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Au Yémen, les trafiquants se servent des femmes pour éviter les fouilles aux postes de contrôle

Au Yémen, les gardes des postes de contrôle hésitent à fouiller les femmes. Des dizaines d'entre elles ont été arrêtées après avoir été utilisées par des gangs pour faire passer de la drogue et des armes
Des soldats yéménites fouillent les voitures à un poste de contrôle alors que les autorités renforcent les mesures de sécurité dans la capitale, Sanaa (AFP)

TA’IZZ, Yémen – Les passeurs se servent de plus en plus des femmes pour contourner les contrôles militaires, car les hommes sont souvent réticents à effectuer des fouilles corporelles.

Que ce soit dans les zones contrôlées par les rebelles houthis ou les zones contrôlées par les forces soutenant le président Abd Rabbo Mansour Hadi, les femmes ne sont pas fouillées aux postes de contrôle en raison des comportements sociaux conservateurs.

Elles sont donc devenues des candidates idéales pour la contrebande de drogues, d’armes et d’autres articles illicites à travers ce pays ravagé par la guerre.

Elham Abu-Bakr a déclaré à Middle East Eye qu’elle avait réussi à faire passer cinq fusils, appartenant à ses frères, de la ville d’Aden dans le sud du pays à la capitale Sanaa sans que sa voiture ne soit arrêtée à un poste de contrôle pour inspection.

« Mes frères savent que les soldats aux postes de contrôle militaires ne fouillent pas les femmes, ni leurs sacs. Alors quand ils ont décidé de transporter leurs armes personnelles d’Aden à Sanaa, ils m’ont assigné cette tâche », explique-t-elle.

Depuis le début du conflit armé en 2015, de nombreux postes de contrôle ont été installés sur les routes principales entre les provinces pour inspecter les passagers.

« Des centaines de femmes ont été arrêtées alors qu’elles travaillaient à transporter du haschich ou des drogues et aidaient parfois des bandes de voleurs dans différentes provinces »

- Nabil Fadhil, Organisation yéménite de lutte contre la traite des êtres humains

« Au début, j’étais inquiète, mais mes frères m’ont encouragée, confirmant que les postes de contrôle militaires ne m’arrêteraient pas », ajoute Elham Abu-Bakr.

« J’ai donc accepté de le faire parce qu’il n’y avait pas d’autre solution. »

En juin 2017, Elham Abu-Bakr a placé les armes dans ses sacs et sous le siège de la voiture de son frère. Elle a voyagé d’Aden avec son frère et sa belle-sœur.

« Quand les soldats aux postes de contrôle voient des femmes à l’intérieur d’une voiture, ils ne l’arrêtent pas, alors nous avons franchi des douzaines de postes de contrôle – tenus par les Houthis et par les forces pro-gouvernementales – et personne ne nous a arrêtés pour nous inspecter. »

Selon Elham Abu-Bakr, le respect montré aux femmes aux postes de contrôle est un comportement positif de la part des belligérants.

« C’est une bonne chose que les belligérants respectent encore les femmes, et même si les femmes font passer les armes de leurs proches, cela ne pose pas de problème car il s’agit de leurs propres armes », précise-t-elle.

« Mais des hommes de certaines tribus utilisent des femmes pour faire passer d’énormes quantités d’armes et personne ne les arrête. »

Exploitation des femmes

Les centaines de postes de contrôle établis entre les provinces au cours des trois dernières années de guerre ont rendu plus difficile la contrebande de haschich, de drogues et autres articles interdits, ce qui a incité certains gangs à exploiter des femmes vulnérables pour faire le travail à leur place, selon Nabil Fadhil, qui dirige l’Organisation yéménite de lutte contre la traite des êtres humains.

« Certains trafiquants ont exploité des femmes dans le besoin pour faire passer des objets interdits comme de la drogue d’une province à une autre », relève-t-il.

« Le nombre de ces femmes a augmenté au cours des trois dernières années en raison de la crise économique et de l’augmentation des postes de contrôle. »

Il a indiqué que certaines de ces femmes avaient fui leur famille, tandis que d’autres s’étaient engagées dans un tel travail après avoir dit à leurs familles qu’elles feraient du commerce d’articles légaux comme des parfums.

« C’est une bonne chose que les postes de contrôle militaires respectent les femmes mais c’est parfois la raison de l’exploitation des femmes », note Nabil Fadhil.

« En juillet, les forces de sécurité ont arrêté une bande de voleurs, dont une femme qui a attaqué une banque à Aden et a tenté de voler de l’argent »

- Brigadier Abu Mashaal al-Kazimi, police de Ta’izz

« Des centaines de femmes ont été arrêtées alors qu’elles travaillaient à transporter du haschich ou des drogues, et aidaient parfois des bandes de voleurs dans différentes provinces. »

Selon lui, ces femmes viennent principalement de familles pauvres qui pouvent pas les aider à sortir de prison et à abandonner ce travail. Il y a donc beaucoup de femmes en prison.

« J’espère qu’il existe des organisations qui aident les femmes dans les prisons et leur fournissent une source légale de revenus pouvant aider leurs familles », commente-t-il.

Le vice-directeur de la police d’Aden, le brigadier Abu Mashaal al-Kazimi, a confirmé à MEE que la police d’Aden avait arrêté des dizaines de femmes alors qu’elles faisaient la contrebande d’objets et d’armes interdits. Certaines d’entre elles ont participé au vol de sociétés de change.

« En juillet, les forces de sécurité ont arrêté une bande de voleurs, dont une femme qui a attaqué une banque à Aden et a tenté de voler de l’argent. »

Il a précisé que les enquêtes sur ces femmes étaient toujours en cours, ajoutant que les forces de sécurité à Aden sont prudentes et qu’elles peuvent arrêter les personnes suspectées, hommes ou femmes.

« Les hommes sont toujours coupables »

Les activistes pour les droits des femmes tiennent la domination des hommes sur les femmes dans la société extrêmement patriarcale du Yémen pour responsable de l’augmentation du nombre de trafiquantes.

Mona Mohammed, militante à Ta’izz, affirme que les trafiquants diffament les femmes et sont coupables d’avoir amené ces femmes à des activités illicites.

« Les hommes sont toujours coupables parce que les femmes au Yémen ne font que suivre les hommes et ne peuvent pas désobéir aux ordres des hommes. Il y a donc des hommes absurdes qui forcent les femmes à faire leur sale boulot pour de l’argent », explique-t-elle à MEE.

Mona Mohammed, qui s’implique dans la mise en œuvre de projets dans la ville de Ta’izz pour informer les femmes de leurs droits, ajoute : « Quand les forces de sécurité arrêtent une femme, elles doivent chercher l’homme derrière, car les femmes n’osent pas travailler illégalement dans une société conservatrice comme le Yémen ».

Dans le passé, le Yémen comptait du personnel de sécurité féminin, mais après l’arrêt des salaires, beaucoup ont quitté leur emploi pour trouver un travail plus viable.

Des Yéménites fidèles au mouvement houthi brandissent des fusils alors qu’elles assistent à un rassemblement pour manifester leur soutien au mouvement dans la capitale Sanaa (AFP)

Une ex-soldat de la province de Ta’izz, Raafa Abdullah, confie à MEE avoir cessé de travailler comme soldat sur l’un des principaux postes de contrôle à l’entrée de la ville de Ta’izz en août parce qu’elle n’avait pas reçu son salaire.

« Quand les Houthis ont envahi notre ville, j’ai rejoint la Résistance populaire pour participer à la libération de Ta’izz et j’ai travaillé sur des postes de contrôle dans plus d’un secteur, fouillant les femmes qui entraient et sortaient de la ville », témoigne-t-elle.

Raafa Abdullah a travaillé sans salaire pendant plus de six mois et ne pouvait plus subvenir aux besoins de sa famille. Elle a fini par abandonner son travail au poste de contrôle et est allée travailler dans l’agriculture.

« Je veux servir ma ville mais sans argent, ma famille va mourir de faim – la plupart des femmes soldats ont cessé de travailler et sont allées chercher du travail ailleurs. Je travaille dans les cultures de tomates dans la région d’al-Akhmoor. »

Actuellement, aucune femme soldat n’est présente aux postes de contrôle dans toute la province de Ta’izz et, alors que certains hommes remplacent les femmes aux postes de contrôle, ils ne peuvent pas jouer le même rôle que les femmes.

« Lorsque je travaillais aux postes de contrôle, j’ai trouvé des armes, dont des bombes, sur des femmes, mais les hommes n’ont rien trouvé sur les femmes parce qu’ils ne peuvent pas les fouiller. »

Raafa Abdullah était soldat au sein de la Brigade 17 comme d’autres femmes, mais elles ont quitté la brigade progressivement et la dernière femme soldat a démissionné en août.

Elham Abu-Bakr a convenu avec Raafa Abdullah qu’il devrait y avoir des femmes soldats au moins à un poste de contrôle aux entrées de la province, mais les hommes devraient être autorisés à transporter leurs armes personnelles.

« Il y a des armes dans tous les foyers yéménites, donc quand les gens se déplacent d’une province à l’autre, ils doivent prendre leurs armes avec eux », a-t-elle affirmé.

« Les autorités doivent donc trouver une solution à ce problème et mettre en place des postes de contrôle pour les femmes. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.