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« La confiscation de son corps est une nouvelle souffrance » : une famille palestinienne se bat pour la dépouille de son fils

Mohammad Hreiz a été tué par les forces israéliennes dans des circonstances obscures le mois dernier – et sa famille se bat depuis pour pouvoir l’inhumer
Des posters de Mohammad couvrent les murs de Deir Abu Meshaal, en Cisjordanie occupée (MEE/Shatha Hammad)
Par
RAMALLAH, Cisjordanie occupée

Les autorités israéliennes retiennent le corps d’un Palestinien de 16 ans qui a été tué par les forces israéliennes dans des circonstances obscures pendant un raid en Cisjordanie il y a près de trois semaines. Ses parents craignent de ne pas pouvoir enterrer leur fils.

Mohammad Hreiz, originaire du village de Deir Abu Meshaal, dans le centre de la Cisjordanie occupée, a succombé à ses blessures le 20 août, le lendemain du jour où les forces israéliennes ont ouvert le feu contre lui et deux de ses amis.

Les forces israéliennes auraient prétendu que Mohammad – qui a été initialement identifié comme Mohammad Matar – et ses amis avaient disposé des pneus sur le sol afin de les incendier.

Cependant, selon un rapport de l’ONU citant des témoins oculaires palestiniens, il n’y avait aucun affrontement ou incendie de pneus à ce moment-là.

Mohammad a été gravement blessé dans l’incident et arrêté par les soldats israéliens, tandis que ses amis ont réussi à s’échapper après avoir subi des blessures mineures à modérées.

Selon sa famille, Mohammad a succombé à ses blessures, seul, sans la présence de ses parents à ses côtés.

Toujours sous le choc de la perte de leur enfant, la famille Hreiz doit désormais gérer le chagrin de savoir que son corps repose désormais dans la cellule réfrigérée d’une morgue israélienne et pourrait y rester indéfiniment : les autorités israéliennes ont renforcé leur politique de confiscation des corps la semaine dernière.

« Est-ce que c’est votre fils ? »

« Il n’avait pas l’habitude de rester dehors tard », rapporte à Middle East Eye la mère de Mohammad, Nasra Hamdan.

Le 19 août, elle a remarqué que son fils ne rentrait pas.

« J’ai commencé à le chercher. Je pensais qu’il jouait avec ses amis, avant qu’on nous apprenne qu’il avait été blessé par des tirs israéliens », raconte-t-elle.

« Je le regardais souvent dormir et je me disais : “Mohammad ressemble aux martyrs à la télévision” – mais je rejetais cette idée et priais pour ne pas le perdre »

- Nasra Hamdan, mère de Mohammad

Le soir où Mohammad a été abattu, un officier israélien en charge des renseignements dans les villages à l’ouest de Ramallah – surnommé Captain Omari – a publié sur Facebook un message de mauvais augure : « Ceux qui jouent avec des chats doivent s’attendre à être griffés ».

Malgré la crainte qu’il ait pu être tué, la famille espérait encore qu’il serait vivant, gardé à vue par les Israéliens. Mais la nouvelle de sa mort leur a été donnée de façon brutale.

« L’armée [israélienne] m’a appelé et m’a demandé de me rendre au check-point de Nilin pour confirmer l’identité de Mohammad », raconte son père, Daher Hreiz, à MEE. « Le soldat a froidement tourné l’écran de son ordinateur et m’a montré Mohammad, mort, puis m’a demandé : “Est-ce que c’est votre fils Mohammad ?”

Puis il m’a demandé de partir. »

« Il n’est jamais venu »

Mohammad faisait partie d’une fratrie de cinq enfants ; sa famille se souvient de lui comme d’un enfant calme qui aimait jouer mais qui travaillait aussi avec son père dans la construction pour aider à subvenir aux besoins de ses proches.

Sa maman confie à MEE qu’elle avait souvent peur à l’idée que son fils pourrait finir tué par les forces israéliennes comme tant d’autres jeunes palestiniens.

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« Je le regardais souvent dormir et je me disais : “Mohammad ressemble aux martyrs à la télévision” – mais je rejetais cette idée et priais pour ne pas le perdre », se rappelle-t-elle. « J’avais peur qu’ils l’arrêtent, mais je ne m’attendais absolument pas à le perdre. »

Les amis de Mohammad ont indiqué qu’ils continueraient à se rendre chez leur ami jusqu’à ce que son corps soit rendu à sa famille.

« On était ensemble à la veille de sa mort », indique Salem Zahran à MEE. « Il nous a dit qu’il viendrait nous voir le soir… Nous l’avons attendu, mais il n’est jamais venu. »

Des dizaines de corps dans les morgues israéliennes

Plus de deux semaines plus tard, la famille de Mohammad ne peut toujours pas voir ou emmener son corps. Israël conserve les dépouilles des Palestiniens tués par ses soldats en tant que mesure punitive censée être un moyen de dissuasion contre les attaques et un moyen de pression dans les négociations.

Si la confiscation des corps s’était limitée ces dernières années aux Palestiniens soupçonnés d’appartenance au Hamas, une décision du cabinet de sécurité israélien mercredi dernier stipule que les corps de tous les Palestiniens tués, accusés d’échafauder des attaques contre des Israéliens, sont désormais confisqués – indépendamment de leur affiliation politique ou du fait que l’attaque présumée ait fait des victimes israéliennes.

« Le refus de rendre les corps de terroristes fait partie de notre engagement à assurer la sécurité des citoyens israéliens et, bien sûr à ramener [les soldats morts ou disparus] à la maison. J’espère que notre ennemi comprend et assimile bien le message », a déclaré le ministre israélien de la défense, Benny Gantz, pour justifier cette initiative.

« Mohammad a été tué par les balles de l’armée [israélienne], nous n’avons pas besoin d’en savoir plus. Notre seule requête est qu’ils nous rendent son corps »

Daher Hreiz, père de Mohammad

Cette politique contrevient au droit international, la convention de Genève stipulant que les parties à un conflit armé doivent enterrer les morts honorablement.

Si la confiscation des corps est pratiquée depuis 1967, Israël a renforcé cette politique depuis une vague d’agitation en 2015.

Les corps de dizaines de Palestiniens tués au cours des cinq dernières années seraient actuellement conservés dans des morgues israéliennes.

D’après la Commission des affaires liées aux prisonniers et anciens prisonniers de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), 250 autres corps de Palestiniens reposent dans des tombes mal entretenues dans ce qu’on appelle les « cimetières des nombres » en Israël.

Les autorités israéliennes ont demandé l’autorisation de procéder à une autopsie, mais la famille Hreiz a refusé. 

Daher Hreiz, le père de Mohammad, est entouré par les amis de son fils (MEE/Shatha Hammad)
Daher Hreiz, le père de Mohammad, est entouré par les amis de son fils (MEE/Shatha Hammad)

Assis parmi les amis de son fils vêtus de t-shirts portant la photographie de Mohammad, Daher Hreiz explique qu’il ne fait pas confiance aux autorités israéliennes.

« Mohammad a été tué par les balles de l’armée [israélienne], nous n’avons pas besoin d’en savoir plus », affirme-t-il à MEE. « Notre seule requête est qu’ils nous rendent son corps. »

Salwa Hammad, coordinatrice de la Campagne nationale pour la remise des corps des martyrs, explique à MEE qu’il est improbable que l’armée israélienne remette le corps de l’adolescent actuellement, en particulier étant donné la récente décision de renforcer la politique. 

« Les corps sont généralement conservés dans des cellules réfrigérées de morgues, dans de mauvaises conditions et à des températures très basses atteignant les - 75 °C », explique-t-elle. « Ils sont [placés] dans des positions qui ne respectent pas leur humanité. » 

« Un message »

Après l’annonce de la mort de Mohammad, le village de Deir Abu Meshaal a connu de violentes confrontations avec l’armée israélienne, au cours desquelles les habitants ont jeté des pierres contre des soldats israéliens et les véhicules de colons. 

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L’oncle de Mohammad, Ibrahim, indique à MEE que la réaction des habitants était « un message » affirmant leur volonté de ne pas se taire.

« L’armée [israélienne] aurait pu se contenter d’arrêter les trois garçons, qui ne constituaient aucune menace pour la vie de soldats portant des armes », observe-t-il.

« Ils auraient pu les arrêter… mais ils ont préféré leur tirer dessus, et c’était un acte délibéré visant à intimider les villageois. »

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), les forces israéliennes ont tué 19 Palestiniens en Cisjordanie depuis le début de l’année 2020, en blessant 81 autres dans ces territoires rien qu’entre le 11 et le 24 août.

La mère de Mohammad confie que le refus d’Israël de rendre le corps de son fils ne fait qu’accentuer le chagrin de la famille.

« La confiscation de son corps est une nouvelle souffrance. Tout ce que je désire aujourd’hui, c’est qu’ils me rendent son corps pour que je puisse l’embrasser et l’enterrer dans un cimetière où je pourrais lui rendre visite. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.