La politique des quotas du hadj : « qu’en penserait Allah ? »

La politique des quotas du hadj : « qu’en penserait Allah ? »

#Hadj

Les détracteurs demandent aux autorités saoudiennes de rendre leur système de quotas pour le hadj plus transparent afin qu’il soit plus juste

La Kaaba, site le plus sacré de l'islam, situé au sein de la masjid al-Haram, La Mecque, Arabie saoudite, le 23 septembre 2015 (AA)
22 août 2017
Last update: 
Tuesday 22 August 2017 9:09 UTC
Last Update French: 
22 août 2017

Ismaïl Mahmoud a quitté son domicile de Minya (Égypte) et s’est dirigé vers un café de quartier pour écrire son testament. Il y a deux ans, on lui a diagnostiqué une maladie grave et il sait qu’il lui reste peu de temps. Il a un dernier souhait : accomplir le hadj en Arabie saoudite, mais obtenir un visa pour le faire a coûté cher.

J’ai postulé à un visa pour travailler au hadj en tant qu’agent d’entretien juste pour pouvoir entrer dans le pays. C’était la seule façon
– Ismaïl Mahmoud, pèlerin

« Mes fils n’étaient pas ravis quand j’ai vendu ces champs, mais nous n’avions pas le choix », a déclaré Ismaïl, professeur des écoles de 59 ans. « Les conditions économiques en Égypte sont devenues très difficiles et ils ont refusé de me donner un visa, même avec une lettre de mon médecin. C’était la seule façon de financer mon rêve de faire le hadj. »

Ismaïl a refusé d’attendre de voir si son nom serait tiré au sort lors de la loterie organisée par le gouvernement, qui attribue les places pour participer au hadj. Il a eu une autre idée.

« Tout le monde disait qu’être choisi par le gouvernement était impossible, à moins de payer des hauts fonctionnaires, mais je ne pouvais tout simplement pas me le permettre », a-t-il déclaré. « Donc, j’ai postulé à un visa pour travailler au hadj en tant qu’agent d’entretien juste pour pouvoir entrer dans le pays. C’était la seule façon. »

Le problème avec les quotas du hadj

Comme des milliers d’Égyptiens, Mahmoud attend depuis des années pour aller au hadj. Sa situation n’est pas exceptionnelle, des millions de musulmans dans le monde entier se tournent vers des agences de voyages privées ou d’autres moyens via le marché noir.

Le hadj est l’un des cinq piliers de l’islam, un pèlerinage que tous les musulmans ont l’obligation d’accomplir au moins une fois, ce qui signifie que les visas sont très disputés.

Ceux qui entreprennent ce pèlerinage de cinq jours sont absous de tous leurs péchés passés, ce qui signifie que beaucoup comptent le faire une fois âgés.

 



Pèlerins musulmans sur le Mont Arafat, également connu sous le nom de Jabal al-Rahmah (mont de la Miséricorde), où le prophète Mohammed aurait donné son dernier sermon, à La Mecque en Arabie saoudite le 23 septembre 2015 (AA)

L’Arabie saoudite fixe les quotas, en fonction de la population musulmane dans chaque pays, lesquels, par l’intermédiaire du gouvernement ou d’agences de voyages privées, allouent les places à leurs citoyens.

Les longs délais d’attente, pouvant aller jusqu’à dix ans voire plus dans certains pays, ont été prolongés après que Riyad a réduit de 20 % le quota global de visas en 2009 pour tenir compte des travaux d’expansion dans les grandes mosquées à La Mecque et à Médine. Riyad est aujourd’hui revenue sur cette décision, de sorte qu’un million de pèlerins supplémentaires peuvent maintenant participer au pèlerinage, qui débute cette année le 30 août.

Cette hausse intervient après que le royaume du Golfe a souffert de la baisse des prix du pétrole ainsi que du nombre le plus bas de pèlerins en dix ans en 2016. Cela stimulera l’économie à La Mecque et à Médine.

La loterie de l’obtention d’un visa

Les gouvernements de la plupart des pays à majorité musulmane attribuent le plus gros de leurs places via une loterie aléatoire et donnent le reste à des agences de voyages privées. Au Royaume-Uni et ailleurs, les billets sont vendus par l’intermédiaire d’agences de voyages privées selon le principe du premier arrivé, premier servi, selon l’éligibilité.

Les plus gros problèmes surviennent dans des pays tels que l’Indonésie, qui se voit habituellement attribuer le plus grand nombre de visas – sa population musulmane s’élève à 260 millions de personnes.



L’Indonésie reçoit le quota le plus élevé de visas pour le hadj de la part des Saoudiens (AFP)

Comme de nombreux pays aux délais d’attente importants, l’Indonésie a célébré l’ajout de 10 000 places supplémentaires aux 220 000 déjà attribuées en faisant l’éloge des autorités saoudiennes.

L’Indonésie utilise un système de loterie pour allouer la majorité de ses places : chaque demandeur paie 2 000 dollars pour être pris en compte – le salaire mensuel moyen est d’environ 1 200 dollars – et est ensuite placé sur liste d’attente. Malgré cela, certains habitants continuent d’attendre jusqu’à 39 ans, de sorte que certains pèlerins meurent avant d’obtenir une place.

D’autres pays adoptent des mesures strictes pour être justes et réduire les temps d’attente. La Jordanie ne compte que 7 000 places à distribuer cette année. Ses règles comprennent l’acceptation automatique des pèlerins potentiels qui sont nés en 1945 ou avant et exigent que les potentiels pèlerins jurent sur le Coran qu’ils n’ont jamais participé au hadj.

La règle de l’année de naissance est ajustée annuellement pour donner aux candidats âgés une meilleure chance de gagner une place, ce qui signifie que l’année prochaine, ceux nés au plus tard en 1946 seront éligibles. Des exceptions sont accordées aux tuteurs, comme un fils ou un mari, qui accompagnent une femme pèlerin.

Bouthaina Naser (40 ans), femme au foyer du nord de la Jordanie, a essayé à plusieurs reprises d’obtenir un visa, sans succès. Elle a commencé à envisager le hadj après qu’on lui a diagnostiqué un cancer il y a cinq ans et chaque année depuis, elle demande un visa.

Frustrée par les restrictions jordaniennes, elle a été forcée de se tourner vers le marché noir pour réaliser son « rêve de faire le hadj ».

« J’ai essayé trois fois d’acheter des visas pour le hadj au marché noir et par l’entremise de personnes qui connaissaient quelqu’un qui les vendait de l’ambassade d’Arabie saoudite », a-t-elle déclaré à MEE. « Les Jordaniens devraient permettre aux gens d’y participer s’ils en ont la capacité financière et évaluer les demandes au cas par cas. »

Allégations de corruption

Les critiques accusent les autorités saoudiennes de politiser le hadj et de contribuer à créer une économie noire mondiale des visas. Le processus d’attribution des places dans certains pays est décrit comme corrompu et injuste envers les pèlerins les plus pauvres.

Le Pakistan, qui obtient le troisième quota le plus élevé, a récemment été secoué par un scandale de corruption après que des pèlerins potentiels ont accusé les responsables d’attribuer une partie des places à des entreprises privées en échange de pots-de-vin.

Au Bangladesh, la cour suprême a demandé une enquête sur la façon dont le gouvernement a géré la répartition des places cette année après que certaines agences de voyage ont retardé la soumission des demandes de visa dans l’espoir d’obtenir des tarifs moins chers sur l’hébergement à La Mecque et Médine. Cela a laissé certains Bangladais qui avaient gagné à la loterie dans l’incertitude quant à leur participation au pèlerinage.



Une famille bangladaise à l’aube sur la plaine d’Arafat, en dehors de la Mecque, en 2000 (AFP)

Madawi al-Rasheed, universitaire saoudienne basée à la London School of Economics, a déclaré à Middle East Eye que le clan al-Saoud avait créé une « économie noire centrée sur le hadj dans le monde entier ».

« Le manque de transparence en Arabie saoudite, en particulier en ce qui concerne le système des quotas, a contribué à la création d’un marché noir et d’un commerce des visas », a-t-elle expliqué.

« Il existe un marché noir des visas : les employés des ambassades d’Arabie saoudite de par le monde vendent des visas illégalement et les donnent à leurs amis. Ils ont intérêt à en donner à certaines personnes et à exclure les autres ou à les mettre sur une liste d’attente jusqu’à la fin de leur vie. »

Le hadj : une arène pour les combats politiques

Riyad justifie le quota qu’il fixe comme un moyen d’assurer la sécurité de l’ensemble des pèlerins. Le hadj a été touché par de nombreux incidents au fil des ans, lesquels ont entraîné la mort de pèlerins, généralement en raison de la surpopulation.

L’incident le plus récent, une bousculade en 2015, a tué au moins 2 000 personnes, bien que le bilan définitif ait été contesté.

Certains observateurs ont qualifié le système des quotas de moyen pour Riyad d’influencer les musulmans à travers le monde. Madawi al-Rasheed a déclaré que les Saoudiens ont traditionnellement utilisé le hadj « comme un outil politique » après avoir pris le contrôle des deux sites sacrés au début des années 1920.



La bousculade à Mina en 2015 a tué plus de 2 000 pèlerins (AFP)

« L’accès au hadj et l’accomplissement du rituel dépendent de la volonté du régime saoudien », a-t-elle déclaré. « La raison principale est qu’il peut ainsi contrôler les pays musulmans parce que le hadj est l’un des piliers de l’islam, et tout musulman est dans l’obligation de le faire s’il le peut.

« Si un musulman est antisaoudien ou critique l’Arabie saoudite, il lui est interdit de venir. Nous avons vu cela se produire avec Rachid Ghannouchi, le chef d’Ennahdha [un parti politique] en Tunisie, quand il a essayé de faire la oumra [pèlerinage à la Mecque en dehors du hadj] depuis Londres, les Iraniens l’année dernière et les Qataris cette année. »

Le gouvernement iranien a demandé pour la première fois aux pèlerins iraniens de ne pas participer au hadj en 2016 après l’aggravation de tensions préexistantes entre Téhéran et Riyad. Les relations diplomatiques entre ces deux pays ont atteint leur niveau le plus bas après la mort de plus de 450 pèlerins iraniens lors de la catastrophe de 2015.

Mehdi Beyad, un doctorant à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres qui se concentre sur la géopolitique de l’Iran, a indiqué à MEE que Téhéran avait politisé cet incident et avait fréquemment utilisé le hadj comme un « marqueur pour des conflits politiques plus larges ».

On ne peut pas séparer la politique saoudienne de son approche du hadj, il en va de même pour l’Iran
– Mehdi Beyad, universitaire

« On ne peut pas séparer la politique saoudienne de son approche du hadj, il en va de même pour l’Iran, par exemple avec l’incident de 1987 lors duquel des pèlerins chiites ont été tués dans des affrontements avec les forces de sécurité saoudiennes », a déclaré Beyad.

Au moins 400 personnes avaient été tuées par la police antiémeute saoudienne après que des pèlerins iraniens avaient scandé « Mort à l’Amérique ! Mort à l’Union soviétique ! Mort à Israël ! » à côté de la grande mosquée de la Mecque.

« Cet incident est considéré comme un cri de ralliement pour les Iraniens et les chiites au sens large, et les discours divergents à ce sujet illustrent la façon dont le hadj est devenu une arène où les États se disputent la légitimité et tentent d’y lier leur identité », a poursuivi Mehdi Beyad.

« Au-delà des préoccupations en matière de sécurité, en prenant position concernant le hadj, différents États peuvent se projeter comme protecteurs de leurs communautés déclarées, remettre en question les capacités et la légitimité des autres et utiliser le hadj comme marqueur pour des conflits politiques plus larges. »

Pour Ismaïl Mahmoud, la politique qui sous-tend l’attribution des visas pour le hadj laisse un goût amer.

« Chaque année, le hadj coûte de plus en plus cher, et je ne sais pas de combien de temps je dispose », a-t-il déclaré. « Ces restrictions obligent les gens qui travaillent dur comme moi et d’autres à mentir pour accomplir mon droit accordé par Dieu de visiter la Masjid al-Haram [la mosquée sacrée] et la mosquée du Prophète. »

« Qu’en penserait Allah ? »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.