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En Libye, la France mise en cause pour son soutien à Haftar

Plusieurs indices laissent penser que la France, malgré ses démentis, est bien impliquée aux côtés de Khalifa Haftar dans son offensive en Libye
Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian (à droite), accueille le maréchal Khalifa Haftar, officier de l’Armée nationale libyenne, à l’Élysée, à Paris, le 29 mai 2018, à l’occasion d'une conférence internationale sur la Libye (AFP)

Et si l’offensive de Khalifa Haftar sur Tripoli n’était pas seulement le fait de la stratégie militaire du maréchal autoproclamé de 75 ans ?

Ce qui a débuté le 16 janvier dernier comme une reconnaissance en force des troupes de l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par Haftar vers l’oasis clé de Sebha, dans le sud libyen, s’est transformé en une conquête du pays. 

Une conquête qui ne se fait pas sans alliés : les Émirats arabes unis (EAU), qui disposent d’une base aérienne à l’est de Benghazi servant à appuyer l’avancée des troupes au sol par des bombardements, et l’Égypte qui a officiellement offert une vingtaine de chasseurs à Haftar et transformé la base de Marsa Matruh à l’ouest de l’Égypte en centre de convalescence pour les blessés et point d’entrée des armes destinées au maréchal.

Mais plusieurs indices laissent penser que la France aussi joue un rôle important à ses côtés. Le début de l’offensive en janvier a en tout cas été une aubaine pour Paris et N’Djaména pour débarrasser Idriss Déby de la rébellion toboue qui se servait de Sebha et de la bande d’Aozou, dans le sud libyen, comme base arrière pour leurs actions au Tchad.

Les 5 et 6 février, des Mirages 2000 de l’Armée de l’air française attaquent et détruisent une colonne de véhicules de l‘Union des forces de la résistance, un groupe armé qui avait déjà tenté de prendre le pouvoir au Tchad en 2008. Ce groupe, qui fuyait les combats de Sebha, se dirigeait vers le Tchad et représentait, pour l’ANL, le gros de l’opposition armée dans son avancée dans le sud.

Cette action avait été précédée de rumeurs sur la présence de commandos de reconnaissance français près de Sebha, pour évaluer et orienter l’attaque de l’ANL.

Depuis et avec l’avancée sur Tripoli, les choses semblent s’intensifier.

Une source militaire a révélé au journal en ligne Arabi21 la présence de « consultants » français à Garyan, à environ 75 kilomètres de la capitale libyenne. Selon la même source, ces experts assisteraient les forces de Haftar dans leur encerclement de Tripoli et utiliseraient des drones.

Largage de faux parachutistes

Une des traces de la technique française serait le largage de faux parachutistes, en réalité des mannequins, par les forces de Haftar afin d’attirer les milices qui protègent la capitale à l’opposé de l’endroit qu’elles comptaient attaquer.

Andrei Frolov, analyste du think thank russe CAST et rédacteur en chef de la revue Moscow Defense Brief, confirme à Middle East Eye qu’il s’agit d’« une tactique typiquement française qui aurait été utilisée dans le Sahel ».

Mardi à Tripoli, quelques dizaines de manifestants, dont plusieurs portant des gilets jaunes, ont dénoncé ce qu’ils ont qualifié de « soutien » de la France au maréchal Haftar.

« La France doit cesser de soutenir le rebelle Haftar en Libye », « la France fournit des armes aux rebelles pour le pétrole », pouvait-on lire en français sur des pancartes brandies par les manifestants.

Rassemblés sur la place d’Alger, au cœur de la capitale, les manifestants ont appelé à rompre les relations diplomatiques avec les pays qui « appuient l’agression », en référence à l’offensive du maréchal Haftar. Ils ont encore estimé que le soutien du pays à Haftar « peut être considéré comme une déclaration de guerre » à la Libye.

Vendredi dernier, lors d’une manifestation contre l’attaque de Haftar, des slogans contre le gouvernement français avaient déjà fusé.

Bras de fer géopolitique entre la France et l’Italie en Libye
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Considérée comme un des appuis du maréchal Haftar, au même titre que l’Égypte ou les Émirats arabes unis, la France a cependant démenti avoir soutenu son offensive sur Tripoli.

Le 8 avril, une source diplomatique française avait indiqué à Reuters que Paris n’avait aucun « plan caché » pour mettre au pouvoir Haftar, auquel elle « ne reconnaîtra aucune légitimité » s’il prenait le contrôle de Tripoli par les armes. 

Mais les partisans du Gouvernement d’union nationale (GNA), formé sous l’égide des Nations unies et dirigé par Fayez el-Sarraj, accusent Paris de bloquer notamment des résolutions condamnant l’offensive au Conseil de sécurité de l’ONU ou à l’Union européenne.

« Il y a des divergences dans la position européenne, en raison du différend entre la France et l’Italie », a déclaré lundi le ministre des Affaires étrangères du GNA, Mohamad Tahar Siala, alors que Rome affiche clairement son soutien au gouvernement de Sarraj.

Paris est accusé par Tripoli de relayer la rhétorique de l’ANL, qui justifie son attaque par le fait qu’elle cherche à combattre les « terroristes » dans la capitale libyenne, selon une source gouvernementale qui a requis l’anonymat.