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Loin des promesses, pas d’« Algérie nouvelle » à l’issue des législatives

En Algérie, les élections législatives, boudées par plus de trois électeurs sur quatre, ont consacré la victoire des partis au pouvoir, loin du renouveau promis par le président Abdelmadjid Tebboune
Un homme regarde les affiches électorales du Front de la justice et du développement à Alger, le 11 juin 2021 (AFP/Ryad Kramdi)

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Trente mois après le soulèvement populaire antisystème du hirak, et malgré « l’Algérie nouvelle » vantée par le régime, l’Assemblée nationale issue du scrutin du 12 juin va ressembler à s’y méprendre aux Parlements de l’ère Bouteflika, soulignent les analystes.

Selon des résultats encore provisoires, le Front de libération nationale (FLN), première formation du Parlement sortant, est sorti vainqueur d’une élection sanctionnée par une abstention historique (77 %).

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En fort recul, l’ex-parti unique a néanmoins bénéficié de son implantation ancienne – il a incarné la lutte pour l’indépendance (1962) – et de son réseau de militants.

En conséquence, le politologue Mansour Kedidir prédit le « statu quo » : « Je ne pense pas qu’il y ait un renouveau. »

Le FLN, malgré son association avec le président déchu Abdelaziz Bouteflika, arrive en tête devant un groupe disparate d’indépendants, les islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP) et un vieil allié proche du pouvoir, le Rassemblement national démocratique (RND).

« La victoire des partis traditionnels s’explique par le fait que les candidats préfèrent s’adosser à eux pour gagner », souligne Smaïl Debeche, analyste politique.

Les résultats « semblent montrer que le président [Tebboune] n’a pas réussi à mobiliser une base sociale différente de celle du président précédent », analyse l’universitaire Louisa Dris-Aït Hamadouche.

Échec patent

Devenu quasiment invisible après un AVC en 2013, Abdelaziz Bouteflika a été chassé du pouvoir sous la pression de la rue et de l’armée en avril 2019, après vingt ans de règne. Le hirak, le mouvement inédit et pacifique qui a conduit à son éviction, réclame un changement radical du « système » de gouvernance.

Aussi, le président Abdelmadjid Tebboune se retrouve aujourd’hui devant « une assemblée doublement illégitime : participation très basse et partis politiques discrédités », estime Louisa Dris-Aït Hamadouche.

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Le FLN, le RND, le MSP ainsi que des indépendants ont de fait soutenu Abdelaziz Bouteflika pendant plusieurs mandats.

Et l’assemblée qui s’annonce pourrait revoir une coalition similaire aux commandes.

Principal parti islamiste, le MSP s’est dit mercredi prêt à examiner toute proposition d’entrée au gouvernement.

Mais le succès des piliers de l’ère Bouteflika est entaché par le taux de participation le plus bas (23,03 %) de l’histoire de l’Algérie, toutes élections confondues. L’abstention est le « plus grand parti en Algérie », rappellent les analystes.

« L’abstention aura in fine travaillé en faveur du FLN et d’autres partis traditionnels, ainsi que des candidats indépendants », relève le Quotidien d’Oran.

Le hirak et une partie de l’opposition avaient appelé à boycotter les urnes, dénonçant une « mascarade électorale » et une « fuite en avant » du pouvoir.

« Ce scrutin fut un échec patent et un véritable affront pour les tenants du pouvoir », a réagi l’opposant Karim Tabbou, sous contrôle judiciaire, dans une déclaration sur Facebook.

« Énorme gâchis »

Le résultat du vote « donne raison » à ce que dénonce le hirak, durement réprimé par les autorités, poursuit Louisa Dris-Aït Hamadouche.

« Les 18 millions d’Algériens qui n’ont pas voté prouvent que la défiance [à l’égard du pouvoir] est encore plus forte que le hirak lui-même », juge-t-elle.

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Pour le politologue Mansour Kedidir, les législatives « ont donné un argument de taille au hirak », dont les manifestations hebdomadaires sont désormais interdites.

« Cela signifie que tout ce qui a été scandé dans les marches s’avérait juste. Le système politique refuse le changement », estime-t-il.

Si des analystes pointent le troisième échec du président Tebboune après sa propre élection avec un faible score fin 2019 et le référendum constitutionnel de novembre 2020, déserté par les Algériens, d’autres considèrent qu’il a désormais les coudées franches pour appliquer sa « feuille de route ».

Pour certains, le pouvoir est déterminé à « normaliser » le fonctionnement des institutions et reprendre la main après le séisme du hirak, mais en ignorant les revendications de la rue : État de droit, transition démocratique, souveraineté populaire, justice indépendante.

« Résultat : un énorme gâchis, avec un pouvoir qui tourne en rond, un pays qui stagne, une société non structurée, des institutions désespérément vides, et un hirak en lambeaux », assène le journaliste et écrivain Abed Charef.

Prochaine étape : la désignation d’un Premier ministre qui exécutera le programme du président Tebboune – l’actuel, Abdelaziz Djerad, pourrait être reconduit – et la formation d’un nouveau gouvernement, avant des élections locales en automne.

« La première difficulté sera de former un gouvernement cohérent » alors que le pays est confronté à une grave crise politique, économique et sociale, avance Louisa Dris-Aït Hamadouche.

Par Amal Belalloufi, avec Philippe Agret à Paris.