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À la découverte du Krak des Chevaliers, le château médiéval qui a survécu à la guerre en Syrie

Ce château datant de l’époque des Croisades qui a résisté à des siècles de conflits, de divisions religieuses et d’occupation accueille de nouveau les visiteurs
Le Krak des Chevaliers repousse les envahisseurs depuis huit siècles (MEE/Tom Westcott)
Par
AL-HUSAN, Syrie

Même sous le soleil brûlant de la Syrie, le sommet du Krak des Chevaliers est rafraîchi par la brise soufflant à travers les meurtrières taillées dans la structure fortifiée.

Il se dresse tel quel depuis plus de 900 ans. Les traces de son histoire récente lors de la guerre civile – notamment les graffitis russes de combattants rebelles tchétchènes, les impacts de balles et les contours abîmés d’un escalier médiéval aujourd’hui disparu – se confondent avec le passé.

Une vue du fossé médiéval d’origine, peuplé par des serpents d’eau (MEE/Tom Westcott)
Une vue du fossé médiéval d’origine, peuplé par des serpents d’eau (MEE/Tom Westcott)

Les serpents d’eau nagent à la surface de l’eau verte dans le fossé, l’un des rares à ne pas avoir été envahi par la végétation. Une mante religieuse oscille sous une paire de reliefs de lions brisés. Des rainettes sautent le long des murs envahis par la végétation et sur les boulets médiévaux de catapulte, si lourds qu’ils peuvent à peine être soulevés par un seul homme.

Et jour et nuit, le vent souffle à travers les fenêtres vides aux points les plus élevés de cette forteresse imprenable, toujours adaptée à sa fonction initiale.

Quand la guerre a éclaté

S’il peut sembler sortir d’un conte de fées pour les spectateurs contemporains, le Krak des Chevaliers n’est pas un château romantique de rois et damoiselles. Au contraire, il s’agit d’une fortification construite à l’origine pour abriter 3 000 chevaliers croisés chargés de protéger les routes commerciales et de pèlerinage très fréquentées qui serpentaient à travers la chrétienté romaine.

Construit à l’origine pour l’émir d’Alep en 1031, il a été conquis et agrandi par l’ordre militaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en 1144, qui ont ajouté un nouveau mur de défense extérieur. Il s’est dressé sur la ligne de front entre les forces des croisés européens et les armées musulmanes de la région, avant de tomber aux mains des Mamelouks en 1271. 

Situé à un peu plus de 30 km à l’ouest de Homs, il est maintenant classé au patrimoine mondial de l’UNESCO et reste une extraordinaire prouesse d’ingénierie militaire.

« Peut-être le château le mieux préservé et le plus admirable au monde »

- T. E. Lawrence

Le Krak des Chevaliers, que T. E. Lawrence (plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie) décrit comme « peut-être le château le mieux préservé et le plus admirable au monde », attirait avant la guerre cinq millions de visiteurs chaque année, selon la directrice du château, Naima Mohartem. Le record est de 9 693 visiteurs en l’espace d’une journée, en avril 2009.

« Certaines personnes venaient en Syrie juste pour visiter ce château et ne visitaient même pas les autres sites historiques de Syrie tels que la citadelle d’Alep ou Palmyre », déclare-t-elle à MEE.

Le château attirait des voyageurs indépendants, de grands groupes de navires de croisière et des étudiants étrangers en art et en architecture – pas moins de 300 personnes à la fois – qui passaient des journées entières à dessiner le château. 

Les navires de croisière et les étudiants étrangers ne viennent plus : avec la guerre civile qui a débuté en 2011, la Syrie n’est plus un lieu privilégié par les touristes et les étudiants en langue arabe.

« Voir cela me brise le cœur »

Mais le château a aujourd’hui rouvert ses portes et les visiteurs – principalement Syriens – reviennent progressivement. Des groupes allant jusqu’à une cinquantaine de Syriens voyagent pendant des heures depuis le sud du pays pour des excursions, s’entassant dans des bus et s’égaillant parmi les ruines afin de poser pour des selfies avec une vue imprenable.

« Je suis tellement heureuse d’être de retour ici, après sept ans », s’exclame Manal, une institutrice de Saidnaya, près de Damas. « Nous venions chaque été, souvent trois ou quatre fois. »

Les visiteurs syriens commencent à revenir au château, même si des pans entiers ont été endommagés pendant la guerre (MEE/Tom Westcott)
Les visiteurs syriens commencent à revenir au château, même si des pans entiers ont été endommagés pendant la guerre (MEE/Tom Westcott)

Elle s’arrête au sommet d’un passage escarpé. Montrant une rafale de balles dans les murs de calcaire, ses yeux s’emplissent de larmes.

« Voir cela me brise le cœur ; je suis très triste que notre histoire ait été endommagée mais je suis en réalité soulagée de voir que peu de choses ont changé. »

Auparavant, les droits d’entrée au Krak des Chevaliers étaient de 200 livres syriennes (environ 4 dollars début 2011) pour les touristes étrangers, de 50 livres pour les habitants et de 20 livres pour les enseignants. Depuis sa réouverture, l’entrée est gratuite. Deux soldats syriens gardent l’entrée, accueillant les visiteurs avec des sourires et des brochures décolorées.

Peu de visiteurs étrangers sont venus au cours des huit dernières années. Selon Naima, le premier était Alexandre Goodarzy, président de l’ONG française SOS Chrétiens d’Orient, venu « pour vérifier si le château était toujours debout » car de nombreuses informations laissaient entendre qu’il avait été sérieusement endommagé, voire détruit, lors des combats.

« Le Krak reste le château médiéval le mieux préservé au monde, conservant 90 % de sa forme originale »

- Hazem Hunno, ingénieur civil et responsable des questions architecturales

Depuis, l’ONG a mis en place des groupes de volontaires réguliers, principalement des jeunes français, pour débroussailler. En raison de fonds limités, il est presque impossible pour la poignée d’employés qui reprennent à présent la gestion du château appartenant au gouvernement d’entretenir les terrains de ce site tentaculaire.

Malgré les conseils du ministère français des Affaires étrangères, une agence de voyages française a commencé à proposer cette année des circuits de dix jours en Syrie, comprenant notamment le Krak des Chevaliers, pour un coût de 3 000 euros.

Les visiteurs peuvent flâner entre les murs anciens et pour ceux qui s’intéressent à la riche histoire du château, son personnel – des archéologues expérimentés qui travaillent sur le site depuis des années, voire des décennies – organise de généreuses visites guidées.

La visite intégrale – déconseillée aux âmes sensibles – durait auparavant sept heures, mais elle n’est pas disponible pour le moment en raison des serpents venimeux tapis dans les broussailles. Les sanctions internationales toujours appliquées à la Syrie font que l’antivenin le plus proche se trouve au Liban voisin, ce qui implique de négocier un passage frontalier long et compliqué.

Le mystère des poteries

La plupart du temps, le château est relativement calme, mais il reprend vie. Une équipe d’archéologues hongrois a commencé à travailler sur le site, faisant déjà de nouvelles découvertes.

« En utilisant un radar à pénétration de sol, ils ont trouvé des canaux souterrains. Nous avons donc décidé de procéder à des fouilles », explique Hazem Hunno, ingénieur civil et responsable des questions architecturales au château.

Hazem Hunno explique certaines caractéristiques de l’architecture (MEE/Tom Westcott)
Hazem Hunno explique certaines caractéristiques de l’architecture (MEE/Tom Westcott)

Il montre les restes de grands récipients en terre cuite enfoncés dans le sol au centre de la structure. Les systèmes hydriques médiévaux, qui recueillaient chaque goutte d’eau de pluie et la canalisaient ensuite vers des réservoirs pour les mois d’été secs, ont longtemps intrigué les archéologues. Ces découvertes ont donc constitué un nouveau développement passionnant. 

« Nous ne savons pas à quoi ils servaient », a déclaré Hummo, « mais nos livres d’histoire disent que les soldats blessés ont été amenés ici pour y être soignés. Nous pensons donc qu’ils ont peut-être utilisé ces pots pour fabriquer de l’alcool à des fins médicales et de désinfection. »

Le spectacle culturel annuel, organisé au Krak des Chevaliers pendant dix ans avant le début de la guerre, est également de retour. 

En 2018, le château s’est illuminé de mille feux le temps d’une nuit. Des acteurs, des danseurs et des écoliers ont rejoué certains des événements historiques les plus importants du château devant un public réceptif d’environ 2 000 personnes. Le point culminant du spectacle était les soldats de l’armée syrienne escaladant les hauts murs avec des cordes pour illustrer la reprise du château par les forces gouvernementales en mars 2014. 

Le château parfait ?

Le Krak des Chevaliers a été pris par les forces de l’opposition au printemps 2012. Selon le personnel du château, pendant deux ans, celui a été utilisé comme centre de commandement et de contrôle des rebelles, dépôt d’armes et base de transit pour les combattants étrangers entrant dans le pays depuis le Liban à environ 8 km de là – son emplacement reste aussi stratégique aujourd’hui qu’il l’était pour les croisés.

Des habitants d’al-Husan, une ville meurtrie par la guerre qui est située en bas de la colline sur laquelle se dresse le château, affirment que les rebelles syriens lambda n’étaient pas autorisés au sein de ses murs.

Des échafaudages en bois permettent de consolider certaines zones endommagées, en attendant les fonds nécessaires à la réparation de la maçonnerie (MEE/Tom Westcott)
Des échafaudages en bois permettent de consolider certaines zones endommagées, en attendant les fonds nécessaires à la réparation de la maçonnerie (MEE/Tom Westcott)

Les rebelles savaient également que l’importance historique du Krak des Chevaliers l’empêcherait d’être bombardé, ce qui en ferait une base militaire résistante. Il a toutefois été touché par des frappes aériennes en 2013.

En 2014, lorsque les forces gouvernementales se sont rapprochées, la plupart des 133 rebelles qui se trouvaient à l’intérieur ont conclu un accord pour s’enfuir au Liban, ne laissant que dix-sept combattants étrangers tenir le château.

Bien que les impressionnantes prouesses en matière de génie militaire du Krak des Chevaliers aient été à l’origine un attrait pour les rebelles, elles se sont également avérées au final être la cause de sa chute. 

Les défenses du château, âgées de 800 ans, sont – fait assez incroyable – toujours efficaces contre les méthodes de guerre moderne, mais elles nécessitent une centaine de combattants au minimum pour les manier de manière adéquate, selon Hazem Hunno. Même équipés d’armes modernes, les dix-sept rebelles n’avaient aucune chance. 

Lorsque les forces gouvernementales se sont rapprochées, les combattants rebelles ne pouvaient leur faire obstacle qu’en faisant exploser les portes et les escaliers médiévaux, les laissant pleins de gravats et d’explosifs.

« Le Krak est très fort, construit pour la défense militaire, et aucune armée n’a été capable de le vaincre militairement dans toute son histoire », souligne Hazem Hunno. Au cours de la période médiévale, lorsque le règne des croisés au Moyen-Orient a commencé à s’effondrer, les victoires n’ont été remportées que par le siège et la capitulation.

« Même dans l’histoire moderne, entre 2012 et 2014, il était très difficile de libérer le château de l’extérieur, car il s’agit d’un bâtiment très puissant et complexe », ajoute l’ingénieur.

Ce que les rebelles ont détruit

Les défenses originales du Krak des Chevaliers comprenaient deux douves, un château extérieur et un château intérieur, dont une grande partie est encore debout. Chacun avait trois entrées renforcées avec deux types de portes différents. Un dédale de passages escarpés et étroits à l’intérieur des murs laissait les assaillants vulnérables aux forces défendant le château. 

Malgré les dégâts causés par la guerre, la salle des chevaliers est toujours un exemple saisissant de l’architecture des croisés (MEE/Tom Westcott)
Malgré les dégâts causés par la guerre, la salle des chevaliers est toujours un exemple saisissant de l’architecture des croisés (MEE/Tom Westcott)

Les précautions prises par les forces du gouvernement syrien lors de leur reconquête du château ont été saluées par le personnel du Krak des Chevaliers. Vivant dans des villages voisins, les employés n’ont jamais quitté la région et ont commencé à nettoyer le site deux semaines après sa capture, une tâche qui a leur pris quatre mois. 

Le personnel du château a déclaré que les forces de l’opposition avaient pillé, saccagé et incendié des bureaux et laissé des monticules de maçonnerie brisée remplissant les portes cintrées. Les rebelles ont également mis le feu à de grandes quantités de diesel dans l’ancien cœur du château, brûlant gravement le bâtiment.

« La salle des Chevaliers était noircie par la fumée de l’incendie », décrit Hazem Hunno, « mais heureusement, nous avons pu commencer à travailler en quelques semaines, donc l’incendie n’a causé que des dégâts superficiels et n’a pas été absorbé par la pierre. »

Un escalier médiéval, détruit dans le cadre des manœuvres défensives des rebelles, a en revanche disparu pour toujours. Plusieurs parties du château devenues dangereuses en raison des combats et des explosions ont été stabilisées à l’aide d’un échafaudage en bois, en attendant les fonds pour financer des efforts de reconstruction plus importants.

Une université catholique hongroise a contribué à hauteur de 50 millions de livres syriennes (environ 206 000 euros) à la reconstruction du plafond et d’un coin de la chapelle endommagée par une explosion. Le château continue de fonctionner avec une allocation annuelle d’un million de livres syriennes (environ 4 100 euros) du gouvernement, somme qui, selon Naima Mohartem, augmentera une fois la guerre terminée.

L’art des croisés

Dans son classement au patrimoine mondial, l’UNESCO déclare : « Le Krak des Chevaliers est considéré comme l’exemple le mieux préservé des châteaux de l’époque des Croisades, mais aussi comme un archétype de château médiéval, notamment dans le contexte des ordres militaires. » Malgré le récent conflit, le château conserve cette distinction. 

« Nous avons en réalité perdu très peu de cette structure et le Krak reste le château médiéval le mieux préservé au monde, conservant 90 % de sa forme originale », souligne Hunno.

Les fresques de la chapelle comptent parmi les quelques rares exemples d’art croisé qui subsistent encore au monde (MEE/Tom Westcott)
Les fresques de la chapelle comptent parmi les quelques rares exemples d’art croisé qui subsistent encore au monde (MEE/Tom Westcott)

Le château est également l’un des rares sites où l’art de l’époque des croisés est encore visible. Sa chapelle était jadis richement peinte et une poignée de fresques médiévales, datant de la fin du XIIe siècle et du début du XIIIe siècle, ont été conservées.

On peut en voir des fragments à l’intérieur de la chapelle, découverte au XXe siècle lorsque le plâtre et la peinture existants se sont décomposés, bien que leur préservation de l’humidité et de la pourriture reste un défi permanent.

« Mon cœur est dans cet endroit et cet endroit possède mon cœur », déclare Naima Mohartem, tout en regardant au-delà des remparts le paysage offert par le château.

La vue sur la petite ville d’al-Husan, où vivent de nombreux employés du château (MEE/Tom Westcott)
La vue sur la petite ville d’al-Husan, où vivent de nombreux employés du château (MEE/Tom Westcott)

Au milieu des collines et des vallées, les habitants ont commencé à rentrer à al-Husan et des tentatives modestes de reconstruction ont commencé. Une poignée de jardins regorge déjà de fleurs soignées, tandis que de petits troupeaux de moutons paissent entre les ruines.

« Notre message, c’est que nous sommes ici, nous sommes restés ici tout au long de la guerre et nous y resterons », lance Hazem Hunno. « Oui, nous avons eu la guerre et oui, le château a subi des dégâts, mais nous sommes toujours là et nous commençons à nous rétablir. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.