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Libye : la Cyrénaïque votera contre Tripoli et les puissances étrangères

Si Khalifa Haftar est un favori des scrutins souhaités par l’ONU, les leçons du passé et la volonté de ne pas voir Tripoli ou l’étranger maître de leur destin poussent les habitants de Cyrénaïque à la méfiance
L'homme fort de Libye, Khalifa Haftar, lors d’un défilé militaire à Benghazi, le 7 mai 2018, au cours duquel il a annoncé une offensive militaire contre les « les terroristes » dans la ville de Derna (AFP)
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DERNA, BENGHAZI, Libye

Des élections ? Nesrine Alfraytiz rappelle d’emblée qu’à Derna, à l’est du pays, lors du précédent scrutin législatif en 2014, des groupes armés ont fermé les centres de vote au cri de « Le vote est haram ! ».

Traditionnel bastion d’organisations islamistes, voire islamistes armées, la cité côtière de quelque 160 000 habitants a cependant officiellement été libérée du joug du Conseil de la choura des moudjahidine de Derna (proche d’al-Qaïda), le 28 juin 2018, par l’Armée nationale arabe libyenne (ANL) de Khalifa Haftar. 

Officiellement seulement. « J’habite dans le centre-ville. Si je rentre chez moi après 18 h en voiture, je baisse la tête quand j’arrive, car il y a encore des snipers », assure la trentenaire à Middle East Eye. Au moins, votera-t-elle pour le maréchal Haftar si celui-ci se présente et que la situation se pacifie à Derna ? Silence. 

Poster pro-Haftar au-dessus d’un concessionnaire de voitures : « La patrie te salue, cheikh Khalifa Belgacem Haftar » (MEE/Mathieu Galtier)

Comme l’ensemble des Dernaouis, la mère de deux enfants sait que seule l’ANL leur est venue en aide, mais au prix d’un lourd tribut : « En 2014, quand l’État islamique [EI] contrôlait la ville, nous devions nous couvrir entièrement la figure et nous ne pouvions plus conduire. Ensuite, sous le Conseil de la choura, on était un peu plus libres, mais je ne pouvais pas travailler comme photographe. Aujourd’hui, nous sommes libres. Mais pour cela, ils [l’ANL, accusée de crimes de guerre à Derna et l’Égypte, alliée] ont bombardé nos maisons, des enfants sont morts sous les décombres. Nous ne faisons plus confiance à personne. »

« Nous voulons retrouver une vie normale. Malgré les destructions, c’est à nouveau possible et c’est grâce à l’armée de Haftar » 

- Adel Salah, habitant de Benghazi

À première vue, la Cyrénaïque, zone orientale de la Libye, semble toute acquise à la cause de Khalifa Haftar, « le libérateur ». Depuis 2011, la communauté internationale comme le gouvernement de Tripoli ont tourné le dos à cette région, et notamment sa capitale, Benghazi, berceau de la révolution, en proie à des attentats fomentés par des groupes islamistes armés.

L’ancien proche de Kadhafi a été le seul à les combattre, aidé de ses alliés principalement l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU) et la France.

Aujourd’hui, alors que l’ANL pousse son emprise dans le Fezzan, au sud du pays, son chef de 75 ans pourrait logiquement espérer récolter les fruits politiques de ses succès militaires. 

À Benghazi, son portrait – tantôt en civil, tantôt en militaire – est partout dans les rues et même sur les vitres arrières des voitures. Les textes qui l’accompagnent rivalisent de déférence : « Vous êtes la conscience de la patrie », « Tout le peuple libyen est avec vous », « Nous vous avons donné autorité ».

Khalifa Haftar, le candidat naturel

Dans les rues du centre-ville totalement ravagé par les bombardements intensifs pour anéantir les derniers combattants de la coalition, les habitants ne tarissent pas d’éloges pour Haftar bien que ce soit ses hommes qui aient réduit leurs habitations en amas de béton. 

« Nous avons tous dû fuir au début de la guerre et louer des logements ailleurs. Aujourd’hui, nous voulons retrouver une vie normale, chez nous. Malgré les destructions, c’est à nouveau possible, et c’est grâce à l’armée de Haftar », résume Adel Salah, père de sept enfants. 

Batteur dans un groupe de jazz, membre influent de la société civile, Mohamed Busneina n’entre pas dans la catégorie des idolâtres de Khalifa Haftar. Du reste, le Benghaziote ne l’est pas, mais il se souvient : « À Benghazi, nous devions faire la guerre en 2014. Ce n’était pas contre la révolution de 2011 mais contre le terrorisme. Seul Haftar a répondu présent. »

Soldats de l’autoproclamée Armée nationale libyenne de Haftar (AFP)

Derrière cet unanimisme qui fait de Haftar le favori d’un hypothétique scrutin présidentiel en Cyrénaïque, mais également dans le reste du pays, comme le suggère une enquête qui circule beaucoup dans les chancelleries, des critiques émergent. 

Elles ne concernent pas directement le « de Gaulle libyen », comme ses proches francophiles aiment à le décrire, mais son entourage. Comme Nesrine Alfraytiz, nombreux sont les habitants de Derna à ne pas oublier les bombardements meurtriers. 

Les alliés du maréchal critiqués

Les « libéraux » craignent eux les madkhalistes – des salafistes rigoristes dont le cheikh Rabi al-Madkhali vit en Arabie saoudite – qui ont pris les armes aux côtés de Haftar et qui se retrouvent même au sein de l’ANL. 

Sous couvert d’anonymat, un activiste assure que la société civile reste vigilante : « En 2017, ils ont saisi et brûlé des livres jugés ‘’mécréants’’. Ils contrôlent les mosquées de Benghazi. Mais, depuis quelques mois, ils gardent profil bas, nous pouvons organiser des manifestations culturelles sans danger. Pour l’anniversaire du prophète [le 20 novembre 2018], les soufis ont pu danser et chanter dans les rues ». 

Une fête qui, paradoxalement, révèle une autre ingérence : celle des Émiratis. Les EAU misent sur les soufis pour prendre pied culturellement en Libye après avoir installé une base militaire près de la ville d’Al Marj. 

De nombreux diplomates planchent sur le scénario d’un ticket Aref Nayed à la présidence du pays et Haftar en chef des armées

Leur tête de pont : Aref Nayed, ancien ambassadeur libyen aux Émirats et membre de la confrérie soufie. Un plan qui se concrétise de plus en plus car de nombreux diplomates planchent sur le scénario d’un ticket Nayed à la présidence du pays et Haftar en chef des armées. Une solution qui aurait l’avantage, au moins formellement, de respecter une séparation entre pouvoir civil et militaire.

Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, présidence de la République, élections nationales. Autant de pays et d’enjeux qui irritent les premiers et précieux soutiens de Khalifa Haftar : les tribus de Cyrénaïque. 

Sans être toutes de ferventes partisantes de l’indépendance, elles font de l’autonomie de leur région leur priorité. Pour ces tribus, Haftar était un levier pour se libérer des groupes armés et se démarquer de Tripoli, pas une fin. 

Membre de l’assemblée constituante et fédéraliste, le Benghaziote Abdelgader Gedoura s’élève contre le projet de Constitution qui doit être soumis à referendum : « La version finale a été choisie en petit comité comme au temps de Kadhafi. » 

Il déplore que le texte n’assure pas noir sur blanc un financement propre à la Cyrénaïque, prélevé sur les ressources pétrolières, et doute qu’une fois au pouvoir, Haftar, ou un de ses proches, ne respecte cette condition sine qua non. 

Retour à Benghazi : beaucoup de ruines, un peu d’espoir
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D’ailleurs, les Obeidat, une des principales tribus de l’est, se sont rapprochés d’Aguilah Saleh, président de la Chambre des représentants basé à Tobrouk, fervent adversaire de la feuille de route électorale proposée par Ghassan Salamé. 

Votez pour Haftar comme chef d’État, oui. Rester sous la coupe de Tripoli, non. Autrement dit, oui à une élection présidentielle, pas forcément à des législatives et à un référendum constitutionnel : voilà le sentiment de la frange régionaliste. 

Pas question que la Cyrénaïque se résume à un marchepied pour conquérir Tripoli. Or, même les démarches des Nations unies vont dans ce sens, selon eux. L’ONG Humanitarian Dialogue (HD) a lancé le 5 avril 2018 une large consultation nationale avec 77 réunions dans tout le pays – un vrai tour de force considérant la division de la Libye – afin de sonder les attentes de la population. 

Plusieurs réunions se sont déroulées à l’est, notamment à Benghazi. Ancien vice-président du Conseil national de transition (CNT) durant la révolution, Abdelhafiz Ghoga y a participé. S’il se félicite de ces rencontres qui ont pu réunir toutes les tendances, il s’interroge sur les finalités. 

Une conférence nationale devait se tenir à la fin du mois de janvier pour rendre les conclusions. Pire, l’annonce de Salamé en janvier sur l’ordre des élections a été perçu comme une tentative de passer outre la parole des Libyens.

« Qui représentera la Cyrénaïque à ce rassemblement final ? Quel est son but ? Personne ne sait », critique Abdelhafiz Ghoga. Une absence de perspective dont la Cyrénaïque ne veut plus, après avoir vécu dans le chaos des combats depuis 2011.