés faisait partie de notre travail depuis trois ou quatre ans »

- Ari Ben-Menashe, fondateur de Dickens & Madson

Les deux organismes les plus en vue qui revendiquent le pouvoir sont d’un côté, le Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par les Nations unies et basé à Tripoli, et de l’autre, les forces de l’ANL de Haftar et son allié, le gouvernement de la Chambre des représentants.

Haftar est devenu un client de Dickens & Madson en 2015, selon un dossier déposé auprès du FARA qui le cite, ainsi que d’autres, dont la Chambre des représentants, comme le « mandant étranger » d’un contrat de six millions de dollars dans lequel la société canadienne avait promis de faire pression pour obtenir une reconnaissance et des faveurs aux États-Unis et en Russie, mais promettait également de « s’efforcer… d’obtenir » une aide militaire de 500 millions de dollars de Moscou. 

Selon le document, l’objectif était d’amener les gouvernements internationaux à reconnaître et à aider la Chambre des représentants dans son objectif déclaré de « rétablir la paix et l’ordre en République de Libye ».

Ben-Menashe a déclaré à MEE ne pas avoir officiellement représenté la Chambre des représentants depuis l’expiration de leur contrat plus tôt cette année. Il prétend qu’il n’a pas essayé de le renouveler après le début de l’offensive de Haftar sur Tripoli, qu’il assure avoir tenté d’empêcher.

Cependant, il ajoute être toujours en contact avec Haftar et avoir tenté de lui organiser une rencontre avec Fayez al-Sarraj, le Premier ministre du GNA à Tripoli, qu’il dit avoir rencontré en Tunisie et à Malte.

« Malgré le fait que nous n’avions plus ce contrat [avec Haftar], nous avons été sollicités car nous connaissons toutes les parties au conflit », explique Ben-Menashe. « La question de l’union des deux côtés faisait partie de notre travail depuis trois ou quatre ans. »

« Il doit y avoir une force unificatrice »

Haftar, qui a été soutenu par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie, contrôle la force militaire dominante dans l’est de la Libye depuis le lancement d’une campagne contre les groupes armés islamistes autour de Benghazi en 2014.

Cependant, ses forces ont été accusées de violations des droits de l’homme et de crimes de guerre. Haftar a récemment promu un commandant faisant l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour l’exécution présumée de prisonniers en 2016 et 2017.

Libye : les forces de Haftar accusées de crimes de guerre
Lire

En mai, Amnesty International a accusé l’ANL de crimes de guerre potentiels pour avoir bombardé des quartiers civils à Tripoli.

S’adressant à la BBC en juillet, Ben-Menashe a estimé que Haftar et la Chambre des représentants avaient instauré la stabilité dans l’est de la Libye.

« Nous représentons la Chambre des représentants et je pense qu’il y a une stabilité dans l’est de la Libye – que la région est bien plus stable qu’auparavant, et nous avons contribué à l’instaurer », a-t-il affirmé. « Ce que M. Haftar a fait à Tripoli, c’est une autre histoire. Il doit y avoir une force unificatrice, et M. Haftar a également reçu le soutien de différents gouvernements. »

Bien que Haftar ait été le principal mécène libyen de Dickens & Madson, Ben-Menashe a également continué à représenter un autre client libyen – le Mouvement Libye unifiée (MLU) – au sujet duquel les informations publiques sont limitées.

Le MLU est enregistré sous une adresse à Tripoli et a déclaré dans ses dossiers FARA qu’elle était « supervisée par le gouvernement du Congrès général national libyen ». Créé en 2012, le CGN fut l’autorité législative de transition de la Libye pendant deux ans, avant sa dissolution officielle en 2016.

Dans un accord de 2014 précédemment signalé par MEE, la société de Ben-Menashe promettait de fournir une aide, un financement et un soutien politique au MLU afin de contribuer à « établir un environnement social et politique stable pour la construction d’un gouvernement national inclusif et indépendant pour une Libye unifiée, souveraine et prospère ».

Ari Ben-Menashe au Zimbabwe, où il a précédemment représenté l’ancien président Robert Mugabe (AFP)

S’adressant à MEE à l’époque, Ben-Menashe avait déclaré que ses clients n’étaient pas nécessairement tous alignés avec le CGN.

« Nos clients sont un groupe de personnes [libyennes] qui veulent réunir tout le monde [du CGN et de la Chambre des représentants] et créer un nouveau corps législatif », expliquait-il. « Certains [des clients] sont des personnes qui étaient au CGN et d’autres le sont toujours. »

Dans le dossier FARA après la signature de l’accord avec le MLU, Dickens & Madson déclarait ne pas pouvoir nommer les personnes qu’ils représentaient car cela « pourrait les exposer à des risques physiques ».

Travail pour le gouvernement américain

Dans un rapport déposé en 2017 auprès du FARA sur les activités de la société pour des intérêts étrangers – elle n’avait alors que de deux clients libyens, Haftar et le MLU –, Dickens & Madson déclarait avoir eu des réunions à l’extérieur des États-Unis avec des individus « qui pourraient avoir une influence sur la position des États-Unis en ce qui concerne la mise en place de structures de gouvernement en Libye ».

La société a également indiqué dans son rapport qu’elle travaillait pour le compte du gouvernement américain.

« Les activités qui se déroulent aux États-Unis ont été entreprises pour le compte du gouvernement des États-Unis dans le cadre de la politique des États-Unis, et non pour le compte des dirigeants étrangers, afin d’influencer ces politiques », lit-on dans le rapport.

Ni Haftar ni le MLU n’étaient les premiers clients de Ben-Menashe en Libye. 

En 2013, il a conclu un accord de deux millions de dollars avec le Conseil de transition de la Cyrénaïque (CTC), basé dans l’est de la Libye, et un chef de milice allié, Ibrahim Jadhran, peu après leur prise de contrôle des ports d’exportation de pétrole de l’est de la Libye, lesquels sont restés sous leur contrôle jusqu’à ce qu’ils soient chassés par Haftar trois ans plus tard.

L’offensive sur Tripoli exacerbe la bataille pour le pétrole libyen
Lire

Le CTC avait annoncé la création de son propre gouvernement fédéral la même année et la société de Ben-Menashe avait promis de faire reconnaître son autorité.

L’accord prévoyait que Dickens & Madson s’efforcerait d’obtenir une aide militaire de 75 millions de dollars auprès de la Russie et essaierait de trouver des vendeurs et des moyens de transport pour l’abondante réserve de pétrole de l’est de la Libye, malgré l’opposition du CGN à Tripoli

Mais cet accord s’est rapidement effondré et, en octobre 2014, Dickens & Madson a signalé au FARA qu’aucun travail n’avait été effectué pour ce client et aucun montant n’avait été reçu.

Un mois plus tard, la société Ben-Menashe entamait son travail avec le MLU. L’année suivante, Dickens & Madson a également commencé à travailler avec Haftar, qui était alors en guerre avec Jathran, son premier client.

« Nous pensions vraiment être en mesure d’aider »

Ben-Menashe rapporte à MEE qu’il a effectué au moins une vingtaine de voyages en Libye dans le cadre de son travail pour Dickens & Madson et répète que la société a contribué à stabiliser l’est du pays.

Sous l’ancien président américain Barack Obama, Ben-Menashe a déclaré qu’il avait préconisé que le gouvernement de l’est dirige la Libye à la place de Sarraj, qu’il considérait comme un mauvais choix.

« Nous pensions vraiment être en mesure d’aider », affirme-t-il. « Nous avons réussi à l’est, nous avons aidé à stabiliser l’est, nous avons aidé à tout faire. »

Bien qu’il déclare ne plus travailler avec Haftar, qu’il qualifie d’« impatient », Ben-Menashe indique rester actif en Libye et travailler également avec le clan Kadhafi et la minorité amazighe pour parvenir à un consensus en faveur d’une Libye unifiée.

Dickens & Madson n’est que l’une des sociétés occidentales de lobbying qui ont identifié des opportunités commerciales dans l’instabilité persistante en Libye depuis la révolution de 2011, selon les experts.

« Ils étaient tous morts » : un survivant raconte la frappe aérienne libyenne contre le centre pour migrants
Lire

« C’est comme le Far West », souligne à MEE Cameron Hudson, chercheur principal à l’Atlantic Council, basé à Washington DC, et ancien analyste de la CIA. « Comme nous le disons ici : il y a de l’or dans ces collines. Il y a de l’argent à gagner dans l’est de la Libye pour ceux qui prennent le risque. Tout comme il y aura quelqu’un prêt à vendre des armes, il y aura quelqu’un prêt à s’occuper des relations publiques. Il y a beaucoup de vautours. »

Pour Ahmed Gatnash, cofondateur de la Fondation Al-Kawaakibi, qui œuvre pour la promotion des valeurs libérales dans le monde arabe et musulman, la tendance des puissances du Moyen-Orient à embaucher des lobbyistes, même au-delà de la Libye, n’aboutira pas à grand-chose pour renforcer leur position auprès des États-Unis ou d’autres puissances étrangères, mais pourrait influer indirectement sur l’opinion que le public se fait de la diplomatie. 

« Ils montrent en quelque sorte à la population que leurs politiciens peuvent potentiellement être achetés », explique-t-il. « Même si les sociétés de lobbying ne font rien, cela engendre une sorte de désespoir que le monde est à vendre, les démocraties sont facilement corruptibles. Pourquoi quelqu’un voudrait-il soutenir la démocratie en Libye alors qu’elle peut facilement être achetée ? »

Plus d’une douzaine de partis et de factions en Libye ont conclu des accords avec des sociétés de lobbying basées aux États-Unis depuis 2011, selon des documents du FARA. La plupart d’entre elles se sont concentrées sur le renforcement des relations entre leur client et le gouvernement des États-Unis ou sur l’amélioration de leur image publique.

Haftar et le GNA soutenus par l’ONU ont signé de nouveaux accords de lobbying, même depuis le début de l’offensive de l’ANL sur Tripoli. Donald Trump a parlé à Haftar à l’occasion d’un appel téléphonique en avril au cours duquel le président américain a reconnu le rôle important joué par Haftar dans la lutte contre le terrorisme et la protection des ressources pétrolières de la Libye, selon un porte-parole de la Maison-Blanche.

En mai, l’ANL de Haftar a signé un accord avec Linden Government Solutions, basé à Houston, pour « faciliter les relations entre le gouvernement des États-Unis et le client, la formation d’une coalition internationale et les relations publiques ».

Le GNA a sollicité des assurances similaires de la part de Mercury Public Affairs, société basée à New York.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.