Aller au contenu principal

Algérie : les législatives en cinq questions

Un Parlement qui échappe à tous les pronostics, a priori très fragmenté et dominé par les islamo-conservateurs, toujours soumis à un pouvoir exécutif très fort : MEE vous propose un guide pour décrypter les législatives qui se tiendront en Algérie samedi 12 juin
Un Algérien consulte son téléphone devant des panneaux électoraux, le 31 mai 2021 (AFP)
Un Algérien consulte son téléphone devant des panneaux électoraux, le 31 mai 2021 (AFP)
Par
ALGER, Algérie

Quelque 24 millions d’Algériens seront appelés, samedi 12 juin, à élire les 407 nouveaux députés de l’Assemblée populaire nationale (APN, chambre basse du Parlement) pour un mandat de cinq ans.

Lors de ces élections législatives, les premières depuis le hirak – ce vaste mouvement populaire qui a conduit à la démission d’Abdelaziz Bouteflika –, les candidats indépendants se présentent en masse face à des prétendants endossés par des partis politiques, souvent discrédités et jugés responsables de la grave crise politique.

Middle East Eye vous résume ce qu’il faut retenir de ce nouveau rendez-vous électoral.

Peut-on parler d’élections ouvertes ? 

Oui, dans le sens où les candidatures sont libres : le grand nombre de listes (plus de 2 200), dont une majorité de listes indépendantes, et la participation importante des jeunes (selon la nouvelle loi électorale, la moitié des candidats présentés sur les listes doivent avoir moins de 40 ans) vont, de fait, bouleverser la cartographie parlementaire.

Mais un observateur de la scène politique, qui préfère rester anonyme, explique à Middle East Eye qu’en dépit de cette situation inédite, « le pouvoir ne prend aucun risque ».

« Après la présidentielle [de décembre 2019] et le referendum sur la révision de la Constitution [en novembre 2020], ces législatives anticipées sont le troisième volet de l’agenda fixé par le pouvoir, qui entend montrer ainsi qu’il reste le maître du jeu, un jeu ouvert où il contrôle les joueurs. »

Les Algériens vont-ils se mobiliser pour aller voter ? 

Au regard de la faible mobilisation pour le référendum sur la révision de la Constitution organisé en novembre 2020 (23,7 %), médias et spécialistes promettent déjà « un niveau de participation historiquement bas ». 

Algérie : comment se profile le prochain Parlement ?
Lire

« Mais les Algériens pourraient très bien se mobiliser plus qu’on ne le pense car ils ont une plus grande proximité avec les députés, et cela même s’ils ne se font aucune illusion sur la nature de notre Parlement, qui n’est qu’une chambre d’enregistrement », nuance un cadre de l’État sous le couvert de l’anonymat. 

« Vu le contexte, un taux de 15 à 10 % de participation serait déjà énorme », commente un directeur de rédaction algéroise. « C’est l’Algérie profonde qui, comme d’habitude, va se rendre aux urnes. On va voter soit parce qu’on connaît un candidat et on mobilise ses réseaux pour lui, soit par peur de l’administration. »

Pourquoi dit-on que les islamistes vont remporter la majorité parlementaire ? 

« En Algérie, les sondages d’opinion n’existent pas », rappelle le politologue algérien Cherif Dris à MEE. « Mais on peut déjà présupposer deux choses : que le nouveau Parlement sera hybride, sans parti hégémonique, et que les islamo-conservateurs seront très présents, non pas à travers un bloc monolithique mais en nébuleuse. »

Mais cette nébuleuse pourrait être, selon lui, menée par deux partis : le Mouvement pour la société et la paix (MSP, tendance Frères musulmans) et El Bina (dissidence du MSP).

Cette émergence d’un front islamiste s’explique surtout par deux phénomènes. 

FLN et RND, jumeaux maudits de la politique algérienne
Lire

D’abord, l’implosion des partis de l’ex-alliance présidentielle (FLN, RND, MPA, TAJ) qui se sont désagrégés avec la démission d’Abdelaziz Bouteflika en avril 2019.

« On les retrouve dans certaines listes indépendantes mais ils ne pourront plus reconstituer un pôle fort au sein de l’Assemblée », affirme un ex-cadre du FLN. 

Ensuite, l’absence des traditionnels poids lourds de l’opposition, classés « laïcs et démocrates » (FFS, RCD, PT), qui ont choisi le boycott, estimant que les conditions d’un scrutin honnête et transparent n’étaient pas réunies.   

« Les élections ne constituent pas la solution à la crise multidimensionnelle que vit le pays », a indiqué le FFS, qui dénonce, comme les autre partis, la répression des libertés dans le pays alors que, depuis trois semaines, les manifestations hebdomadaires du hirak sont interdites et que selon le Comité nationale pour la libération des détenus (CNLD), plus de 200 personnes ont été arrêtées dans le cadre des marches ou des tentatives de marches.  

Interrogé sur l’éventualité de voir les islamistes conquérir le Parlement, le président Abdelmadjid Tebboune a répondu dans une interview à l’hebdomadaire Le Point : « L’islam politique a-t-il bloqué le développement de pays comme la Turquie, la Tunisie, l’Égypte ? Non. Cet islam politique-là [en opposition à l’islamisme insurrectionnel qui fit basculer l’Algérie dans une guerre civile dans les années 1990] ne me gêne pas, parce que les lois de la République s’appliqueront, à la lettre. »

Dans cette configuration, un cadre de l’État pronostique « une forte présence des islamistes avec une dizaine de sièges pour les indépendants et une poignée de sièges pour les ex du FLN et Jil Jadid [parti démocrate qui a choisi de participer aux élections ».

Le Parlement peut-il imposer un rapport de force à l’exécutif ?

« Jamais ! », affirme à MEE la constitutionnaliste Fatiha Benabbou, qui qualifie le système institutionnel algérien de « présidentialiste », c’est-à-dire où le chef de l’État centralise de nombreuses fonctions et pouvoirs.

« Un nouveau Parlement ne changera pas grand-chose », analyse aussi Cherif Dris.  « La nouvelle Constitution sanctuarise le pouvoir exécutif en partie représenté par le président de la République. Je ne vois pas de changement majeur : le nouveau Parlement n’aura pas l’ascendance pour contrer le pouvoir exécutif. »

Un chef de parti démocrate s’en désole à l’avance : « Impossible pour un Parlement aussi émietté de pouvoir prétendre à une vision unitaire et donc peser dans un quelconque rapport de force avec le pouvoir. » 

Abderrezak Makri, président du MSP, peut-il devenir Premier ministre ? 

Selon la nouvelle Constitution, s’il résulte des législatives une majorité autre que présidentielle – ce qui sera forcément le cas, le président n’ayant pas de parti –, Abdelmadjid Tebboune devra désigner un Premier ministre issu de la majorité parlementaire et le charger de former son gouvernement.

Sur le papier, si le MSP arrive en tête, son président depuis 2013, Abderrezak Makri, qui affirme depuis plusieurs années que son parti est la « première force politique du pays », pourrait naturellement prétendre à ce poste. 

Il a récemment affiché ses ambitions : « Gouverner est l’aspiration de tout politicien », a-t-il déclaré à l’antenne de la Chaîne 3 (radio publique). « Si nous gagnons, nous formerons un gouvernement consensuel », s’est-il encore avancé mardi.

​​​​​​​Abderrezak Makri, 60 ans, a déclaré que « gouverner est l’aspiration de tout politicien » (AFP/Riyad Kramdi)
​​​​​​​Abderrezak Makri, 60 ans, a déclaré que « gouverner est l’aspiration de tout politicien » (AFP/Riyad Kramdi)

En pratique, pourtant, peu d’observateurs politiques croient cette option possible. « Jamais le pouvoir ne confiera le poste de Premier ministre ni aucun portefeuille de souveraineté à un islamiste », affirme, catégorique, un journaliste. 

Pour autant, cela ne risque pas de mener à des tensions voire à des violences telles que celles que l’Algérie a connues à l’arrêt du processus électoral en 1992 – les législatives avaient été annulées par l’armée après un résultat de 48 % des suffrages en faveur du Front islamique du salut (FIS) – car les islamistes intégrés dans la classe politique se sont inscrits dans une relation de compromis avec le pouvoir.

Dans le cas d’un Parlement émietté, il faudra que les partis négocient pour former des alliances. « Dans ce cas, le Premier ministre pourrait être une figure politique moins ‘’évidente’’ que Makri », assure un proche de la présidence. « Peut-être une personnalité qui soit à la fois technocrate et conservatrice. »