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En Iran, les visas européens ne sont pas bon marché sur le marché noir

Alors que les Iraniens doivent attendre jusqu’à un an pour obtenir des rendez-vous en vue d’un visa, une industrie d’intermédiaires a émergé pour combler – au prix fort – le fossé entre l’offre et la demande
« Nous pouvons vous obtenir un visa pour 1 000 dollars », a affirmé une entreprise à MEE (AFP)

TÉHÉRAN – Tandis que l’économie continue de se dégrader en raison des nouvelles sanctions imposées par les États-Unis, les Iraniens se retrouvent à court de certains produits essentiels, tels que les couches et les tomates.

Mais une autre denrée semble particulièrement difficile à trouver : les visas européens.

Des chauffeurs de taxi aux étudiants, de plus en plus d’Iraniens envisagent de quitter le pays en quête d’une vie meilleure, exempte de la pression des sanctions.

« La date la plus proche pour un rendez-vous est fin 2019–début 2020. C’est ridicule »

- Kouroush Jahani, étudiant iranien

Bien qu’aucune statistique officielle n’ait été publiée, un conseiller du gouvernement et économiste a estimé à 1,5 million le nombre de personnes qui tentent d’émigrer, chiffre qu’il qualifie d’« effrayant ».

C’était en décembre, avant que le président des États-Unis, Donald Trump, n’annule l’accord sur le nucléaire et applique à nouveau des sanctions contre le pays, faisant ainsi chuter la valeur du rial au plus bas.

L’obtention d’un visa est néanmoins soumise à une nouvelle série d’obstacles, comme en témoignent les files d’attente particulièrement longues qui peuvent être vues devant les ambassades européennes à Téhéran.

Et ce sont les chanceux : ils ont déjà des rendez-vous, contrairement à l’étudiant Kouroush Jahani.

« Je suis allé à l’ambassade d’Allemagne il y a deux mois et j’ai également consulté leur site web. J’ai réalisé que la date la plus proche pour un rendez-vous est fin 2019–début 2020 », a déclaré Jahani à Middle East Eye. « C’est ridicule. »

Sahar Mostofi, une étudiante qui tente elle aussi de demander un visa allemand, a déclaré qu’elle avait déjà commencé à parler à des professeurs en Allemagne, où elle rêve d’étudier la philosophie. Cependant, on lui a également dit qu’elle ne pourrait postuler pour un visa que l’année prochaine au plus tôt.

« Leur réponse m’a choquée – comme si quelqu’un m’avait jeté un seau d’eau froide », a-t-elle déclaré.

Un troisième étudiant, Farshad Hasani, qui souhaite étudier en Italie, a également été déçu : on lui a demandé de s’inscrire sur le site web de l’ambassade, qui indiquait que des rendez-vous pourraient être pris à certaines heures. « Mais quand je m’y suis connecté à plusieurs possibles, aucun rendez-vous n’était disponible », a-t-il déclaré.

« Nous pouvons vous obtenir un visa »

Depuis quelque temps, une industrie entière constituée d’intermédiaires et d’entreprises spécialisées dans les visas a émergé, comblant le fossé entre l’offre et la demande.

Pour environ 1 000 dollars – ce qui équivaut aujourd’hui en Iran à trois mois de loyer dans un quartier cossu –, les entreprises promettent aux demandeurs de visa de raccourcir les formalités et d’obtenir un rendez-vous dans l’ambassade de leur choix. Elles promettent même des visas.

« Il vous est impossible d’obtenir un rendez-vous et un visa rapidement si vous souhaitez postuler par vous-même »

- Le représentant d’une entreprise spécialisée dans les visas

Différentes entreprises prétendent avoir des spécialités variées. L’une affirme pouvoir obtenir des visas italiensUne autre annonce la possibilité d’aider les clients à obtenir des visas aux États-Unis.

MEE a appelé l’une des sociétés pour lui demander ce qu’il faudrait faire pour s’installer en Italie et y étudier.

« Il vous est impossible d’obtenir un rendez-vous et un visa rapidement si vous souhaitez postuler par vous-même », a déclaré le représentant de l’entreprise. « Nous pouvons vous obtenir un visa pour 1 000 dollars. »

Toutefois, les entreprises ne sont pas seules sur ce créneau. Sahar Mostofi, l’étudiante qui espère aller en Allemagne, a déclaré avoir vu des personnes offrir ces types de services à proximité des ambassades.  

« Ce sont des intermédiaires qui travaillent seuls et qui n’ont pas de liens avec les entreprises de tourisme. J’ai interrogé l’un d’entre eux et il m’a répondu de façon surprenante : “Je vous obtiendrais un rendez-vous pour le mois prochain, ça coûte 2 500 euros”. »

En réaction, des étudiants iraniens ont organisé une manifestation devant l’ambassade d’Italie pour critiquer les faibles effectifs et les délais de réponse excessifs à leurs demandes.

« Ne nous privez pas d’éducation », pouvait-on lire sur une banderole.

« Nous sommes environ 200 étudiants éligibles qui ont fourni tous les documents requis », était-il écrit sur une autre.

« Je suis vraiment en colère contre le comportement malhonnête des ambassades et des sociétés touristiques », a affirmé à MEE Farshad Hasani, l’étudiant qui voulait aller en Italie. « Ils nous arnaquent. Je suis étudiant, pourquoi devrais-je payer 3 000 dollars à une société touristique ? Cette situation est frustrante pour tout le monde. »

À LIRE ► INTERVIEW – Vincent Eiffling : « Le sentiment de frustration des Iraniens est énorme »

L’ambassade d’Allemagne fait partie de celles qui affichent les plus longs temps d’attente. Sur son site web, les demandeurs de visa étudiant se voient informer qu’ils pourraient attendre plus de douze mois avant d’obtenir leur visa, ce qui, selon de nombreux demandeurs, met en péril leurs projets.

Plus tôt cette année, le bureau du procureur de Berlin a annoncé qu’il enquêtait sur des allégations de corruption dans les ambassades allemandes à Téhéran et Beyrouth. Un porte-parole du procureur a déclaré aux journalistes que des Iraniens avaient versé entre 5 000 et 10 000 euros de pots-de-vin pour obtenir un visa.

« Si une entreprise propose de “vendre un visa”, un tel visa ne peut être que faux. Notre système de rendez-vous respecte des critères de qualité stricts »

– Porte-parole de l’ambassade d’Allemagne à Téhéran

Le ministère allemand des Affaires étrangères a indiqué à MEE qu’il était au courant de l’enquête du procureur mais qu’il ne disposait d’aucune information concernant les allégations portées contre des employés de l’ambassade d’Allemagne à Téhéran. Le bureau du procureur n’a pas répondu aux deux e-mails envoyés pour obtenir des commentaires ou des détails supplémentaires sur l’état d’avancement de l’enquête. 

« L’ambassade ne dispose d’aucune information concernant des “ventes” présumées de visas à des étudiants. Si une entreprise propose de “vendre un visa”, un tel visa ne peut être que faux. Notre système de rendez-vous respecte des critères de qualité stricts », a déclaré à MEE un porte-parole de l’ambassade d’Allemagne à Téhéran.

L’ambassade d’Italie à Téhéran et le ministère italien des Affaires étrangères à Rome n’ont pas répondu aux multiples demandes de commentaires formulées par courrier électronique.

Dans l’attente et dans l’incertitude

Même les Iraniens qui ne demandent pas de visa ont exprimé leur frustration face aux temps d’attente excessifs.

Omid Shokohi, un Iranien qui se présente comme un traducteur français-persan, a publié le 19 août un tweet à propos d’une photo qui circulait sur les réseaux sociaux et sur laquelle l’ambassadeur d’Allemagne en Iran était aperçu avec un homme issu d’une grande tribu iranienne. Sur le ton de la plaisanterie, il a soutenu que même cet homme n’aurait pas de visa.

Traduction : « Imaginez que ce cher Bakhtiari [membre d’une tribu iranienne] souhaite passer dix jours en Allemagne. [Il sera bloqué] dans l’attente [du rendez-vous] à l’ambassade pendant quelques mois [et devra donner] des documents personnels, une lettre d’invitation, des papiers d’assurance et des milliers d’autres choses, et au bout de quelques mois, il sera [finalement] rejeté. Pourquoi ? Parce que cela plaira au personnel impoli de l’ambassade de le rejeter et qu’à leur avis, [cet homme] n’a pas les qualifications nécessaires pour entrer en territoire allemand. »

En réponse à cette situation, le porte-parole du ministre iranien des Affaires étrangères, Bahram Qassemi, a récemment déclaré : « Nous avons reçu des témoignages de citoyens iraniens sur les agissements des ambassades d’Italie et d’Allemagne. Nous étudions actuellement cette question. »

« Nous conseillons aux ambassades étrangères à Téhéran de protéger les droits des citoyens iraniens et de leur proposer une assistance consulaire adéquate et complète », a-t-il ajouté.

Le gouvernement n’est cependant pas intervenu pour changer la situation : ainsi, les étudiants affirment qu’ils sont désormais dans l’attente et dans l’incertitude.

« Ma déception n’est pas totale », a confié Kouroush Jahani, qui n’a toujours pas pu obtenir de rendez-vous avec l’ambassade d’Allemagne. « J’ai été admis à l’université, mais mon projet est désormais en miettes. Je dois attendre plusieurs mois. Pendant cette période, je me concentrerai également sur d’autres pays. Je ferai tout mon possible pour obtenir un visa. »

Il a toutefois ajouté : « Si je trouve un bon travail dans les prochains mois avec un salaire satisfaisant, je resterai dans mon pays. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.