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De l’Occident libéral à la Russie et à la Chine : comment le monde arabe a perdu la bataille pour la démocratie

Les autocraties arabes voient la Russie et la Chine comme des modèles durables de politique autoritaire fondés sur la valeur partagée du mépris de la démocratie libérale occidentale
Le président russe Vladimir Poutine (à gauche) et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi assistent à une cérémonie d’accueil à bord du croiseur lance-missiles Moskva, dans le port de Sotchi au bord de la mer Noire, en 2014 (Reuters)

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane aurait reconnu le droit de la Chine de traiter sa population ouïghoure comme bon lui semble, au nom de la lutte contre l’extrémisme musulman.  

Le choix du prince héritier de ne pas défendre les droits des musulmans de Chine pourrait s’expliquer par son besoin de trouver des alliés pour polir sa réputation internationale à la suite du dégoût mondial provoqué par son implication manifeste dans le meurtre brutal et le démembrement du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. 

Je pense toutefois qu’il s’agit d’un signe d’une réorientation plus profonde du monde arabe, qui s’éloigne de l’Occident libéral pour se tourner vers les puissances autoritaires russe et chinoise.

Une réorientation profonde

La pensée politique arabe au cours des 150 dernières années s’est principalement attachée à réconcilier son passé islamique avec la modernité. La réforme politique allait de pair avec la réforme religieuse et, bien que différents types de réforme religieuse aient été proposés, ils pouvaient facilement être identifiés comme étant liés à des courants de pensée démocratique en Occident.

La contre-révolution est un rejet total des tendances dominantes de la pensée politique et religieuse arabe des 150 dernières années

L’importance de la pensée libérale, y compris à cet effet, celle de Marx, pour la pensée islamique moderne dans le monde arabe, a non seulement engendré un large éventail de projets de réforme religieuse – de la défense de la privatisation de la religion à un projet néolibéral de gouvernement constitutionnel limité conjugué à la propriété privée, en passant par la défense d’une redistribution radicale des richesses –, mais également une relation schizophrénique avec l’Occident libéral. 

D’un côté, les musulmans arabes réformistes admiraient les accomplissements de l’Occident en matière de gouvernance libérale et de progrès scientifique et matériel. De l’autre côté, ils en voulaient également à l’Occident de se servir de leur progrès relatif pour poursuivre leurs ambitions impérialistes, qui œuvraient activement à mettre à mal la capacité des peuples arabes à parvenir à une autonomie, une réforme et un progrès efficaces. 

Vers l’Occident

Pendant la guerre froide, cependant, l’hostilité généralisée à l’égard du communisme de style soviétique a fait que même les États arabes anti-impérialistes tels que l’Égypte de Gamal Abdel Nasser ont refusé de rejoindre le bloc soviétique. À la place, ces États ont contribué à créer le mouvement des non-alignés.

Un manifestant égyptien est assis par terre devant des policiers anti-émeutes lors d’une manifestation contre un accord controversé sur la cession de deux îles de la mer Rouge à l’Arabie saoudite, le

On peut en dire autant des États arabes conservateurs. Bien que méfiants vis-à-vis de certains aspects de la modernité libérale, ils ont trouvé plus de choses en commun avec l’Occident libéral qu’avec l’Union soviétique et ont donc jeté leur dévolu sur l’Occident. 

Ils prônent un modèle politique autoritaire dans lequel il n’y a pas de citoyens, mais uniquement des consommateurs

Avec l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide, il semblait inévitable que le monde arabe évolue progressivement vers des gouvernements constitutionnels fondés sur une sorte de compromis entre islamistes et libéraux.

Cela semble en effet avoir été la voie empruntée par divers États arabes dans l’ère post-guerre froide, puisque les régimes autoritaires ont progressivement cédé la place aux acteurs de la société civile et autorisé des élections relativement plus libres dans différents domaines de l’État et de la société civile, sans toutefois permettre des contestations efficaces face au souverain. 

De ce point de vue, le Printemps arabe de 2011 peut être considéré comme l’aboutissement d’un siècle et demi de pensée politique et religieuse visant à mettre en place d’un système de gouvernement constitutionnel limité dans le monde arabe, qui pouvait réconcilier l’islam et la modernité libérale.

Un modèle autoritaire 

Si certains peuvent souhaiter défendre la contre-révolution pour protéger l’État contre l’extrémisme, mais il est certainement évident désormais que les clans qui la dirigent, l’Arabie saouditeet les Émirats arabes unis, n’ont aucun intérêt à établir un régime démocratique dans le monde arabe.

Ils prônent plutôt un modèle politique autoritaire dans lequel il n’y a pas de citoyens, mais uniquement des consommateurs. Toute tentative d’affirmation de droits politiques fait l’objet d’accusations de sédition. À cet égard, l’attitude de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis vis-à-vis de la dissidence politique est l’indicateur le plus précis de l’avenir de la politique dans le monde arabe.

La démocratie n’est plus considérée comme un objectif souhaitable de la politique arabe qui va de soi, mais plutôt comme une menace existentielle pour la société 

L’Égypte est en train de modifier officiellement sa Constitutionafin d’étendre le régime du président Abdel Fattah al-Sissi jusqu’en 2034 et d’entériner la suprématie de l’armée sur l’État.  

La contre-révolution ne consiste donc pas simplement en une répudiation de la démocratie électorale au motif qu’elle émanciperait des islamistes prétendument antidémocratiques. Il s’agit plutôt d’un rejet total des tendances dominantes de la pensée politique et religieuse arabe des 150 dernières années.  

La démocratie n’est plus considérée comme un objectif souhaitable de la politique arabe qui va de soi, mais plutôt comme une menace existentielle pour la société qui doit être affrontée et contenue à chaque virage. Toute forme de politique populaire est considérée comme une menace pour l’« unité nationale » et doit donc être réprimée de manière agressive.  

Poignée de main entre le président chinois Xi Jinping et prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane lors du sommet du G20 à Hangzhou, dans la province chinoise du Zhejiang (AFP)

Contrairement à la politique antérieure au Printemps arabe, qui apportait tout au moins un soutien de façade aux idéaux politiques tels que la démocratie et les droits de l’homme, la contre-révolution a pour unique valeur la survie de l’État.  

Et en lieu et place de droits politiques, la seule obligation de l’État est de protéger sa malheureuse population de la menace d’un effondrement social qui résulterait de toute forme de démocratisation.

En échange d’une renonciation totale au pouvoir politique, l’État suggère de chercher à améliorer le niveau de vie de ses sujets, sans toutefois prendre de dispositions pour s’obliger à rendre des comptes si cette aspiration n’aboutit pas.

Une telle conception dystopique de la politique aurait été impossible que ce soit pendant la guerre froide ou pendant la période de domination américaine unipolaire qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique.  

La montée de la Russie et de la Chine

Mais dans le nouveau monde de relations internationales multipolaire et transactionnel prôné par le gouvernement Trump, les autocraties arabes voient la Russie et la Chine comme des modèles durables de politique autoritaire fondés sur la valeur partagée du mépris de la démocratie pluraliste et compétitive, considérée comme une menace pour l’intégrité de l’État.

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La montée de la Chine est particulièrement attrayante pour les autocrates arabes car elle semble justifier leur espoir de parvenir au développement sans renoncer à une partie de leur pouvoir, bien qu’ils soient plus qu’heureux de sacrifier le développement quand ils estiment que cela donnerait lieu à des exigences de démocratisation.

De ce point de vue, le fait que Mohammed ben Salmane soit disposé à soutenir la politique chinoise à l’égard de ses minorités musulmanes représente plus qu’une décision tactique.

Cela représente la montée d’une nouvelle alliance d’autocraties mondiales unies par la conviction commune que la démocratie est dangereuse et que les États doivent disposer d’un pouvoir absolu pour gérer les changements sociaux et politiques au sein de leurs propres frontières sans rencontrer l’inconvénient de devoir rendre des comptes à leur peuple, ni l’idée que des droits individuels puissent faire obstacle à leurs projets.

Il n’est donc pas surprenant que le prince héritier saoudien ne se soit pas opposé au traitement réservé par la Chine à ses minorités musulmanes : la nouvelle idéologie des autocraties arabes rejette toute forme de solidarité transnationale, qu’elle soit libérale ou islamique.

L’indifférence face aux souffrances des Ouïghours et le soutien des autocrates arabes à l’islamophobie en Occident sont donc un signe avant-gardiste des événements à venir.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Mohammad H. Fadel
Mohammad H. Fadel est professeur à la faculté de droit de l’université de Toronto. Il a publié de nombreux articles sur l’histoire juridique islamique, la théologie, l’islam et le libéralisme.