Aller au contenu principal

Prière aveugle à Gaza ou comment un chrétien aide son ami à se rendre à la mosquée tous les jours

Kamal, un chrétien, emmène son voisin musulman à la prière cinq fois par jour, démontrant que les deux religions peuvent cohabiter à Gaza
Kamal Tarazi, un chrétien, emmène son ami et voisin aveugle, Hatem Khries, à la mosquée cinq fois par jour pendant le Ramadan (MEE/Mohammed Asad)

VILLE DE GAZA, territoires palestiniens – Le mois de Ramadan à Gaza est considéré comme un temps d’unité où les voisins se réunissent indépendamment de leur religion ou de leur classe sociale.

Le sens accru de la communauté est manifeste, les gens font des efforts pour s’aider les uns les autres. Cependant, peu sont ceux qui ont une relation aussi étroite que celle de Kamal Tarazi, un chrétien de 55 ans, et de son voisin aveugle, Hatem Khries (45 ans).

Durant le mois sacré, Tarazi a emmené Khries à la mosquée al-Burno cinq fois par jour, tous les jours, afin que l’aveugle puisse prier. Tarazi attend ensuite la fin des prières afin de ramener son voisin en toute sécurité chez lui. La première prière est à l’aube et la dernière après le crépuscule, mais Tarazi affirme que cette routine épuisante ne le dérange pas.

« Maintenant, mon ami est heureux », a déclaré Tarazi à Middle East Eye. « Nous sommes amis depuis quinze ans et nous avons toujours partagé nos joies et nos peines. Nous ne nous sommes jamais séparés. Tout le monde sait que je suis chrétien et qu’il est musulman et les gens sont surpris de voir à quel point notre amitié est forte », a-t-il ajouté.

Leur lien est si fort que, même pendant le reste de l’année, Tarazi va à la mosquée avec Khries le vendredi et Khries va à l’église avec Tarazi le dimanche.

Khries, pharmacien, a perdu la vue il y a cinq ans suite à un accident du travail. Il confie que son lien avec son voisin chrétien l’a « énormément aidé » depuis. Cette épreuve n’était pas la première que les deux hommes ont endurée ensemble et, au fil des années, ils se sont mutuellement aidés à surmonter une foule de problèmes : de la pauvreté à la prison et à la guerre.

Tarazi a expliqué que son ami a eu du mal à faire face à la perte de son indépendance après l’accident. Tarazi, quant à lui, a également eu sa part de malheur. En tant que chrétien convaincu, il a passé neuf ans en prison pour son activisme politique dans les années 1980 et 1990 avant d’être libéré dans le cadre des accords d’Oslo. Il vit aujourd’hui d’une maigre pension et peine à joindre les deux bouts.

Pourtant, les deux hommes ont trouvé un réconfort l’un dans l’autre. Alors que d’autres vieux amis de Khries sont trop occupés avec leur propre vie pour venir discuter de choses et d’autres avec lui maintenant qu’il est aveugle, il indique que son ami chrétien a tout son temps pour lui et que tous deux passent presque tous les jours ensemble.

Tarazi emmène son ami faire des courses afin qu’il ne manque pas de se promener dans les vieilles rues du marché al-Zawya où il avait l’habitude de se promener avant son accident.

C’est ici, explique Khries, que l’odeur des épices et les sons des marchands et des acheteurs l’aident à retrouver l’animation de Gaza, même s’il ne peut plus la voir aujourd’hui.

Les rues commerçantes animées de Gaza pendant le Ramadan (MEE/Mohammed Asad)

Une fois que les courses sont terminées, les deux hommes s’assoient habituellement ensemble, Tarazi lit des livres et des journaux et ils débattent politique.

Quand la nuit commence à poindre et que retentissent les appels à la prière de l’iftar, les amis rompent leur jeûne ensemble.

Puis, quand le soleil se couche et que tous deux ont pris leur repas de l’iftar, Tarazi emmène à nouveau Khries à la mosquée. Après les prières, les deux hommes trouvent généralement un espace public dans la ville où poursuivre leurs conversations sur Gaza et l’avenir de la Palestine jusque tard dans la nuit.

Kamal Tarazi et Hatem Khries partagent le repas de l’iftar ensemble (MEE/Mohammed Asad)

À Gaza, affirme Tarazi, rien ne différencie un Gazaoui chrétien de ses compagnons et voisins musulmans.

« À Gaza, les chrétiens protègent les musulmans et les musulmans protègent les chrétiens : nous sommes un seul corps, souffrant tous du même blocus », a-t-il déclaré.

Le quartier d’al-Zaytoun où vivent Tarazi et Khries est ancré dans l’histoire et est connu pour être l’une des parties les plus anciennes du Moyen-Orient où les musulmans et les chrétiens vivent côte à côte. Ici, une église se dresse à côté de la mosquée, et des personnes de différentes confessions parlent ouvertement du fait de vivre à côté de leurs voisins chrétiens ou musulmans depuis aussi longtemps qu’ils se souviennent.

C’est à Gaza que, selon les chrétiens, St Philippe (l’un des douze apôtres de Jésus) a continué à convertir les croyants après avoir baptisé l’eunuque éthiopien, peu après la mort du Christ. Les racines de la principale église de la bande, Saint Porphyre, remontent au Ve siècle après J-C. Plus tôt cette année, les restes d’une autre église vieille de quinze siècles ont été découverts dans la ville de Gaza.

Néanmoins, la communauté décline rapidement et il n’y plus désormais que 1 300 chrétiens à Gaza, alors qu’ils étaient environ 3 000 avant la guerre de 2008-2009 avec Israël.

Beaucoup ont fui vers la Cisjordanie ou l’Europe et certains sont probablement partis par crainte que le Hamas ne réprime leur religion. Lorsque l’ancienne église a été découverte, certains chrétiens palestiniens ont accusé les autorités de Gaza de choisir de continuer à construire sur le site et de ne pas respecter leur patrimoine.

Tarazi rejette ces critiques et dit qu’il s’est toujours senti accueilli à Gaza.

« Nous [les habitants de Gaza] avons une relation qui est fondée sur l’amour et le respect, malgré les différences religieuses », a-t-il déclaré.

Ici, l’Église orthodoxe organise des colis alimentaires pour les musulmans les plus pauvres et pendant les guerres précédentes, lorsque l’artillerie et les forces aériennes israéliennes ont durement frappé la population de Gaza, l’église a ouvert ses portes pour abriter tous ceux qui en avaient besoin.

À Pâques dernier, Israël a émis un nombre inhabituellement élevé de permis de voyage pour les chrétiens de la bande de Gaza, les deux tiers de la population chrétienne étant autorisés à voyager hors de l’enclave. Au lieu de rejeter leurs voisins chrétiens, la plupart des habitants de Gaza se sont réjouis.

Les chrétiens et les musulmans étant tout autant éprouvés par les difficultés du blocus israélien, beaucoup disent que les deux communautés ont été réunies par l’adversité, ainsi que par les pénuries constantes de nourriture, d’eau et de médicaments.

Pâques et Noël sont tous deux célébrés ici et respectés par les musulmans, qui à leur tour invitent les chrétiens à la célébration de l’Aïd al-Fitr marquant la fin du Ramadan.

Un jeune garçon vend des lanternes à Gaza pendant le Ramadan (MEE/Mohammed Asad)

« L’amitié va au-delà de la religion – si nous souffrons, nous souffrons ensemble ; si nous prospérons, nous serons également ensemble », a affirmé Tarazi tandis que Khries acquiesçait en souriant.

Les liens entre Khries et Tarazi sont si forts que leurs familles sont également devenues amies et ils espèrent que leur lien encouragera les chrétiens et les musulmans de la bande de Gaza à ignorer les barrières religieuses.

« Si je savais qu’il y avait un médecin dans le monde qui pouvait garantir un taux de réussite élevé pour ramener la vue de mon ami, je donnerais un de mes yeux », a-t-il assuré.

« Je vivrais avec un seul œil si j’étais sûr que mon ami pourrait voir à nouveau, profiter de la vue de ses cinq enfants et les regarder dans les yeux. »

Tarazi et Khries passent toute la journée ensemble à marcher dans Gaza et à parler de politique (MEE/Mohammed Asad)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.