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Ce Noël, voici sept choses que les chrétiens palestiniens veulent que vous sachiez

Non, ils ne se sont pas convertis récemment au christianisme et, oui, ils adorent Allah
Le christianisme est né en Palestine et s’est développé dans l’ensemble de la région du Levant au premier siècle de l’ère chrétienne (AFP)

Noël est une saison agréable, le moment le plus merveilleux de l’année en fait. Et pourtant, en tant que chrétiens palestiniens vivant en Amérique du Nord et en Australie, nous ressentons une étrange déconnexion pendant la saison des fêtes. 

Nous voyons les centres commerciaux regorgeant d’arbres de Noël, de joyeux pères Noël, de cannes à sucre, de rennes et de traîneaux. Nous sommes habitués à la vision traditionnelle de la Nativité : trois rois mages – généralement blancs – s’approchant d’un Jésus, d’une Marie et d’un Joseph tout aussi blancs (Issa, Mariam et Yousef en arabe).

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Vous, nos voisins et amis, nous envoyez des cartes saluant la naissance d’un sauveur né à Bethléem, et les chorales de Noël se présentent à nos portes en chantant O Little Town of Bethlehem.

C’est étrange parce que, pour beaucoup d’entre nous, Bethléem est la ville que nous avons visitée pendant les vacances d’été ou d’où viennent nos familles. Et ces souvenirs sont bien loin du paysage imaginaire qu’on trouve sur une carte de Noël. 

En outre, si nous apprécions les traditionnels classiques hollywoodiens de Noël qui ornent nos écrans, nous regardons avec un certain amusement un acteur blanc incarner un Jésus moyen-oriental. 

Nous sommes des Palestiniens ayant grandi dans la diaspora, dans des familles chrétiennes ; nous avons visité et même vécu en Palestine à certains moments de nos vies. Et voici ce que nous voulons que les chrétiens du monde entier sachent de notre ancienne communauté. 

1. Oui, les chrétiens palestiniens existent

Certains d’entre vous peuvent mettre sur votre pelouse des pancartes proclamant « Jésus : raison de cette célébration », tandis que nos pancartes affirment « Palestine : région de cette célébration ». 

Merci pour les arbres de Noël, mais la véritable composante religieuse de cette célébration émane de notre culture. 

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Le regard judéo-chrétien occidental dépeint souvent tous les Palestiniens comme des musulmans, présentant la cause palestinienne comme une « lutte islamique ». Ce n’est pas le cas. 

Bien que les chrétiens puissent être considérés comme une « minorité » en Palestine, cette communauté séculaire fait partie intégrante de la société palestinienne

Les Occidentaux ne peuvent toutefois pas comprendre la diversité existant au sein de la société palestinienne. La conséquence comique de cette perception simpliste est que bon nombre d’entre nous, grandissant, vivant et travaillant dans des pays non arabes, non seulement sont pris à tort pour des musulmans, mais qu’il nous est demandé, en toute innocence, à quand remonte notre conversion ou celle de notre famille au christianisme.

2. Nous ne sommes pas des convertis. Vous l’êtes

Juste pour que vous le sachiez, cette question – « Quand vous êtes-vous converti ? » – est une blague récurrente parmi notre communauté. 

Nous avons énormément de réponses à cette question, parmi lesquelles « autour de 33 après J.-C. » et « en fait, c’est vous le converti ».

Des pèlerins chrétiens prient à l’église de la Nativité (le lieu où Jésus serait né selon les chrétiens) dans la ville sainte de Bethléem, en Cisjordanie (AFP)
Des pèlerines chrétiennes prient dans l’église de la Nativité (le lieu où Jésus serait né selon les chrétiens) dans la ville sainte de Bethléem, en Cisjordanie (AFP)

En réalité, certains d’entre nous viennent de ces mêmes villes saintes dont on parle dans les églises et au catéchisme à travers le monde occidental : Bethléem, Nazareth, Jérusalem et plus encore. 

Donc, la prochaine fois que vous regardez une Marie et un Joseph blancs se voir refuser l’accès à une auberge et se retrouver dans une étable (il s’agissait en fait d’une grotte), rappelez-vous que les Palestiniens ont vécu là-bas (et continuent à y vivre).

3. Nous faisons vivre les traditions chrétiennes

L’Europe a commencé à adopter officiellement le christianisme sous l’Empire romain, au IVe siècle après J.-C. Avant cela, il a été maintenu en vie par les chrétiens en Palestine et dans l’ensemble de la région du Levant, où les anciennes traditions prospèrent encore aujourd’hui. L’une des plus belles est la tradition de Pâques, lorsque des milliers de fidèles convergent vers l’Église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. 

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Le patriarche de l’Église orthodoxe grecque porte une flamme hors de la crypte – l’endroit où Jésus aurait été enterré après sa crucifixion selon les chrétiens. Les cloches sonnent, annonçant la résurrection du Christ, et cette flamme, le Feu sacré, est utilisée pour allumer d’autres cierges, qui sont ensuite dispersés dans les villages et les villes chrétiennes. 

Toute la ville attend, avec ses propres cierges, puis applaudit quand la personne chargée de protéger la flamme monte sur un cheval (ou, ces dernières années, dans une voiture). Ils affluent vers la flamme pour allumer leurs propres cierges. 

C’est une belle coutume réconfortante, qui symbolise l’unité.

4. Vos pèlerinages ont tendance à ignorer notre existence

Nous vous entendons souvent décrire vos pèlerinages chrétiens en Terre sainte, et nous voyons vos messages Facebook sur la visite de différents « lieux saints en Israël ».

Avez-vous même été mis au courant, au cours de votre voyage unique, que vos coreligionnaires palestiniens étaient empêchés de visiter beaucoup de ces lieux ? Par exemple, Israël a interdit aux chrétiens de Gaza de se rendre à Bethléem pour Noël en 2019

5. Nous adorons Allah aussi

Vous nous entendrez dire « inch’Allah » tout le temps. Cela signifie « si Dieu le veut » et c’est aussi une façon polie de dire : « Peut-être que je viendrai à ta fête, mais ne compte pas là-dessus. »

Expliquons une fois de plus qu’en arabe, « Allah » signifie « Dieu ».

Les chrétiens palestiniens utilisent ces mots et expressions parce que… l’arabe est notre langue.

« As-salam alaykoum » est notre formule de salutation. Nous appelons les célébrations telles que Noël, Pâques et même les anniversaires « Aïd ».

La Cisjordanie occupée abrite Bethléem, l’antique ville palestinienne où Jésus serait né (AFP)
La Cisjordanie occupée abrite Bethléem, l’antique ville palestinienne où Jésus serait né (AFP)

Oui, les musulmans du monde entier connaissent ces expressions parce qu’elles apparaissent dans les textes islamiques et que l’arabe est aussi la langue de l’islam.

Il convient de noter que le grand intellectuel palestinien Edward Saïd s’est décrit un jour comme un chrétien enveloppé dans une culture musulmane. 

6. Comme les musulmans, nous connaissons également l’islamophobie

Hollywood aime raconter nos histoires, mais rarement sous un jour favorable. Inutile de chercher bien loin pour tomber sur des séries et films qui présentent les Arabes et les musulmans comme des barbares agressifs et dans lesquels les femmes sont certes soumises et opprimées, mais aussi dangereuses. 

Ces stéréotypes sont liés au racisme à l’égard des Arabes, qui touche l’ensemble des Arabes, quelle que soit leur foi. 

Beaucoup d’entre vous, en tant que spectateurs, ne ressentent aucun malaise face aux images d’un Jésus blanc de Bethléem, mais la présence d’un Palestinien de Bethléem aujourd’hui peut être source de peur et de haine – et cela nous dérange. 

7. Arrêtez de nous utiliser pour justifier le sionisme et l’orientalisme

Être chrétien palestinien dans la diaspora est particulièrement difficile parce que nous ne pouvons pas nous rendre facilement dans notre patrie. 

Nous aimons la façon dont vous célébrez les fêtes. Nous vous regardons. Regardez-nous aussi, et écoutez nos histoires

Nous grandissons en apprenant à contrer ceux qui essaient d’utiliser notre existence pour justifier le sionisme ou les idées enracinées dans la pensée orientaliste. 

Par exemple, nous devons faire face au mantra sioniste et orientaliste selon lequel l’État d’Israël est la seule démocratie de la région et qu’il nous protège des Palestiniens musulmans.

Les sionistes prétendent également que la diminution du nombre de chrétiens en Palestine résulte de l’oppression musulmane. 

Les chrétiens palestiniens souffrent effectivement ; nous avons été dépossédés de nos maisons en 1948, une entité coloniale a construit un mur d’apartheid sur nos terres et des bombes sont larguées sur nos villes. 

Cependant, les coupables ici ne sont pas les musulmans palestiniens, mais le gouvernement israélien.

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De peur que vous ne pensiez que nous n’aimons pas votre décor de Noël, nous tenons à vous faire savoir que des arbres de Noël se dressent en ce moment dans des villes palestiniennes comme Ramallah et Bethléem. 

Les grands-pères palestiniens s’apprêtent à endosser le costume rouge pour prendre des photos avec les enfants dans leurs quartiers.

Les enfants palestiniens répètent avec leurs chorales pour la messe du jour de Noël. 

Nous aimons la façon dont vous célébrez les fêtes. Nous vous regardons. Regardez-nous aussi, et écoutez nos histoires. 

Par ailleurs, vous êtes les bienvenus pour Noël. 

- Susan Muaddi Darraj est professeure d’anglais au centre universitaire Harford de Bel Air (Maryland) et intervient dans le master d’écriture de l’université Johns Hopkins en tant que maîtresse de conférences. Sa collection de nouvelles, A Curious Land: Stories from Home, a été primée plusieurs fois. Elle a notamment reçu l’Arab American Book Award et l’American Book Award en 2016. En janvier 2020, Capstone Books a publié Farah Rocks, sa série de livres pour enfants.

- Ryan al-Natour est maître de conférences en Formation à l’enseignement à l’université Charles Sturt. Il a passé son doctorat à l’Institut pour la Culture et la Société (qui dépend de l’Université occidentale de Sydney). Ryan al-Natour a rédigé de nombreuses publications sur le racisme à l’encontre des Arabes en Australie et ses centres d’intérêts vont des pédagogies de lutte contre le racisme aux langues des signes et à l’éducation indigène.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Ryan al-Natour
Dr Ryan al-Natour is a lecturer in Teacher Education at Charles Sturt University. He completed his Doctorate at the Institute for Culture and Society (based at Western Sydney University). Dr al-Natour has published widely on anti-Arab racism within Australia and his research interests range from anti-racist pedagogies, sign languages, and Indigenous education.
Susan Muaddi Darraj
Susan Muaddi Darraj is Associate Professor of English at Harford Community College in Bel Air, Maryland, as well as a lecturer for Johns Hopkins University’s MA in Writing program. Her short story collection, A Curious Land: Stories from Home, has won several prizes including the 2016 Arab American Book Award and 2016 American Book Award. In January 2020, Capstone Books will launch Farah Rocks, her debut children’s series.