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Tunisie : une transition économique sans cesse reportée

La transition économique est en panne. Plusieurs facteurs bloquent les perspectives de relance, parmi lesquels l’économie de rente. En dénonçant les privilèges accordés aux proches du pouvoir, l’ambassadeur de l’UE a brisé un tabou et s’est attiré des hostilités
La situation économique est l’une des principales préoccupations des Tunisiens (AFP)

Depuis la révolution, la Tunisie a réalisé des avancées importantes pour sa transition démocratique, notamment avec la mise en place d’un nouveau processus décisionnel à travers les élections législatives, l’instauration de certaines instances indépendantes, la libération de l’implication citoyenne dans l’espace public, la décentralisation du pouvoir via les élections municipales ou la mise en place d’un pouvoir judiciaire indépendant.

L’ampleur de l’économie parallèle et la prolifération de la corruption constituent désormais d’autres entraves au développement économique

Cependant, le pays a du mal à projeter sa transition économique.

Les problèmes socio-économiques à l’origine du soulèvement populaire de décembre 2010 perdurent.

Le sentiment de marginalisation est encore alimenté par le déficit d’inclusion économique, le niveau élevé du chômage chez les jeunes, et le maintien des disparités régionales.

Pour cause, la Tunisie n’a toujours pas procédé à la refonte de son modèle économique, bien qu’il ait montré ses limites en termes de croissance, de création d’emplois qualifiés, d’accès aux opportunités économiques et de redistribution des richesses. 

les directives du FMI pour unique boussole

L’ampleur de l’économie parallèle et la prolifération de la corruption constituent désormais d’autres entraves à son développement économique, elles détournent de ressources fiscales considérables des caisses de l’État.

Au cours des huit ans qui ont suivi la chute de la dictature, les responsables politiques se sont principalement focalisés sur la dimension politique de la transition, en ignorant les multiples alertes d’une économie qui s’enfonce dans la crise. 

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Les gouvernements qui se sont succédé ont navigué à vue. Face à un déficit budgétaire qui se creuse, ils ont opté pour le recours systématique à l’endettement, sans envisager ses alternatives et en l’absence de vision stratégique à long terme.

Les programmes d’investissement ambitieux annoncés, à l’instar du « plan Marshall » promis lors du partenariat de Deauville en 2011 et de la conférence internationale sur l’investissement « Tunisia 2020 », n’ont pas été concrétisés. 

Les plans de développement ont été compromis par le manque de volonté politique pour engager les réformes structurelles.

Celles-ci ont constamment été reportées, en raison de la montée en puissance du corporatisme et du poids des groupes d’influence proches du pouvoir.

Cette absence de réformes a eu un impact sur la mobilisation de ressources pour soutenir la relance économique, particulièrement pour l’attractivité des capitaux étrangers.

Les plans de développement ont été compromis par le manque de volonté politique

Quant aux ressources internes, elles sont accaparées par le service de la dette qui représente actuellement la deuxième plus grosse dépense dans le budget de l’État. La marge de manœuvre pour financer les projets de développement en a été réduite.

Depuis, les orientations de la politique économique se sont limités à l’application de la rigueur budgétaire imposée par le Fonds monétaire international (FMI).

Hausse des impôts, dévaluation du dinar, gel des salaires et des recrutements dans le service public, réduction des subventions des produits de base, réduction des budgets sociaux, etc.

Il est difficile dans ces conditions de s’attendre à une impulsion des investissements ou à une amélioration des conditions sociales. 

Des chantiers fondamentaux pour la transition

La sortie de crise demeure imperceptible pour les Tunisiens, pendant que les perspectives de relance dépendent directement des réformes qui tardent à être entamées.

Le marché du travail reste limité au niveau de sa capacité d’absorption des demandeurs d’emploi, particulièrement chez les diplômés de l’enseignement supérieur.

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Le secteur public est en sureffectif, tandis que l’emploi dans le secteur privé s’est précarisé : une étude de la Banque mondiale a révélé qu’« environ 30 % des emplois dans le secteur privé ne sont pas couverts par la sécurité sociale » et que « la majorité des travailleurs dans le secteur privé gagnent à peu près le salaire minimum ». 

S’agissant de la promotion de l’investissement, les autorités n’ont toujours pas doté les Petites et moyennes entreprises (PME) d’instruments à la mesure de leurs problèmes d’accès au financement, bien qu’ils constituent l’écrasante majorité du tissu économique et qu’ils fournissent 70 % des emplois du secteur privé.

D’un autre côté, la bureaucratie continue à freiner le lancement de projets, les retards causés par la lourdeur des procédures administratives découragent souvent les investisseurs. 

Aussi, beaucoup d’attentes concernent la justice fiscale. Le cas du régime forfaitaire des professions libérales pose problème à plusieurs égards. 

Ce régime de taxation est très inégalitaire, l’imposition des médecins ou des avocats reste dérisoire face à celles des salariés ou des sociétés.

Il constitue également un énorme manque à gagner pour l’État, sa contribution dans les recettes fiscales est aux alentours de 3 %, bien que les contribuables bénéficiaires de ce régime sont au nombre de 400 000. 

Les PME sont une véritable locomotive pour l’activité économique de la Tunisie : elles contribuent à hauteur de 50 % du PIB et fournissent près de 70 % des emplois du secteur privé (AFP)

Enfin, le grand défi sera de réussir garantir aux Tunisiens un accès équitable aux opportunités économiques.

Les principes de libre concurrence font souvent défaut, alors qu’aucun projet de loi n’a été envisagé pour promulguer des lois antitrust

Les principes de libre concurrence font souvent défaut, alors qu’aucun projet de loi n’a été envisagé pour promulguer des lois antitrust. De nombreuses activités (cafés, débits de tabac, taxis, vente d’alcool, etc.) sont tributaires de licences, accordées de façon discrétionnaire par l’administration, en l’absence de cahiers de charges clarifiant les conditions d’éligibilité. 

Le clientélisme est toujours de rigueur en Tunisie. Cette pratique a des effets néfastes sur son développement économique, non seulement elle nuit à la compétitivité de plusieurs secteurs d’activité, mais elle entrave l’émancipation de l’environnement des affaires. 

Dans son rapport La Révolution inachevée, la Banque Mondiale en avait fait un constat sans équivoque : « La réglementation étatique lourde faisait office d’écran de fumée pour des pratiques de copinage qui a porté atteinte à la performance du secteur privé et de toute l’économie aux dépens de ceux qui n’avaient pas de bonnes relations et des liens avec les politiciens ou avec l’administration. Ceci reflète un environnement qui existe largement encore trois ans après la révolution, et dans lequel l’extraction des rentes [plutôt que la concurrence et la performance] constituent le moteur de la réussite économique ».

Le cas de l’économie de rente 

Plus récemment, l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) en Tunisie, Patrice Bergamini, a considéré l’économie de rente comme un obstacle majeur à la transition économique. Dans une interview accordée au journal Le Monde en juillet, il a déclaré : « Les positions monopolistiques sont un frein à l’émergence de nouveaux opérateurs économiques, mais aussi la porte ouverte à la corruption, aux prébendes et au marché noir ».

« Les positions monopolistiques sont un frein à l’émergence de nouveaux opérateurs économiques »

- Patrice Bergamini, ambassadeur de l’UE en Tunisie

« Tout cela a un impact sur les progrès du modèle démocratique. Ce qui est en jeu dans une démocratie, c’est la redistribution : aider à l’enrichissement et à la consolidation des classes moyennes pour tirer vers le haut les plus démunis et rendre moins insupportable le fossé avec les plus privilégiés. Mais c’est difficile de faire bouger les lignes économiques en Tunisie. Plus difficile que de les faire bouger au niveau sociétal », poursuit-il.

Cette résistance au changement qu’il dénonce est clairement palpable, comme en témoigne la campagne hostile des médias proches de l’ancien régime et le communiqué cinglant de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), qui a qualifié ses propos d’« ingérence » tout en omettant d’évoquer le fond du sujet.

Les Tunisiens profondément inquiets 

Le patronat tunisien a déclaré qu’il « ne tolère pas que le patriotisme et la crédibilité des acteurs économiques tunisiens et des groupes économiques familiaux, qui constituent une composante essentielle du tissu économique national, comme partout dans le monde, soient mis en doute ».

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Les privilèges accordés à certaines familles proches du pouvoir demeurent un sujet extrêmement sensible, à un tel point que les déclarations de l’ambassadeur de l’UE ont déclenché un incident diplomatique : Patrice Bergamini s’est vu convoquer par le ministère des Affaires étrangères quelques jours après la parution de son interview. 

Entre-temps, la situation économique demeure l’une des préoccupations majeures chez les Tunisiens.

L’augmentation du coût de la vie, le déficit d’inclusion économique et l’incertitude face aux perspectives de sortie de crise sont en train d’alimenter les phénomènes de fuite des cerveaux et d’immigration clandestine.

Un sondage publié récemment a révélé que 56 % des jeunes de 18 à 29 ans songent à émigrer.

Mais rien n’augure d’une réelle prise de conscience au sein de la classe politique.

La Tunisie est actuellement en pleine période électorale, et la question économique est quasi absente des débats, encore une fois.