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En Turquie, des Iraniens fuient une économie en difficulté pour une autre

La crise économique en Iran a envoyé de nombreux Iraniens – et leurs économies – en Turquie. Un refuge prisé depuis la révolution islamique de 1979 pour des raisons économiques, religieuses et sociales
Le nombre de propriétés achetées par des Iraniens en 2018 est déjà supérieur au chiffre pour l’ensemble de l’année 2017 (Iconicbestiary/Freepik.com)

TÉHÉRAN et ISTANBUL – Ses parents l’ont supplié de rester, mais Darush Mozafari (33 ans) quittera bientôt l’Iran pour la Turquie, peut-être pour toujours.

Ces dix dernières années, ce diplômé en génie civil a occupé divers emplois, ce qui lui a permis d’épargner en vue d’un éventuel déménagement à l’étranger.

La récente crise économique en Iran a accéléré ses projets : il a présenté sa lettre de démission à l’entreprise de construction où il travaille.

« En l’espace d’une nuit, suite à l’ultimatum lancé par le président américain avant l’annulation de l’accord sur le nucléaire, j’ai perdu la moitié de mes économies »

- Darush Mozafari, candidat à l’émigration en Turquie

Cependant, il partira avec des poches bien plus légères que ce qu’il espérait après que le rial a perdu environ deux tiers de sa valeur par rapport au dollar cette année.

« En l’espace d’une nuit, suite à l’ultimatum lancé par le président américain avant l’annulation de l’accord sur le nucléaire, j’ai perdu la moitié de mes économies », a déclaré Mozafari, en attendant son tour pour achever les formalités administratives concernant son visa dans une société spécialisée dans l’émigration.

Darush n’est pas le seul à quitter l’Iran. Bien que les statistiques officielles n’aient pas été publiées, les conseillers en émigration du pays affirment que le nombre d’Iraniens qui ont décidé de commencer une nouvelle vie ailleurs a considérablement augmenté.

Et pour beaucoup, ce nouveau foyer est la Turquie.  

Depuis la révolution islamique de 1979, lors de laquelle près de deux millions de personnes ont fui en Turquie, les Iraniens ont mis le cap sur ce pays voisin pour diverses raisons économiques, religieuses et sociales, notamment en période de bouleversement politique.

Nombreux sont ceux qui sont venus étudier, créer une nouvelle entreprise ou investir dans l’immobilier, affirmant qu’ils trouvaient une formation de meilleure qualité et de meilleures opportunités d’emploi et d’investissement en Turquie.

Et aujourd’hui, la crise monétaire en Iran a créé une nouvelle vague, mais cette fois-ci, ceux qui sont prêts à déménager vont échanger une économie en difficulté contre une autre.

La valeur de la livre turque a en effet chuté de plus de 40 % depuis le début de l’année en raison des inquiétudes suscitées par la politique monétaire du pays et par l’intensification du conflit diplomatique entre Ankara et Washington.

« Pour survivre et avoir une vie meilleure, nous avons choisi d’émigrer en Turquie »

- Ali, Iranien vivant à Ankara

Mais cela n’a pas découragé les Iraniens. Selon l’Institut turc de statistique TUIK, le nombre de propriétés achetées par les Iraniens en Turquie a bondi au cours des six premiers mois de l’année pour atteindre 944 contre 792 en 2017.

Parmi leurs motivations figurent des prêts facilement disponibles auprès des banques turques et le sentiment que leurs actifs, qui perdent actuellement de la valeur en Iran, se trouveront dans un endroit sûr – ou du moins plus sûr.

« Pour survivre et avoir une vie meilleure, nous avons choisi d’émigrer en Turquie », a déclaré Ali, un Iranien vivant à Ankara. 

« La monnaie iranienne a perdu de sa valeur, même face à la Turquie, explique-t-il. Cependant, la livre turque est plus abordable pour les Iraniens que l’euro ou le dollar.

« C’est pourquoi la première étape des Iraniens sera toujours la Turquie, même s’ils veulent en fait émigrer en Europe ou en Amérique. »

Home sweet home ?

Recherchez « acheter une maison en Turquie » sur Google en persan et des dizaines de pages apparaîtront, chacune suggérant une nouvelle façon d’acheter une maison ou d’obtenir un permis de résidence.

Reza Kami, président de la Chambre de commerce Iran-Turquie, basée à Téhéran, a déclaré que les Iraniens avaient acheté environ un millier de maisons et d’appartements en Turquie depuis le printemps. La plupart valent entre 50 000 et 200 000 dollars et l’acheteur a automatiquement droit à un permis de résidence.

Antalya est l’une des trois premières villes où les Iraniens achètent, selon Mohsen Azarnejad (Max Pixel)

Malgré cela, bon nombre des achats sont probablement uniquement des investissements, a déclaré Kami.

« Outre les réglementations faciles et l’absence de visas, les prévisions des Iraniens quant à la perte de valeur de leurs actifs ont joué un rôle clé dans leurs décisions », a-t-il déclaré.

Mohsen Azarnejad, consultant dans une société d’émigration privée, n’est pas d’accord : pour la plupart des Iraniens qui achètent des biens dans le pays, la Turquie est un véritable foyer.

« La plupart des gens se rendent en Turquie pour y vivre », a déclaré Arzanejad. « Cette vague s’est intensifiée au cours des quatre derniers mois. »

« La plupart des gens se rendent en Turquie pour y vivre. Cette vague s’est intensifiée au cours des quatre derniers mois »

- Mohsen Azarnejad, consultant dans une société d’émigration privée

Istanbul et les villes de villégiature d’Antalya et Alanya sont les trois principales villes que préfèrent les Iraniens, a-t-il indiqué.

Cependant, compte tenu des difficultés financières de la Turquie et des relations conflictuelles avec les États-Unis, ce n’est peut-être pas le moment de quitter l’Iran, a déclaré Hassan Sabouri, consultant pour une autre société d’émigration.

« Les gens vont en Turquie pour la vie et pour l’émigration. Mais je ne conseille personnellement à personne de vendre tout ce qu’il a en Iran et d’aller en Turquie pour y vivre, a-t-il déclaré. C’est un avenir imprévisible et c’est trop risqué. »

« Je me sens libre ici »

Toutefois, pour de nombreux Iraniens, déménager en Turquie a été une question de perspectives d’éducation et d’emploi plutôt que de pur investissement.

Un Iranien qui habite en Turquie depuis huit ans et travaille au sein de l’Association de solidarité avec les demandeurs d’asile et les migrants (ASAM), l’une des plus grandes organisations d’aide aux immigrés en Turquie, a déclaré à MEE qu’au cours des six derniers mois, le nombre de migrants iraniens qui sont venus à l’ASAM pour obtenir des conseils a augmenté de 25 %. Il s’est exprimé sous couvert d’anonymat car il n’est pas autorisé à donner des interviews.

Certains viennent avec leurs économies et vont essayer de trouver du travail ou de créer une entreprise.

« La qualité de l’éducation est médiocre en Iran et ce n’est pas un endroit parfait pour les jeunes. Il y a une pression sociale, une pression religieuse. Je me sens libre ici en Turquie »

- Ali, Iranien vivant en Turquie

« S’ils parviennent à gagner plus et à s’installer, ils appellent leurs proches ou leurs amis sans emploi ou qui ne peuvent pas gagner suffisamment en Iran. Certains ouvrent de nouvelles entreprises en Turquie, en partenariat avec un citoyen turc, ce qui facilite grandement les formalités administratives et le processus officiel », a-t-il déclaré.

D’autres sont des étudiants dont les parents peuvent se permettre de les envoyer étudier en Turquie, et qui pourraient plus tard demander l’asile en Europe, aux États-Unis ou au Canada après avoir obtenu leur diplôme car « il est plus facile d’aller en Occident depuis la Turquie que depuis d’Iran ».

Il y a sept ans, Ali était l’un de ces étudiants. Originaire de Téhéran, il est venu étudier en Turquie et travaille maintenant pour une fondation dirigée par un ministère. Ali est un Turc azéri, un groupe ethnique parlant turc qui est principalement concentré dans le nord-ouest de l’Iran, le long des frontières avec la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. On estime que ce groupe constitue un quart de la population iranienne.

« Certains d’entre eux disent être victimes de discriminations, a-t-il déclaré. Mais à Téhéran, je n’ai jamais connu une telle discrimination. »

Étudier à l’étranger a toujours été le rêve d’Ali, qui suit les traces de cousins et d’amis. « La qualité de l’éducation est médiocre en Iran et ce n’est pas un endroit parfait pour les jeunes. Il y a une pression sociale, une pression religieuse. Je me sens libre ici en Turquie », a-t-il déclaré.

Étudiants dans une bibliothèque d’Istanbul (AFP)

Grâce aux économies mises de côté dans le petit magasin de son père, la famille d’Ali a pu l’envoyer en Turquie.

« Ils ont réussi à épargner de l’argent pour moi par souci pour mon avenir. Nous ne savions pas si je pourrais trouver un emploi après avoir obtenu mon diplôme, car il y a beaucoup de personnes sans emploi en Iran. Il y a des gens autour de nous qui ne parviennent pas à trouver de travail pendant de nombreuses années », a-t-il indiqué.

« Mon père a acheté mon billet pour Ankara et a mis de l’argent dans ma poche. »

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En vertu d’un accord entre la Turquie et l’Iran, les citoyens des deux pays peuvent se rendre dans l’autre pays sans visa et rester 90 jours en tant que touristes.

« Au cours de ces 90 jours, j’ai pu facilement m’adapter car je parle turc. J’ai passé l’examen d’entrée à l’université et j’ai ensuite commencé mes études à l’université d’Ankara, dans le département d’histoire. Je me suis diplômé en 2015 », a-t-il précisé.

Ali a ajouté qu’à son arrivée en Turquie, il n’était pas sûr de rester dans le pays à la fin de son cursus universitaire. Mais au fur et à mesure que les années ont passé, et en particulier alors que la crise économique se développe en Iran, il a décidé de rester là où il est.

Traduit de l’anglais (original).