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Après leur évasion de prison, le sort des fugitifs palestiniens inquiète leurs familles

Alors que la chasse à l’homme se poursuit, plusieurs proches des fugitifs ont été arrêtés par les forces israéliennes
« J’étais si heureuse lorsque j’ai appris la nouvelle, mais je resterai inquiète […] tant que je ne saurai pas qu’il va bien », confie la mère de Munadil Nfeiat depuis le domicile familial à Jénine, le 7 septembre 2021 (MEE/Shatha Hanaysha)
Par
JÉNINE, Cisjordanie occupée

Depuis qu’ils se sont évadés ce lundi de la prison israélienne de haute sécurité de Gilboa, les proches des six prisonniers palestiniens ne trouvent guère le sommeil.

Mercredi matin, plusieurs membres des différentes familles avaient déjà été interpellés, ce que le Club des prisonniers palestiniens qualifie de « punition collective » et décrit comme une manœuvre visant à mettre les fugitifs sous pression. 

Les six ex-prisonniers ont utilisé un tunnel pour sortir de la prison de Gilboa, dans le nord d’Israël, après avoir creusé un trou dans le sol de la salle de bain de leur cellule pour accéder à des passages formés lors de la construction de la prison, selon Arik Yaacov, commandant du service nord de l’Administration pénitentiaire israélienne (API).

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Selon la radio publique israélienne, il leur a fallu plusieurs mois pour creuser le tunnel.

Ce n’est que lors du comptage matinal des prisonniers que les autorités pénitentiaires israéliennes ont découvert l’évasion.

Selon les informations relayées, les évadés sont Zakaria Zubeidi, ancien commandant des Brigades des martyrs d’al-Aqsa liées au Fatah, ainsi que Mahmoud Abdullah Ardah, Mohamed Qassem Ardah, Yaqoub Mahmoud Qadri, Ayham Nayef Kamanji et Munadil Yaqoub Nfeiat, tous membres des Brigades al-Qods, la branche militaire du mouvement du Djihad islamique.

Une vaste opération de recherche a été lancée tôt lundi matin, avec le déploiement notamment de centaines de policiers et de drones par les autorités israéliennes, d’après les médias israéliens.

Ces dernière ne savent pas encore si les prisonniers ont atteint la ville de Jénine.

« Je suis fière de lui »

Les proches des compagnons interrogés par Middle East Eye oscillent entre fierté et crainte. 

Nidal, le frère de Munadil Nfeiat, raconte que c’est au réveil que sa famille a appris que six prisonniers palestiniens – dont son frère – s’étaient échappés de la prison israélienne.

« Mon frère a passé six ans et demi en prison au total. Sa dernière incarcération remonte à un an et demi, et jusqu’à présent, aucune charge n’a été retenue contre lui », explique-t-il.

« Cela fait trop longtemps que je ne lui ai pas rendu visite et que je n’ai pas entendu sa voix au téléphone, il me manque tellement et je n’ai pas réussi à dormir la nuit dernière. J’ai peur et je suis inquiète pour lui »

– Mère de Munadil Nfeiat, l’un des prisonniers évadés

« Nous avons appris [la nouvelle] par les médias. Nous espérons que Dieu protégera les six prisonniers. »

Originaire de Ya’bad, au sud-ouest de Jénine, Munadil Nfeiat (26 ans) était emprisonné depuis 2019 sans avoir été inculpé. 

Mercredi, les forces israéliennes ont arrêté son père pour l’interroger, avant de le relâcher quelques heures plus tard. 

Sa mère confie à MEE qu’elle est incapable de dormir depuis qu’elle a appris la nouvelle et refuse de s’alimenter et de boire tant qu’elle ne sera pas sûre qu’il est en sécurité.

« Cela fait trop longtemps que je ne lui ai pas rendu visite et que je n’ai pas entendu sa voix au téléphone, il me manque tellement et je n’ai pas réussi à dormir la nuit dernière. J’ai peur et je suis inquiète pour lui », ajoute-t-elle.

« C’est un jeune homme sympathique qui aime aider les gens. Ses amis et ses voisins l’apprécient. Ce qu’il a fait est source de fierté, je suis fière de lui car ce n’est pas donné à tout le monde. »

Bien qu’heureuse de son évasion, la famille de Munadil Nfeiat craint que les forces israéliennes ne finissent par le tuer.

« J’étais si heureuse lorsque j’ai appris la nouvelle, mais j’aurai peur que l’occupation ne le tue tant que je ne saurai pas qu’il va bien », affirme sa mère.

Emprisonné depuis près de vingt ans

À la suite de l’évasion, les services de renseignement israéliens ont convoqué des membres de la famille d’Ayham Kamanji (35 ans), originaire du village de Kafr Dan.

Détenu depuis 2006, il a été condamné à la perpétuité pour avoir tué un colon israélien et participé à d’autres activités armées contre des cibles israéliennes.

Après avoir été convoqués au camp militaire israélien de Salem, près de Jénine, les membres de sa famille ont été interrogés par les services de renseignement israéliens, qui leur ont demandé s’ils possédaient des informations susceptibles de les aider à le retrouver.

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« Ils m’ont convoqué avec mon fils Majd et ils nous ont interrogés sur notre dernière visite auprès d’Ayham en prison, ce dont nous avons parlé et les sujets que nous avons abordés », rapporte à MEE Fuaad Kamanji, le père d’Ayham.

« Ils m’ont également demandé qui Ayham pourrait contacter ou solliciter après son évasion. Ils ont posé des questions sur ses relations en dehors de la prison. »

Selon Fuaad, les services de renseignement israéliens ont menacé de punir les membres de sa famille s’ils dissimulaient des informations ou s’ils lui apportaient leur aide pendant les recherches.

« Je leur ai dit que notre fils Ayham avait été incarcéré il y a presque vingt ans et que la vie avait beaucoup changé depuis. Où pourrait-il aller ? Et qui solliciterait-il ? Même s’il venait au village, les gens pourraient le reconnaître uniquement grâce aux photos [qui circulent sur internet], mais il ne reconnaîtrait personne. »

Portrait d’Ayham Kamanji à son domicile familial dans le village de Kafr Dan, près de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, le 7 septembre 2021 (MEE/Shatha Hanaysha)
Portrait d’Ayham Kamanji à son domicile familial dans le village de Kafr Dan, près de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, le 7 septembre 2021 (MEE/Shatha Hanaysha)

Fuaad explique à MEE que la famille Kamanji craint qu’Ayham ne soit tué par les forces israéliennes.

« Chaque fois que mon téléphone sonne, nous sommes terrorisés à l’idée de recevoir une mauvaise nouvelle », confie-t-il.

De multiples tentatives d’évasion

Maher al-Akhras, un ex-détenu palestinien qui a été emprisonné par les autorités israéliennes pendant au moins cinq ans au total depuis ses 18 ans, a partagé la cellule de certains des fugitifs au cours de sa détention administrative.

Interrogé par MEE, il explique que les autorités pénitentiaires israéliennes avaient tendance à imposer des restrictions plus strictes à certains des fugitifs en raison de leurs multiples tentatives d’évasion antérieures.

« Ils étaient toujours préoccupés par l’idée de s’échapper », ajoute-t-il.

« [Les fugitifs] passaient leur temps à chercher comment gagner leur liberté, ils n’ont jamais compté sur les accords d’échange »

– Maher al-Akhras, ex-détenu

« Je n’ai jamais vu de personnes semblables à ces jeunes détenus ; ils étaient miséricordieux envers tous les prisonniers, très gentils avec tout le monde. Ils étaient humains et ils aidaient tous les prisonniers, sans tenir compte de leur faction politique. »

Maher al-Akhras précise toutefois que les fugitifs se montraient têtus et agressifs envers leurs geôliers.

« Ils étaient acharnés et tellement robustes que l’administration pénitentiaire israélienne les considérait comme des prisonniers à ne pas sous-estimer », poursuit-il. « Ces jeunes hommes ont tenté de s’échapper à de nombreuses reprises et creusé plusieurs tunnels, mais ils n’y parvenaient pas et les autorités pénitentiaires leur imposaient de nouvelles restrictions. »

Selon l’ex-détenu, l’administration pénitentiaire israélienne portait une attention particulière aux six prisonniers lors de leurs visites chez les médecins de la prison et imposait des restrictions strictes dans l’ensemble de la section où se trouve leur cellule. « Ils se sont acharnés à imposer des restrictions et à déployer des gardes dans leur section », indique-t-il.

« Mais [les fugitifs] passaient leur temps à chercher comment gagner leur liberté, ils n’ont jamais compté sur les accords d’échange. Ils ne comptaient que sur eux-mêmes, sans se soucier des ‘’accords du siècle’’ », ajoute-t-il, en référence aux accords de normalisation conclus l’année dernière entre Israël et plusieurs États arabes.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.