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Le discours sectaire de l’Arabie saoudite risque de devenir incontrôlable

Au lendemain des attentats contre des mosquées chiites, il est temps que le gouvernement saoudien punisse sévèrement ceux qui incitent à la haine religieuse

Un second attentat à la bombe contre des fidèles chiites en l’espace d’une semaine dans la province d’al-Charqiya, à l’est de l’Arabie saoudite, a non seulement mis en exergue un problème sécuritaire majeur mais a aussi révélé l’ampleur de la marée montante de la violence sectaire dans le royaume. 

L’attentat-suicide de vendredi perpétré dans une mosquée de Dammam a fait quatre morts et au moins quatre blessés. Une semaine auparavant, un autre assaillant s’était fait exploser dans une mosquée située près de la ville de Qatif, tuant vingt-et-une personnes et en blessant plus de cent autres. Et il y a à peine six mois, des hommes armés avaient pris d’assaut une cérémonie religieuse à al-Dawola, une petite ville de la province d’al-Charqiya, faisant huit morts. Les victimes étaient chiites et les attaquants des extrémistes islamistes sunnites.

« Les gens sont vraiment nerveux, certains sont en colère, d’autres ont peur, et ces émotions se mêlent et vont crescendo », m’a indiqué peu après l’attentat de Dammam un médecin qui a demandé à garder l’anonymat. « La principale peur est que ces attaques dans notre région ne se poursuivent ».

Jaffar Alshayeb, homme d’affaires et commentateur politique d’al-Charqiya, relie ces attentats à ce qu’il nomme « le discours sectaire » existant en Arabie saoudite.

« Il est impossible que le gouvernement protège chaque mosquée », admet-il. Cela dit, il pourrait en faire plus pour endiguer le flot de rhétoriques anti-chiites qui, selon lui, alimente la violence sectaire.

Dans un article récent, il a évoqué un « discours de haine promu à travers différents médias [qui] est en train de radicaliser les jeunes [saoudiens] et de les pousser dans les bras de groupes extrémistes ». Ce discours dépeint régulièrement les chiites en des termes méprisants, les décrivant par exemple comme des rafidhites (ceux qui refusent), des traitres iraniens, des Safavides ou des musulmans perses. Jaffar Alshayeb précise que malgré les promesses faites ces dernières années de dé-radicaliser les manuels scolaires, le problème persiste : « dans le programme scolaire, les chiites sont accusés de ne pas être musulmans ».

Il n’est pas le seul à exprimer sa profonde inquiétude au sujet du désintérêt apparent du gouvernement à présenter un discours alternatif au discours sectaire. Le journaliste et commentateur réputé Khalid al-Maeena n’a pas mâché ses mots la semaine dernière dans la Gazette saoudienne :

« Depuis trop longtemps, nous nous sommes tus pendant qu’ils [les extrémistes] se servaient des mosquées, des médias et de toutes les autres formes de communication pour diffuser leur philosophie malveillante. Nous n’avons rien fait et nous avons observé en silence des imams cracher leur haine et propager leurs mensonges sur les musulmans des autres sectes.  

« Nous aurions dû conseiller à ces bigots intolérants et incultes de se taire et nous n’aurions pas dû rester silencieux et passifs, permettant à leur haine de se développer et leur donnant l’opportunité de manipuler de nombreux esprits. »

Le degré de pénétration de cette « philosophie malveillante » peut être mesuré à l’aune des réponses au dernier attentat publiées en ligne par les Saoudiens. Saad al-Faqih, un critique conservateur de la famille régnante basé à Londres, analyse régulièrement les réseaux sociaux du royaume. Il m’a expliqué que la réponse immédiate à l’attentat de Dammam avait été variée. « Certains ont exprimé de la compassion envers les chiites mais les partisans de Daech [l’Etat Islamique – EI] jubilaient, [clamant :] ‘‘Laissez les chiites se faire tuer” ».

Selon lui, les attaques mettent à mal la crédibilité de Mohammed ben Nayef, le prince héritier et ministre de l’Intérieur. Des chefs religieux chiites de la province d’al-Charqiya ont d’ores et déjà appelé à la formation de forces citoyennes (al-hachid al chaabi), pour protéger leurs communautés d’éventuelles attaques. C’est l’un de ces groupes non armés qui lors de l’attentat de Dammam a empêché l’assaillant déguisé en femme de pénétrer dans la mosquée. Il s’est alors fait exploser dans le parking, tuant la totalité des gardiens.

« La semaine dernière, Mohammed ben Nayef a déclaré [aux chiites] que personne ne pouvait jouer le rôle de l’Etat, que c’était le travail du ministère – mais regardez ce qui s’est passé. Les chiites affirment que l’Etat ne peut pas les protéger. » Selon Saad al-Faqih, les partisans de l’EI dans le royaume étaient « très heureux de voir une guerre [se développer] entre les chiites et le ministère de l’Intérieur ».

L’EI considère la maison des Saoud, qui tient les rênes du royaume, comme étant non-islamique et méritant la mort ; par conséquent, un désaccord entre la communauté chiite et l’un des membres les plus puissants de la famille al-Saoud est vu comme un signe de l’affaiblissement du pouvoir de cette dernière.

Le feu sectaire est également alimenté par la guerre au Yémen. Elle demeure populaire parmi de nombreux Saoudiens malgré l’échec de la campagne de bombardement à vaincre les Houthis. Jaffar Alshayeb affirme que la guerre est de plus en plus présentée  comme un conflit entre chiites et sunnites et non pas comme une bataille entre l’Etat saoudien et les rebelles yéménites.

« La guerre est progressivement transformée en une guerre sectaire et dans les médias locaux et lors des sermons du vendredi, elle est décrite comme une opportunité de se débarrasser des chiites. Ceci est extrêmement dangereux et il y a un risque qu’avec la poursuite de la guerre, le discours sectaire ne se renforce. »

Le roi Salmane devrait écouter les inquiétudes exprimées par Alshayeb et d’autres observateurs. Cependant, le roi est vu comme étant plus proche de l’élite religieuse que ne l’était son prédécesseur, le roi Abdallah. Il est peut-être révélateur qu’au lieu de se rendre au sommet de Camp David organisé par le Président Obama début mai, il a préféré rencontrer des imams conservateurs.

Significative également est la réponse discrète de la famille régnante aux derniers attentats si on la compare à l’attaque d’al-Dawola l’année dernière, quand le roi Abdallah était toujours en vie. Mohammed ben Nayef s’était alors rendu dans la province orientale du pays et avait rencontré personnellement des responsables religieux et communautaires chiites ainsi que les familles des victimes. Il a effectué un voyage similaire cette semaine, durant lequel il a été pris à partie par le frère de l’une des victimes de l’attentat de vendredi dernier. Une vidéo le montrant en train de pousser l’homme dans la poitrine est devenue virale sur les réseaux sociaux. Compte tenu de la colère et de la peur montantes des citoyens chiites d’Arabie saoudite, Mohammed ben Nayef ferait mieux d’adopter une autre attitude en public.

Mais pour arrêter cette dérive vers la violence terroriste, il ne suffira pas de sauver les apparences. Le moment est certainement venu pour le gouvernement de reprendre le dessus et de punir sévèrement les avocats d’un discours sectaire ancré dans la haine religieuse et l’intolérance.

- Bill Law est un journaliste lauréat du prix Sony. Il a rejoint la BBC en 1995 et produit depuis 2002 un grand nombre de reportages sur le Moyen-Orient. Il s'est rendu à de nombreuses reprises au royaume d'Arabie saoudite. En 2003, il a été l'un des premiers journalistes à couvrir les débuts de l'insurrection qui a englouti l'Irak. Son documentaire, « The Gulf: Armed & Dangerous », diffusé fin 2010, a anticipé les révolutions qui ont pris la forme du Printemps arabe.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le sanctuaire d’Hussein Badreddin al-Houthi détruit par une attaque aérienne de la coalition menée par l’Arabie saoudite en mai 2015 (Twitter/@conflictnews).

Traduction de l’anglais (original).