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Nouvelle intervention militaire en Libye : une tâche ardue pour les pays occidentaux

Les discussions relatives à une nouvelle intervention militaire des pays occidentaux en Libye sont mues par les motivations diverses des nombreux acteurs impliqués

L’Occident est-il prêt pour une nouvelle intervention militaire en Libye, quatre ans après l’opération Protecteur unifié qui a entraîné la chute du régime de Kadhafi ? Selon le Times, « des centaines de soldats britanniques sont actuellement préparés pour se rendre en Libye » dans le cadre d’une mission internationale qui comprendrait également des troupes françaises, allemandes, italiennes, espagnoles et américaines.

Cette opération contribuerait à soutenir le gouvernement libyen de consensus national devant être formé à l’issue du dialogue mené sous l’auspice de l’ONU, mais comportera également une « composante de lutte contre le terrorisme », dont les troupes libyennes prendraient la direction. Cependant, au final, des frappes aériennes américaines ou françaises pourraient encore avoir lieu. D’après l’article publié le 1er août, l’opération pourrait démarrer d’ici à la fin du mois.

Pour ceux qui ont suivi les événements en Libye au cours de l’année écoulée, cela n’est pas tout à fait nouveau. L’idée que l’UE contribue à la sécurité de la Libye une fois un gouvernement d’union formé a été proposée officiellement pour la première fois en février dernier par le sommet des ministres des Affaires étrangères européens. Il est clair pour toutes les parties que si un gouvernement d’unité est créé un jour, celui-ci pourrait demander la protection d’une force internationale.

Alors que la Libye ne dispose pas d’une armée réellement fonctionnelle et neutre, l’entité connue sous le nom d’« Armée nationale libyenne » (ANL) est en réalité ce qu’il reste des anciennes forces armées de l’ère Kadhafi, rejointes par de nombreux civils, et commandées par le général anti-islamistes Khalifa Haftar. Dans le cas d’un accord d’unité nationale, les milices qui contrôlent actuellement Tripoli seraient contraintes de se retirer.

Toutefois, il est peu probable que ces milices acceptent d’être remplacées par l’ANL ; ainsi, une force neutre internationale serait chargée de garantir la sécurité des bâtiments gouvernementaux et des principales plateformes de transport, en commençant par les aéroports et le port de Tripoli. Compte tenu du temps nécessaire pour créer une force complète de maintien de la paix des Nations unies, une « force de stabilisation » serait tout d’abord constituée par une coalition de volontaires et autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU, à la demande du gouvernement de consensus national libyen.

Pourtant, si mettre en place une force de stabilisation chargée de protéger des installations à Tripoli est une chose, étendre à la Libye la lutte contre l’État islamique menée par la coalition multinationale en Syrie et en Irak en est une autre. Sur le plan militaire, ces deux types de missions impliquent des ressources différentes : quelques milliers de soldats au sol dans le cas d’une force de stabilisation, et un déploiement plus complexe de forces spéciales et de forces aériennes dans le cas où la Libye deviendrait un nouveau champ de bataille de la coalition contre l’État islamique.

Sur le plan politique, la « force de stabilisation » ne verrait le jour qu’en cas d’accord très large entre toutes les factions libyennes, y compris le Congrès général national (CGN), qui contrôle la capitale et qui se montre désormais réticent. Dans le cas d’une opération contre l’État islamique, le risque pour la coalition d’être entraînée dans la guerre civile locale reste élevé, comme le démontre l’évolution récente de la situation en Syrie.

En réalité, deux aspirations coexistent chez les principaux acteurs occidentaux. D’une part, David Cameron, Matteo Renzi et François Hollande se sentent contraints de prendre des mesures tangibles contre la menace de voir l’État islamique s’installer sur les rives de la Méditerranée, à seulement 300 kilomètres de l’île italienne de Lampedusa. D’autre part, il y a la nécessité d’apporter un espace vital et la sécurité au gouvernement d’unité nationale afin que ce dernier puisse combler le vide de pouvoir qui a permis à l’État islamique de s’installer en Libye. Par coïncidence, ce gouvernement pourrait devenir un véritable partenaire pour les opérations européennes contre le passage de clandestins.

L’Italie prendrait la tête de cette opération, comme l’a suggéré initialement la ministre italienne de la Défense Roberta Pinotti lors d’une interview en février. L’Italie est autant intéressée par la lutte contre l’État islamique et la prévention des flux migratoires que par la transition politique en Libye.

D’autres pays ont exprimé leur inquiétude face à l’expansion de l’État islamique en Libye. La France est déjà fortement engagée en Afrique du Nord avec l’opération Barkhane visant à contrer les groupes terroristes à travers le Sahel.

Une base française importante située à Madama (Niger), proche de la frontière avec la Libye, se trouve également sur l’un des principaux itinéraires de contrebande traversant le Sahara. Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian a indiqué dès le mois de janvier qu’il était temps d’agir en Libye en « [déplaçant] l’opération Barkhane » vers le nord. La France s’inquiète du fait que les groupes djihadistes qui ont été chassées du Mali puissent rejoindre le sud de la Libye.

Les États-Unis ne cachent pas leur inquiétude face à l’expansion des réseaux djihadistes en Afrique du Nord, en particulier ceux liés à l’État islamique. Il y a moins de deux mois, une frappe aérienne américaine a été lancée dans l’objectif de tuer Mokhtar Belmokhtar, le célèbre chef d’al-Qaïda, sans succès. En outre, au cours des dernières semaines, les États-Unis auraient cherché à installer une base de drones en Afrique du Nord, à proximité de la Libye.

Enfin, le Premier ministre britannique David Cameron aurait ordonné l’élaboration de plans d’action pour des frappes contre l’État islamique en Libye suite à l’attentat de Sousse (Tunisie), lors duquel trente touristes britanniques ont été tués par des djihadistes qui avaient apparemment été formés en Libye. Toutefois, d’après l’article du Times, l’intervention britannique porterait sur la formation des Libyens en vue de la lutte contre l’État islamique.

Pourtant, les inquiétudes suscitées par la présence de l’État islamique en Libye et la volonté déclarée d’utiliser la force contre cette dernière ne doivent pas être confondues avec les discussions sur la création d’une « force de stabilisation » visant à soutenir le gouvernement d’unité libyen. La lutte contre l’État islamique pourrait prendre des tournures plus « informelles », par le biais de frappes aériennes occasionnelles et d’opérations spéciales.

Après tout, la résolution 2214 du Conseil de sécurité des Nations unies approuvée en mars « exhorte les États membres à combattre par tous les moyens » l’État islamique et les organisations liées à al-Qaïda en Libye. Ce type d’opération pourrait en réalité être une réponse à l’augmentation des attentats liés à l’État islamique en Libye et à l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations sur la formation d’un gouvernement de consensus national.

Cela dit, une force de stabilisation pourrait n’être qu’un vœu pieux précisément en raison des difficultés rencontrées pour former un gouvernement de consensus. À l’heure actuelle, l’envoyé spécial de l’ONU, Bernardino Leon, doit encore gagner le soutien du CGN pour l’accord que toutes les autres factions libyennes ont signé le 11 juillet, suite à quoi commenceront les négociations sur l’identité des nouveaux ministres, ainsi que sur d’autres questions « annexes » à l’accord traitant du fonctionnement des institutions financières et du nouveau « conseil d’État », qui remplacerait le CGN et constituerait une chambre consultative. Ce processus pourrait prendre plusieurs semaines, alors que la fin du mandat de Leon, fixée au 15 septembre, approche à grands pas.

La question cruciale est toutefois de savoir si une intervention internationale en Libye est susceptible de fonctionner. La mission d’une force de stabilisation serait beaucoup plus limitée, et ainsi réalisable : dans le cas d’un accord de consensus, il s’agirait d’assurer la sécurité de certaines installations. Cela ne garantirait pas le succès de la transition politique, mais pourrait être un élément de soutien important pour le nouveau gouvernement s’il est conçu adéquatement et avec l’accord de toutes les factions.

Quant au scénario d’une coalition contre l’État islamique, il s’inscrirait dans un développement beaucoup plus inquiétant, où aucun accord politique réaliste ne serait en vue et où l’Occident viserait simplement à contenir les groupes djihadistes et leur expansion. Pour être efficace, ce scénario devrait être entrepris parallèlement à une certaine forme d’accord implicite entre les principaux groupes armés libyens afin que ces derniers se battent contre l’État islamique plutôt qu’entre eux. En fin de compte, l’État islamique en Libye n’est pas encore une armée au même titre qu’en Syrie ou en Irak ; de ce fait, la stratégie militaire devrait être différente.

Enfin, il reste le scénario catastrophe, qui n’est cependant pas improbable : confrontée à l’entêtement du CGN, la communauté internationale pourrait s’entendre sur la formation d’un « gouvernement d’unité » n’incluant pas ceux qui contrôlent désormais la capitale. Le nouveau gouvernement essaierait alors de conquérir Tripoli militairement, en comptant sur un effondrement de la coalition de milices qui contrôlent désormais la ville, dont certaines ont clairement exprimé leur opposition aux tenants de la ligne dure du CGN. Cela pourrait donner lieu soit à des combats ouverts, soit à des violences étendues dans une partie de la Libye qui a bénéficié ces derniers mois d’un large enchevêtrement de cessez-le feu locaux.

Le « gouvernement d’union sans le CGN » pourrait alors demander une intervention militaire internationale ou, plus probablement, la levée de l’embargo sur les armes imposé par l’ONU. On ne sait pas comment l’Occident réagirait, ni si cette réponse serait formulée à l’unisson.

Mattia Toaldo est chargé de recherche pour le programme sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord du Conseil européen des relations étrangères.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : capture d’écran d’une vidéo diffusée par l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle du ministère français de la Défense) qui montre des soldats du 2e Régiment étranger de parachutistes (REP) de l’armée française s’apprêtant à sauter d’un avion, le 17 avril 2015, au cours d’une opération aéroportée à la passe de Salvador, à la frontière entre la Libye et le Niger, dans le cadre de l’opération « Barkhane » contre les djihadistes dans le Sahel.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.