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Question palestinienne : Bibi 3 - Macron 0

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou entame une visite en France ce mardi. Il souhaite d’Emmanuel Macron un alignement sur les positions israéliennes relatives à l’Iran. La France aurait-t-elle donc cédé sur la « question palestinienne » ?

On finirait par croire à une francophilie profonde de la part de Benyamin Netanyahou. Le Premier ministre israélien entame en effet sa troisième visite en France depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence française. Si l’on excepte sa visite de juillet 2017, placée sous les auspices de la commémoration des 70 ans de la rafle du Vél’ d’Hiv, Benyamin Netanyahou ne vient pas moins en France pour la deuxième fois en six mois, alors que le chef d’État français ne s’est pas encore rendu en Israël.

Cette visite est logiquement placée sous le signe du politique. Les sujets de discussion sont tout aussi connus, l’ambassade de France en Israël ayant fait savoir à travers son compte twitter qu’ils tourneraient autour de l’accord sur le nucléaire iranien, de l’Iran, de la Syrie, du Liban (entendre donc, du Hezbollah libanais) et de la question palestinienne. Ces thèmes, évoqués par Philippe Étienne, conseiller du président français, lors de consultations préliminaires avec ses homologues en Israël, restent, logiquement, au centre des préoccupations israéliennes.

On peut tout aussi s’amuser – ou, plus exactement, se désoler – de voir que la question palestinienne, certes au menu des discussions, ne figure pas moins en dernière place dans le tweet de l’ambassade de France en Israël.

Cela ne veut pas dire que le sujet sera forcément laissé de côté dans les discussions franco-israéliennes. L’importance de la question palestinienne a été illustrée ces derniers mois par au moins deux faits majeurs : la reconnaissance par l’administration Trump de Jérusalem comme capitale officielle d’Israël et les violences exercées par l’armée israélienne à l’encontre de Palestiniens de Gaza, qui ont causé plusieurs dizaines de morts et plus de 2 400 blessés. On notera aussi le soutien apporté par la France à une résolution onusienne demandant une protection internationale pour les civils palestiniens de Gaza.

Au moins 121 Palestiniens ont été tués par l'armée israélienne depuis le début de la Grande marche du retour le 30 mars 2018 (Reuters)

Pareils faits ne devraient laisser le président français muet sur la question, qui plus est à un moment où l’on évoque de plus en plus la question de la succession présidentielle palestinienne.

Mais s’il n’y a pas lieu d’être dupe – l’Iran sera l’objet majeur de ces discussions –, il demeure cependant utile de rappeler les raisons pour lesquelles Paris reste – à tort – timide sur la question palestinienne.

Macron : les atouts d’une « virginité politique »

Emmanuel Macron a hérité d’un contexte plutôt particulier, et difficile, sur le plan de la question israélo-palestinienne.

En moins d’un an de présidence, il a vu les États-Unis reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et les méthodes musclées des Israéliens provoquer morts et blessés dans les rangs palestiniens. Le tout sans oublier la gêne, aux effets cependant amplement contenus, qu’avait causée l’inculpation par Israël d’un employé français du consulat général de France à Jérusalem pour sa participation présumée à un trafic de transport d’armes entre la bande de Gaza et la Cisjordanie.

Le président français, nouveau venu dans le monde de la politique, bénéficie, tant du point de vue israélien que palestinien, d’une forme de « virginité politique » qui court-circuite pour l’heure toute possible accusation de parti pris à son égard

Alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que les Israéliens tirent profit de cette affaire pour faire pression sur Paris et pousser les Français à se prononcer en leur faveur sur la question de Jérusalem, les services de renseignement israéliens pointeront le fait que cet employé aurait agi de sa pleine et entière initiative. Cela dédouanera clairement la France et la maintiendra à l’abri des critiques israéliennes récurrentes sur le tropisme supposé de sa part en faveur des Palestiniens. La question reste posée de savoir si les Israéliens ont fait preuve de souplesse en échange d’une prise de distance de Paris sur la question iranienne.

Il n’est cependant pas dit que l’affaire de l’employé consulaire, si elle s’était envenimée, aurait eu un impact profond sur les orientations de la diplomatie française concernant la question palestinienne. La position du président français sur la question de Jérusalem est claire, et dans la lignée des principes constamment défendus sous la Ve République. Comme il le précisait en mars 2018 lors du dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Emmanuel Macron – et donc la France – ne reconnaît pas Jérusalem comme capitale d’Israël. Selon lui, la reconnaissance de Jérusalem « comme capitale d’Israël et de la Palestine » demeure la voie à privilégier.

Pour Emmanuel Macron, la reconnaissance de Jérusalem « comme capitale d’Israël et de la Palestine » demeure la voie à privilégier (AFP)

Avec ces déclarations, Emmanuel Macron n’en était pas à son coup d’essai. En décembre 2017 déjà, lors d’une conférence de presse conjointe avec Benyamin Netanyahou, il exprimait ses divergences avec le Premier ministre israélien, « désapprouvant » la décision américaine sur Jérusalem « comme n’étant pas conforme au droit international » et appelant les Israéliens à « faire un geste [en]vers les Palestiniens ».

Quelques jours plus tard, recevant le président palestinien Mahmoud Abbas à Paris, Emmanuel Macron rappellera son attachement à la solution à deux États. Il précisera aussi que la France ne reconnaîtrait pas unilatéralement un État palestinien, une telle posture ne pouvant à ses yeux être « efficace ».

Le président français, nouveau venu dans le monde de la politique, bénéficie, tant du point de vue israélien que palestinien, d’une forme de « virginité politique » qui court-circuite pour l’heure toute possible accusation de parti pris à son égard. Mais il se voit aussi, en tant que leader d’un État membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, dans une situation qui l’empêche de faire fi du caractère potentiellement explosif de la question israélo-palestinienne.

Les sempiternels risques d’importation du conflit

L’attitude française sur la question israélo-palestinienne, tout comme sa faveur à la création de deux États vivant côte-à-côte, répond avant tout à une position de principe.

Paris s’est en effet toujours fait fort de rappeler l’importance de respecter le droit international, et notamment les termes de la résolution 242 (1967) du conseil de sécurité de l’ONU, pierre angulaire pour la résolution du conflit israélo-palestinien. Les appels réguliers de la France au gel par les Israéliens de leurs politiques de colonisation dans les territoires palestiniens vont dans ce sens.

Tout président français en exercice a aussi eu à se heurter à l’une des spécificités liées au contexte sociologique français : celui relatif aux communautés juives et arabes vivant sur le territoire de l’Hexagone

Mais tout président français en exercice a aussi eu à se heurter à l’une des spécificités liées au contexte sociologique français : celui relatif aux communautés juives et arabes vivant sur le territoire de l’Hexagone. On se souvient ainsi comment, avec la seconde Intifada de 2000 en particulier, les passions s’étaient déchaînées en France, provoquant des tensions entre « pro-Israéliens » et « pro-Palestiniens ». Et partant, symboliquement, entre juifs et Arabes.

La France a beau ne pas avoir de chiffres officiels à communiquer quant au nombre réel de juifs et de citoyens d’origine arabe vivant sur son territoire, on tient généralement pour acquis le fait que les membres de ces deux communautés feraient un total cumulé de quelque 6 à 7 millions de personnes, soit environ 10 % de la population. Et que sur ce total, « les Arabes » (auxquels l’on ajoute cependant les musulmans en général, accentuant ainsi les marges d’erreur) constitueraient quelque 6 à 7 millions de personnes, et « les juifs » quelque 600 000 individus.

Un rapport de 1 à 10, donc, qui, quand bien même il serait globalement représentatif de la réalité de la situation, ne devrait pas nous induire en erreur. Car tout juif n’est pas forcément pro-Israélien, tout comme tout Arabe – ou Arabe d’origine, ou musulman – ne se retrouvera pas forcément dans la rue pour défendre la cause palestinienne.

Cela dit, même virtuelle, la loi des nombres, combinée à la sensibilité de la question israélo-palestinienne, rend les entreprises de récupération évidentes.

Le CRIF, qui se pose comme le défenseur auto-proclamé de citoyens français de confession juive, présentés – erronément – comme étant tous des inconditionnels des politiques privilégiées par les gouvernements israéliens successifs, se fait ainsi fort d’asseoir l’idée d’une menace existentielle que subiraient tant l’État d’Israël dans son environnement arabe que les juifs de/en France du fait d’un supposé antisémitisme inné des Arabes.

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Côtés arabe et musulman, les structures de représentation sont légion, mais aucune ne représente l’ensemble de ces communautés. Bienvenue, car moins encline à favoriser les situations de communautarisme, cette situation ne laisse pas moins le champ ouvert à l’expression libre de voix et à l’organisation de manifestations qui donnent l’impression d’un envenimement du climat.

Aussi compliquée soit la manœuvre, il faut également convenir du fait que la France ne déploie pas toujours les outils susceptibles de la faire passer de la rhétorique à l’action

Résultat, la France voit ses options diplomatiques potentiellement réduites d’autant. Qu’elle abonde dans un sens ou dans l’autre, la diplomatie française sera dès lors taxée, soit d’être biaisée, soit d’être trop faible. Mais, aussi compliquée soit la manœuvre, il faut également convenir du fait que la France ne déploie pas toujours les outils susceptibles de la faire passer de la rhétorique à l’action.

Une France modeste (dans l’action)

Si la France est généralement sollicitée par les Israéliens et les Palestiniens, c’est surtout du fait de son rang de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Qui plus est, ses relations historiques avec Israël et les pays arabes l’ont menée à bâtir des liens durables avec chacun d’entre eux. Mais si aujourd’hui Emmanuel Macron en appelle à un rôle plus fort pour les Européens, on ne peut dire que sa posture actuelle aide Paris ou Bruxelles à être plus efficaces sur le conflit israélo-palestinien.

L’axe Paris-Washington s’est avéré dominant pour l’heure. Emmanuel Macron aime à rappeler qu’il tient à Donald Trump (AFP)

L’axe Paris-Washington s’est avéré dominant pour l’heure. Derrière l’amitié et les « discours francs » qu’Emmanuel Macron aime à rappeler qu’il tient à Donald Trump, pointe une autre réalité : le fait que ni la France, ni aucun autre pays – pas même la Chine ou la Russie – ne sont en mesure d’apporter la contradiction frontale à Washington pour ce qui touche au conflit israélo-palestinien.

Ni la France, ni aucun autre pays – pas même la Chine ou la Russie – ne sont en mesure d’apporter la contradiction frontale à Washington pour ce qui touche au conflit israélo-palestinien

Il est donc fort à craindre que la reconnaissance illégale par les États-Unis de Jérusalem comme capitale d’Israël ne permettra pas forcément à la « force du droit » de se poser comme alternative, faute d’avocats en ce sens. Les faits suivront très probablement leur cours le long du mandat d’Emmanuel Macron, les principes louables énoncés de sa part se perdant dans un pourrissement actif de la situation sur le terrain.

Il est pourtant une parole vraie qu’Emmanuel Macron a dite à Benyamin Netanyahou, en toute franchise : le fait qu’Israël ne gagnait pas en sécurité avec la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël.

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On ne saurait dès lors qu’encourager Paris, malgré les difficultés de la tâche, à prendre profit de sa posture pour définir la voie nécessaire pour avancer, et pousser par exemple dans le sens de la phase initialement prometteuse qu’avaient ouverte les États-Unis il y près de vingt ans avec la conférence de Madrid (1991).

Il est vrai qu’un tel effort requerrait aussi plus de volontarisme de la part de beaucoup de pays arabes, premiers concernés par le conflit israélo-palestinien. Il s’avère cependant que ceux-ci ne voient pas d’un mauvais œil l’échéancier Bibi-Macron annoncé : l’accord sur le nucléaire iranien, l’Iran, la Syrie, le Liban (donc le Hezbollah) … et la question palestinienne, peut-être, un jour. Emmanuel Macron peut-il dès lors être plus royaliste que le roi ?

 Barah Mikaïl est directeur de Stractegia, un centre basé à Madrid et dédié à la recherche sur la région Afrique du Nord – Moyen-Orient ainsi que sur les perspectives politiques, économiques et sociales en Espagne. Il est également professeur de géopolitique et de sécurité internationale à l’Université Saint Louis – Campus de Madrid. Il a été auparavant directeur de recherche sur le Moyen-Orient à la Fundación para las Relaciones Internacionales y el Diálogo Exterior (FRIDE, Madrid, 2012-2015) ainsi qu’à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS, Paris, 2002-2011). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et publications spécialisées. Son dernier livre, Une nécessaire relecture du « Printemps arabe », est paru aux éditions du Cygne en 2012.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Emmanuel Macron reçoit Benyamin Netanyahou à son arrivée à l’Élysée pour les commémorations des 70 ans de la rafle du Vél’ d’Hiv, le 15 juillet 2017 (AFP).