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Le héros maudit du Bardo

Un an après l'attentat qui a fait 24 morts et 45 blessés, certains Tunisiens portent encore les séquelles de l'attaque, comme Alaa Eddine Hamdi, un jeune héros oublié par son pays
Alaa Eddine Hamdi a sauvé la vie d’une quarantaine de touristes lors de l'attaque contre le musée du Bardo à Tunis le 18 mars 2015 (MEE/Alaa Eddine Hamdi)

TUNIS – « Le 18 mars 2016, tout ce que j’aurai envie de faire, c’est de m’immoler devant le Bardo, car ce que j’ai fait pour y sauver des gens n’a servi à rien », confiait Alaa Eddine Hamdi à Middle East Eye le 3 février 2016. Quelques jours plus tard, dans un café de Tunis, les cheveux soigneusement hérissés par du gel et l’air un peu timide, il dit avoir déclaré cela pendant un moment de déprime et ne plus vouloir porter atteinte à sa vie. Mais son cri reste l’expression d’un désespoir.

Du haut de ses 23 ans, Alaa gagne sa vie sur des chantiers de construction car son principal employeur, le musée du Bardo, ne l’a pas payé depuis décembre dernier. Pourtant, il y un an, Alaa a sauvé la vie d’une quarantaine de touristes lors des attentats qui ont touché le musée, faisant 24 morts (dont les deux assaillants) et 45 blessés. L’attaque a plus tard été revendiquée par le groupe État islamique. Depuis, Alaa n’a eu aucune reconnaissance pour son acte, ni du musée, ni de l’État tunisien.

Le 18 mars 2015, ce jeune agent de surveillance, employé du musée, arpentait les salles de mosaïque du Bardo, réputé mondialement pour ses collections. À 12 h 30, alors qu’il allait prendre sa pause déjeuner, il entend des coups de feu retentir.

« J’ai tout de suite reconnu le bruit des balles, c’était trop fort pour que ce soient des pétards », raconte Alaa à MEE. Il pense au début à une attaque contre le parlement, dont les murs sont mitoyens du musée, sauf qu’Alaa voient des gens, des touristes, courir dans les salles avoisinantes. Les terroristes tirent des rafales de Kalachnikov et, avant même de chercher à en savoir plus, Alaa fuit aussi pour sa vie. Ironie du sort, une semaine avant l’attaque, il a effectué un stage en secourisme financé par le musée.

Sauvetage dans la salle Dougga

Il court vers la salle Dougga, au 1er étage, où il trouve une quarantaine de personnes, hommes, femmes et enfants, tous terrifiés. Pendant ce temps, les assaillants tirent sans distinction, passent entre les sculptures de la salle Carthage tout juste restaurées, et continuent leur massacre.

« Le musée n’a pas de secret pour moi, et j’avais la clef de cette salle, j’ai pu nous barricader », raconte Alaa. Il demande aux personnes retranchées avec lui de faire le moins de bruit possible.

L’attente est longue, interminable presque. Les touristes sont accroupis, comme le montreront des photos publiées sur les réseaux sociaux. Après une demi-heure, quelqu’un frappe à la porte en pleurant. Un vieil homme hagard, un touriste, se tient devant Alaa, il est recouvert de sang.

« S’il vous plaît, aidez-moi, ma femme est en train de mourir », implore-t-il. Les deux hommes partent pour aider la femme. Sur le chemin, Alaa découvre des images d’horreur, 21 touristes et un lieutenant de la brigade antiterroriste sont décédés ce jour-là.

« Il y avait du sang et des morts partout, alors j’ai pris la main de l’homme et je lui ai demandé de revenir avec moi dans la salle où étaient les autres, mais il ne voulait pas », raconte Alaa. « Il m’a dit : ‘’je préfère mourir avec ma femme’’. Je l’ai laissé car je ne savais pas si les terroristes étaient encore là », rajoute Alaa.

Il retourne dans la salle Dougga. Près de la célèbre mosaïque représentant le Triomphe de Neptune, certains l’attendent, paniqués, sous le choc. Il les enferme et leur intime de rester silencieux le temps qu’il aille chercher de l’aide. « Je voulais aider et j’ai pris un autre chemin pour éviter les terroristes. » En faisant ce choix, Alaa risque sa vie aussi bien à cause des attaquants, encore dans les murs, que des policiers qui auraient pu, dans la panique générale, le confondre avec l’un des assaillants.

À ce moment-là, les terroristes sont encore vivants et errent dans les salles du musée. Alaa retrouve les forces de l’ordre au rez-de-chaussée et les emmène dans la salle où sont retransmises les vidéos des caméras de surveillance.

Il les aide à identifier les terroristes, puis s’ensuit un assaut au cours duquel trouveront la mort les deux assaillants. Le tout est filmé par les caméras de la Brigade d’intervention antiterroriste et diffusé quelques jours plus tard sur la page Facebook du ministère de l’Intérieur. Pendant ce temps, l’exfiltration de la salle Dougga commence. Les images des touristes sortant des portes arrière du musée sont retransmises en direct à la télévision tunisienne.

Scène de l'attaque au musée du Bardo (Twitter/@farouk3afi)

L’après attentat, entre désillusions et cauchemars

Dans les jours suivant l’attaque, Alaa voit sa vie changer. Il est questionné pendant plus de douze heures par la police tunisienne dans le cadre de l’enquête sur l’attentat. Ensuite, il est emporté par le flot médiatique qui déferle sur la Tunisie, le pays vivant un des premiers attentats de grande ampleur visant des touristes depuis la révolution de 2011. Interviewé par des médias étrangers, Alaa vit son quart d’heure de gloire. Chaque nuit, pourtant, les cauchemars de cette journée reviennent le hanter. « Je revoyais ce vieil homme que je n’avais pas su aider et tout ce sang », confie-t-il.

Un mois après les événements, Alaa a l’espoir d’un réel changement dans son statut professionnel. Employé depuis trois ans sur la base d’un statut appelé « Ouvrier de titre 2 », il ne perçoit que 200 dinars par mois (moins de 100 euros), n’a ni fiche de paye, ni avantages sociaux. « Il y a à peu près une vingtaine de personnes qui sont employées sur cette base au Bardo, c’est presque du travail au noir car nous n’avons aucune traçabilité de nos paiements, parfois il arrive que nous ne soyons pas payés », témoigne Alaa.

Après une réouverture en grande pompe du musée deux semaines après les attentats, le ministre de la Culture en personne promet à Alaa une reconnaissance pour son action. « J’ai cru que ma situation allait enfin se régulariser, que j’aurais un vrai contrat de travail. » Car pour ce jeune homme originaire de la banlieue populaire d’Hay Ettadhamen, au nord de Tunis, travailler au Bardo représente bien plus qu’un travail alimentaire. « J’y passais tout mon temps étant petit, mon père était peintre en bâtiment, c’est lui qui a repeint les plafonds, retouché certaines décorations », explique Alaa.

À cette époque, le petit garçon, obèse et timide, ne rêve pas d’être footballeur ou médecin mais de faire comme son père, qui lui raconte des histoires au musée lorsqu’il vient le voir après l’école. « Ce n’était pas tant le musée qui m’importait mais le fait de faire le même métier que mon papa. J’ai appris à aimer cet endroit et l’histoire de ses pièces quand j’ai commencé à y travailler. »  

À 19 ans, Alaa gardait les murs avec ses écouteurs sur les oreilles sans bien comprendre comment des touristes pouvaient passer des heures devant des bouts de céramique et des sculptures. Puis, la curiosité l’emporte, il se met à observer, à faire des recherches et connaît bientôt par cœur chaque parcelle du musée, ses recoins et ses œuvres. « J’ai appris l’histoire de mon pays grâce au musée, de Hannibal à Carthage. Je me suis tellement passionné que l’été je complétais mon salaire en travaillant comme guide touristique pour les visiteurs, et je les accompagnais même sur d’autres sites archéologiques », raconte Alaa.

Grâce à ses rencontres, il se passionne aussi pour les langues, apprend l’italien pour séduire une fille, puis l’anglais, et il étudie actuellement le russe dans un centre culturel de Tunis. « C’est 400 dinars l’année, je paye mes cours grâce au salaire des chantiers », commente Alaa.

Dégoûté, il a peur de ne plus pouvoir travailler au Bardo après ses divers passages dans les médias tunisiens pour dénoncer son manque de statut. Le Bardo n’ayant pas d’autonomie ni dans son recrutement ni dans son fonctionnement, les deux étant centralisés au sein de l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de l’Institut national du patrimoine, Alaa semble condamné à la précarité.

Les touristes sont évacués du musée du Bardo le mercredi 18 mars 2015 après l’attaque meurtrière revendiquée par le groupe État islamique (AFP)

Menaces salafistes et manque de reconnaissance

En février dernier, sa situation le déprime au point de vouloir renoncer à tout. Son père ayant perdu l’usage de ses jambes, Alaa doit trouver les ressources pour nourrir sa famille, composée de sa mère, d’un frère de 20 ans et d’une sœur de 16 ans. Et ce n’est pas seulement l’État qui refuse de le reconnaître : dans son quartier, le jeune homme est menacé au quotidien.

« Beaucoup de salafistes radicaux ont entendu que j’avais sauvé des touristes, j’ai reçu des menaces et des intimidations de leur part. » La plupart des jeunes de son âge dans son voisinage sont partis rejoindre les rangs de l’État islamique en Syrie, comme 5 000 autres Tunisiens, d’après les chiffres variables des autorités tunisiennes. Alaa a passé plusieurs jours chez des amis pour éviter les rencontres indésirables mais il ne supporte plus la peur permanente qu’il ressent quand il sort de chez lui.

Il avoue ne plus avoir trop d’amis dans son quartier, son seul refuge restant l’histoire et un complice, l’écrivain Abdelaziz Belhodja, qui a publié en 2011 un nouveau livre sur Hannibal Barca, héros carthaginois et figure historique de la Tunisie. « Alaa est un garçon intelligent, qui aime apprendre, courageux et conscient, malgré son jeune âge, de tout ce qui nous manque ici en Tunisie pour renouer avec la grandeur », disait de lui Abdelaziz Belhodja lors d’une conversation avec MEE en début de semaine. Pour Alaa, malgré ces difficultés quotidiennes, Hannibal reste un modèle, une référence. Il porte d’ailleurs un pendentif à son nom gravé par son père.

Mais s’il connaît par cœur l’histoire de son pays, il ne se fait plus d’illusions sur son avenir. « J’adore mon pays mais je ne supporte plus cette situation, je ne comprends pas pourquoi c’est si difficile de me donner un contrat normal », commente-il amèrement.

Depuis cette interview d’Alaa, les murs du Bardo, encore criblés de balles pour ne pas oublier, ont connu plusieurs événements visant à redorer l’image du musée et à attirer de nouveau les touristes : l’annonce des finalistes d’un grand prix littéraire, une exposition d’art contemporain et la visite de nombreuses personnalités politiques françaises. De nouvelles mosaïques à l’effigie des victimes tuées il y a un an seront bientôt dévoilées, et une  cérémonie en leur hommage est prévue pour la date anniversaire. En attendant, Alaa et les autres employés précaires ou héros locaux, comme le guide Hamadi Ben Abdeslam, resteront des spectateurs de l’ombre.

Depuis l'interview qu'Alaa Eddine Hamdi a accordé à Middle East Eye, il a été confronté le 18 mars en direct à la ministre de la Culture sur la chaîne de télévision Attounissia. Alaa a parlé du fait que cela fait maintenant quatre mois qu'il n'a pas été payé. Sonia Mbarek, nouvelle ministre de la Culture depuis janvier 2016, lui a répondu qu'elle était en train de faire des efforts pour résoudre les problèmes des employés du musée et qu'elle a reçu certains d'entre eux, mais qu'elle ne pouvait rien promettre.

Par ailleurs, le lundi 21 mars, un officiel du ministère de la Culture a indiqué à Middle East Eye que la question des paiements allait être réglée au plus vite quand bien même le ministère de la Culture n'était pas directement responsable, et que ce problème était du ressort du ministère des Finances. « Ces contrats-là sont un peu comme des contrats saisonniers, donc il y a pu avoir des lenteurs administratives dans leur traitement », a déclaré l'officiel. Il a ajouté que la ministre s'engageait à recevoir les 18 employés du Bardo pour la journée du patrimoine, qui se déroulera dans un mois. « Ils seront décorés et honorés par la ministre », a affirmé l'officiel.