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« La violence ne peut stopper le message de paix de Bethléem pour Noël »

Vera Baboun, la maire de Bethléem, explique à MEE que sa ville célèbre Noël le cœur lourd
La maire de Bethléem, Vera Baboun, évoque avec MEE les célébrations de Noël de cette année (MEE/Abed al Qaisi)

BETHLÉEM, Cisjordanie – Habituellement, la ville de Bethléem s’anime pendant la période de Noël. Les lumières de Noël illuminent les rues, des concerts égayent les soirées sur la place principale et les vendeurs de chocolat chaud, de sahlab aux épices et de maïs grillé vont et viennent à travers le centre-ville.

L’esprit de Noël est d’habitude une force palpable dans la ville. Cette année, toutefois, la plupart des habitants de Bethléem ont le sentiment qu’il n’y a pas vraiment de raison de faire la fête.

Depuis le début du mois d’octobre, les territoires palestiniens occupés et Israël ont été emportés dans un tourbillon de violence que de nombreuses personnes décrivent comme une nouvelle intifada. Au moins 129 Palestiniens ont été abattus par les forces de sécurité et des colons israéliens pendant cette période, tandis que 19 Israéliens ont été tués par des assaillants palestiniens.

Des zones de la Cisjordanie et de Jérusalem Est occupées ont été soumises à un blocus de la part des forces israéliennes, la liberté de mouvement a été strictement régulée et des affrontements entre jeunes palestiniens et forces de sécurité israéliennes ont eu lieu quotidiennement.

Par respect pour les personnes récemment décédées, appelées « martyrs » par les Palestiniens, les festivités ont été significativement restreintes. L’illumination de l’arbre de Noël, un spectacle annuel à Bethléem, s’est déroulée discrètement. Au lieu des feux d’artifices colorés envoyant de retentissantes explosions de lumière, ce sont les cloches de la ville qui ont commémoré la cérémonie.

Des manifestants habillés en pères Noël durant des affrontements à Bethléem (Abed al Qasis/MEE)

Des concerts ont été annulés et les décorations autour de la ville réduites au minimum. Au lieu de la grande variété de couleurs enveloppant l’imposant arbre de Noël devant l’église de la Nativité, celui-ci ne s’est adorné cette année que de nuances de rouge, de blanc et de vert – les couleurs nationales de la Palestine.

L’arbre célèbre est désormais paré du drapeau palestinien flottant à son sommet, un message indiquant que le nationalisme est au cœur du Noël de cette année.

Tous ces changements ont été ordonnés par la maire de Bethléem, Vera Baboun.

Baboun, la première femme à devenir maire de Bethléem, a affirmé que même si sa ville célèbre Noël, c’est le cœur lourd qu’elle le fait.

« D’habitude, Noël à Bethléem est une célébration de la renaissance du message de paix, d’espoir et d’amour, de la part d’une ville qui envoie la paix au monde entier mais qui pourtant ne vit pas en paix », a déclaré Baboun à Middle East Eye. « Nous souffrons sur le terrain, et ce récent soulèvement affecte surtout les enfants et les jeunes. »

Baboun et son cabinet planchent sur les diverses célébrations de Noël depuis plusieurs mois. Depuis sa prise de fonction en 2012, plusieurs Noëls à Bethléem se sont déroulés dans le deuil.

Autre année, autre crise

L’année dernière, Noël a été gâché par la souffrance des Gazaouis faisant face au froid hivernal dans leurs villes détruites. L’offensive d’Israël contre Gaza à l’été 2014 a tué plus de 2 200 personnes en 50 jours, et ses effets dans l’enclave ont été dévastateurs.

En plus de cela, le tourisme était au plus bas, les étrangers craignant de se rendre dans la région, apeurés par les images de bombardements et de bains de sang qui avaient peu avant saturé les médias.

Cette année, le travail d’équilibriste de Vera Baboun, qui tente de maintenir les célébrations tout en respectant la tradition de sobriété en période de deuil, est particulièrement difficile.

En seulement deux mois, Bethléem a perdu un garçon de 13 ans et un jeune à l’avenir prometteur sous les balles israéliennes. Ces décès ont donné lieu à des « grèves » organisées à travers la ville, pendant lesquelles les commerces et les autres institutions sont restés fermés pendant 24 heures par respect pour les défunts. Les blessures des disparus sont encore fraîches dans les esprits et les cœurs de la communauté.

Selon la tradition palestinienne, comme dans de nombreuses cultures au Moyen-Orient, les mariages, les célébrations de naissances et autres festivités sont annulés pendant plusieurs mois après le décès d’un proche ou dans une période de grande difficulté ou de guerre.

Selon Vera Baboun, la décision de la ville d’opter pour des célébrations modestes et discrètes était une question de principe.

Une jeune femme allume un cierge placé dans une bombe de gaz lacrymogène sur le perron de l’église de la Nativité (Abed al Qaisi/MEE)

« Cette façon anormale de vivre affecte sans aucun doute nos célébrations de Noël, pourtant chacun de nous, chrétien ou musulman, est d’accord pour dire que fêter Noël est notre droit », affirme Baboun. « Nous offrons un message de paix au monde entier et en aucun cas l’occupation israélienne peut occuper la joie de notre droit de célébrer et fêter Noël. »

Les célébrations, cependant, n’ont pas eu un effet apaisant sur les manifestations dans la ville, qui se sont répétées plusieurs fois cette semaine, submergeant l’hôpital public local de jeunes gens blessés par balles.

Lorsqu’on lui a demandé si elle appellerait au calme dans la ville pour la période de Noël, et si elle pensait être en mesure de lancer un tel appel, la maire a vite répondu par la négative.

« Personne n’a le droit d’arrêter cela, personne n’a le droit », a-t-elle dit, faisant référence aux affrontements dans la ville ainsi qu’au plus grand soulèvement du peuple palestinien. « Je ne peux pas dire à ces enfants d’arrêter ce qu’ils font parce que c’est Noël. Ceux qui ont perdu la vie pendant ces affrontements font eux aussi partie de ce Noël. »

Sécuriser Noël

En plus de devoir naviguer entre les barrières émotionnelles et culturelles pour planifier les événements de ce Noël à Bethléem, il a fallu également prendre des mesures plus pratiques en matière de sécurité.

Pour la première fois, les questions sécuritaires ont joué un rôle majeur pendant la cérémonie d’illumination de l’arbre. Les rues menant à la place ont été barricadées, des officiers de police y ont été déployés, des détecteurs de métal ont été installés aux points d’accès des piétons, et les scouts de la ville ont été chargés d’aider à patrouiller en uniforme les lieux des festivités.

Vera Baboun a insisté sur le fait que ces mesures de sécurité renforcées n’ont pas été prises parce que Bethléem est une ville dangereuse : « Bethléem est une ville sûre », a-t-elle assuré. « Vous pouvez marcher partout dans la ville, il n’y a aucun danger pour ses citoyens. »

Néanmoins, il existe des menaces nouvelles, et croissantes, pour la population chrétienne dans les territoires palestiniens occupés, menaces qui se sont manifestées avec davantage d’acuité pendant cette période de troubles.

Lundi, le leader juif d’extrême droite Benzie Gopstien a qualifié les chrétiens de « vampires suceurs de sang » dont la mission est soit de tuer des juifs, soit de les convertir, selon un article du quotidien israélien Haaretz.

« Noël n’a pas sa place en Terre sainte », aurait-il écrit. « Nous devons éliminer les vampires avant qu’ils ne boivent notre sang une fois de plus. »

Dans la mesure où la plupart des attaques de Palestiniens contre des Israéliens ont ciblé la population des colons, les tensions entre Palestiniens et Israéliens vivant dans des colonies illégales en Cisjordanie sont particulièrement élevées.

Bien que toutes les colonies illégales ne soient pas des foyers d’extrémisme, les groupes de colons extrémistes qui ont proféré des menaces contre les chrétiens palestiniens et perpétré une série d’incendies criminels contre des églises sont généralement basés dans des colonies illégales de Cisjordanie.

Depuis début octobre, de nombreuses confrontations entre manifestants palestiniens et colons israéliens ont eu lieu à la périphérie de la ville et dans la région de Bethléem dans son ensemble.

Coups économiques

Il semblerait que les touristes aussi soient préoccupés par la sécurité. Un peu moins de deux mois avant la récente vague de violence, le ministre du Tourisme de l’Autorité palestinienne, qui siège à Bethléem, avait déclaré à MEE que le tourisme dans la ville avait décliné d’environ 30 % par rapport à la moyenne annuelle en raison de la guerre de l’année dernière et de l’instabilité au Moyen-Orient en général.

Tandis que le nouveau soulèvement qui a commencé en octobre se poursuit toujours aujourd’hui, les touristes sont plus hésitants que jamais à l’idée de faire le voyage en Terre sainte.

« La période de Noël devrait être une période de prospérité économique », a déclaré Baboun. « Quand nous parlons de baisse du taux de réservation de nos hôtels, nous parlons des citoyens également. Nous parlons des restaurants, des hôtels, des marchés aux légumes, des bouchers, nous parlons du cercle complet ; et chaque fois que le remplissage des hôtels [et le tourisme] diminue, l’économie et les moyens de subsistance de la population diminuent également et sont gravement affectés. »

Le nombre exact de touristes que perdra Bethléem au cours de cette saison n’est pas encore connu, mais on s’attend à ce qu’il soit significatif.

Payer le coût des célébrations de Noël qui n’ont pas été annulées fait également partie du défi économique de la ville. Selon Vera Baboun, toutes les festivités, y compris les lumières et les décorations, ont été rendues possibles grâce aux commerçants locaux, qui n’ont pas hésité à faire des dons malgré la difficile situation économique dans laquelle ils se trouvent. 

« En dépit du chômage et des taux élevés de pauvreté, en dépit des fermetures imposées à Bethléem, de la guerre à Gaza, et malgré la rareté des opportunités de travail, les donateurs locaux ont insisté pour que nous allumions l’arbre et passions de joyeuses fêtes dans la ville, alors nous y œuvrons tous ensemble », a expliqué Vera Baboun.

Si la maire s’active afin que tout se passe bien dans sa ville pendant les fêtes, elle dit espérer que le monde ne se contente pas d’observer les célébrations de Noël de Bethlehem cette année.

« Chacun d’entre nous a un cœur et un esprit, des yeux et des oreilles, pour entendre, sentir et voir », a-t-elle dit. « Il s’agit de définir la façon d’utiliser la connaissance pour créer un changement. Je veux montrer notre réalité au monde entier et dire que tant que la ville de la paix – la ville de Bethléem – reste emmurée, la paix restera emmurée. »

Traduction de l’anglais (original).