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Algérie : le nouveau Premier ministre, un exécutant plus qu’un réformateur

Tout laisse penser, dans le parcours et le discours d’Aïmene Benabderrahmane, que les réformes économiques douloureuses et nécessaires n’auront pas lieu sous son mandat
Aïmene Benabderrahmane, l’ex-ministre des Finances a été désigné Premier ministre le 30 juin 2021 (AFP/Ryad Kramdi)
Aïmene Benabderrahmane, l’ex-ministre des Finances, a été désigné Premier ministre le 30 juin 2021 (AFP/Ryad Kramdi)

Il serait « un argentier au chevet de l’économie », « un technocrate à la tête du gouvernement », « l’homme au fait des dossiers » : quelques heures à peine après sa nomination comme Premier ministre à la suite de législatives marquées par une abstention record, Aïmene Benabderrahmane, 54 ans, semble bénéficier d’un préjugé favorable, au moins au sein d’une partie de la presse algérienne, qui le crédite d’un profil susceptible d’affronter les échéances économiques et financières compliquées auxquelles le pays devra faire face au cours des prochaines années.

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Sur le papier, la carrière du nouveau Premier ministre – ministre des Finances du gouvernement sortant – semble plutôt plaider en sa faveur. Tout juste diplômé de l’École nationale d’administration (ENA), au sein de laquelle se recrute la plus grande partie des cadres de l’administration, Aïmene Benabderrahmane se retrouve très vite immergé dans la prestigieuse Inspection générale des finances (IGF).

Il y passera la plus grande partie de sa carrière avant d’être désigné censeur à la Banque d’Algérie (banque centrale) de 2010 à 2019.

Au sein de cette institution réputée au cours des dernières années pour sa relative indépendance – elle a par exemple été très critique à l’égard de la politique budgétaire et délivré de nombreux avertissements sur les dépenses publiques –, aussi attaquée par les exécutifs successifs qui ont réduit ses prérogatives, il a laissé le souvenir d’un défenseur plutôt zélé des options gouvernementales. « Il était l’œil du ministère des Finances », ajoute même un de ses anciens collaborateurs à Middle East Eye.

Quasiment inconnu du grand public voici encore deux ans, il connaît depuis sa prise de fonction à la tête de la Banque d’Algérie une ascension fulgurante.

Dans sa première déclaration à la presse, Aïmene Benabderrahmane fait peu de mystères du contenu de sa mission et des priorités qui lui ont été assignées : il se dit disposé à « travailler avec tout le staff gouvernemental tel un seul homme pour relever tous les défis qui se posent, notamment dans le domaine économique, en veillant à mettre en œuvre le programme du président de la République de manière effective ».

Pas un mot sur une possible crise de légitimité politique régulièrement évoquée par l’opposition et éventuellement accentuée par l’ampleur de l’abstention lors des législatives.

Un déficit à deux chiffres, « le plus élevé de la région MENA » 

Le Premier ministre sortant Abdelaziz Djerad, auquel on prêtait pourtant de nouvelles ambitions gouvernementales, s’est montré beau joueur en assurant qu’Aïmene Benabderrahmane serait en mesure de relever le défi car « il a prouvé durant mon mandat qu'il était l’homme de la situation ».

La « situation », ce sont les ressources financières du pays de plus en plus limitées. Les réserves de change, qui ont frôlé les 200 milliards de dollars fin 2014, ne devraient pas dépasser les 30 milliards fin 2021 et se réduisent actuellement au rythme d’un milliard de dollars par mois.

En d’autres termes, elles ne permettront plus au cours des mois à venir d’acheter la paix sociale grâce à des transferts généreux (entre autres en logements sociaux et subventions diverses) ainsi que ce fut le cas au cours des deux dernières décennies sous Abdelaziz Bouteflika.   

Dans ce contexte, ceux qui, en Algérie et à l’étranger, attendent d’Aïmene Benabderrahmane la mise en œuvre d’un programme de réformes économiques ambitieux pourraient rapidement déchanter.

En réalité, tout se passe comme si les autorités considéraient désormais que la crise politique, économique et financière traversée par le pays faisait désormais partie du passé

Premier indice permettant de s’interroger sur l’ardeur réformatrice du nouveau Premier ministre algérien : le jour même de sa nomination, la Banque d’Algérie et le ministère des Finances ont annoncé la mise en œuvre d’un « plan de relance spécial » conçu sous les auspices du nouveau chef du gouvernement.

Il s’agit d’un gigantesque programme de soutien aux banques étatiques qui devrait leur permettre de nettoyer les portefeuilles alourdis par les créances sur des centaines d’entreprises publiques insolvables.

La Banque centrale va ainsi mettre à leur disposition pas moins de seize milliards de dollars (plus de 10 % du PIB) dans le but de… renouveler leurs liquidités et d’éviter leur asphyxie.

Autre indication révélatrice : la dernière loi de finances rectificative adoptée voici à peine quelques semaines par le gouvernement algérien affiche de nouveau des dépenses en hausse sensible malgré un déficit à deux chiffres qui, selon le FMI, est « le plus élevé de la région MENA ».

En réalité, tout se passe comme si, confortées par la réalisation au forceps de leur agenda électoral ainsi que l’embellie récente des cours pétroliers, les autorités algériennes considéraient désormais que la crise politique, économique et financière traversée par le pays faisait désormais partie du passé.

Mercredi 30 juin, le nouveau Premier ministre a exprimé sa considération à son prédécesseur, Abdelaziz Djerad, en saluant « ses efforts lors de la période la plus difficile par laquelle est passé le pays en dépit de tous les défis ».

Aïmene Benabderrahmane ne cache pas son optimisme et ne craint pas d’assurer que « les résultats du travail assidu du gouvernement commencent à voir le jour ».

En Algérie, le statu quo encouragé par l’économie rentière semble avoir encore quelques beaux jours devant lui.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hassan Haddouche
Hassan Haddouche est un journaliste algérien. Après avoir effectué des études d’économie en France et en Algérie, il débute sa carrière dans l’enseignement supérieur avant de rejoindre la presse nationale au début des années 1990. Il a collaboré avec de nombreux journaux (L’Observateur, La Tribune, La Nation, Liberté) et sites électroniques (Maghreb émergent, TSA) algériens.