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Législatives libanaises : un siège palestinien pour faire bouger les lignes

Au Liban, l’activiste palestinienne Manal Kortam a décidé de provoquer l’opinion publique en briguant un « siège palestinien » au Parlement. Un siège virtuel au cœur d’une campagne symbolique qui vise à lancer le débat sur les droits des réfugiés palestiniens au Liban
Manal Kortam sensibilise les réfugiés palestiniens du camp de Beddawi, au Liban, aux objectifs de la campagne #WeExist (avec l'aimable autorisation de Manal Kortam)

BEYROUTH – #WeExist. C’est avec ce slogan accrocheur qui orne ses affiches de campagne que Manal Kortam, Palestinienne née à Tripoli, au nord du Liban, d’une mère libanaise et d’un père palestinien, espère bousculer les idées reçues et, surtout, faire avancer les droits des réfugiés.

Un brin provocatrice, cette activiste de 40 ans a décidé de frapper fort en orchestrant une campagne fictive diffusée sur tous les réseaux sociaux pour briguer un « siège palestinien dans la troisième circonscription de Beyrouth » au sein du prochain Parlement, dans un Liban en pleine fièvre électorale.

« L’essentiel, c’est que les gens réagissent, qu’ils soient pour ou contre, et que cela provoque le débat. Pour certains, le dossier des Palestiniens est clos, le débat n’est pas facile » 

- Manal Kortam

Ni l’un ni l’autre n’existe, mais les réactions, elles, n’ont pas tardé. Certains Libanais s’insurgent contre son « arrogance », tandis que d’autres estiment que « le Liban a bien assez fait et payé pour les réfugiés palestiniens en les accueillant sur son sol depuis 1948 ». D’autres encore se remémorent certains dramatiques épisodes de la guerre civile ou estiment que Manal Kortam se moque de l’État libanais. 

Ces réactions, la jeune femme s’y attendait. « Je m’y étais préparée en me lançant dans cette campagne », confie-t-elle à Middle East Eye. « L’essentiel, c’est que les gens réagissent, qu’ils soient pour ou contre, et que cela provoque le débat. Pour certains, le dossier des Palestiniens est clos, le débat n’est pas facile. » 

Si, en tant que fille de Palestinien, il n’est bien évidemment pas question pour elle de revendiquer un quelconque siège de député au Parlement libanais, elle espère bien réveiller les esprits pour lutter contre les discriminations dont sont victimes, selon elle, les réfugiés palestiniens au Liban. 

Affiche de campagne de Manal Kortam

Très impliquée depuis quinze ans dans le développement socioéconomique des camps palestiniens, la jeune femme souhaite désormais passer à la vitesse supérieure en réclamant des droits pour les réfugiés « pris en otage depuis 70 ans ». « Leur situation est absurde, nous avons besoin de lois pour les intégrer et renforcer leur engagement dans la société », martèle-t-elle. 

Le premier recensement officiel effectué par le Comité de dialogue libano-palestinien, l’Administration centrale libanaise des statistiques et le Bureau central palestinien de recensement et de statistique, et rendu public en décembre 2017, a déterminé que le Liban compte sur son territoire 174 422 réfugiés palestiniens, répartis dans 12 camps et 156 agglomérations voisines des camps. Un chiffre à rebours de ceux véhiculés jusque-là, qui faisaient état de quelque 400 000 à 600 000 réfugiés.

L’UNWRA, en revanche, liste 469 331 Palestiniens enregistrés à ce jour au Liban. Un décalage dans les chiffres qui s’explique par le départ de certains réfugiés du Liban, sans signalement de leur changement de situation auprès de l’agence onusienne.

Droits sociaux et économiques

À travers son slogan #WeExist (Nous existons), Manal Kortam milite pour l’accès des réfugiés aux droits sociaux et économiques, comme le travail sans restriction, alors que le Liban interdit aux Palestiniens d’exercer plus de vingt professions — dans les domaines du droit, de la médecine ou de l’ingénierie, en vertu de la préférence nationale —, pourtant cruciales pour le développement d’une communauté responsable.

L’accès à la propriété en dehors des camps leur est également interdit, comme le stipule un amendement voté en 2001 à une loi datant de 1969. Le chômage touche 18,4 % de la population palestinienne, alors que le taux d’analphabétisme atteint les 7,2 %.

Des enfants palestiniens jouent dans le camp de réfugiés de Nahr al-Bared à la périphérie de la ville de Tripoli, dans le nord du Liban (AFP)

« J’évoque pour la première fois le concept des réfugiés résidents, car c’est ce que nous sommes, nous devrions avoir les mêmes droits, dont celui au travail, que les résidents », affirme Manal Kortam.

« Ce que je souhaite, c’est que l’on donne aux Palestiniens du Liban des opportunités pour qu’ils puissent faire des choix. On ne peut plus les laisser vivre comme des otages depuis 70 ans ».

« Ce que je souhaite, c’est que l’on donne aux Palestiniens du Liban des opportunités pour qu’ils puissent faire des choix. On ne peut plus les laisser vivre comme des otages depuis 70 ans »

- Manal Kortam

Cette militante de la première heure en est convaincue, « pour donner du dynamisme à la société palestinienne, il faut commencer par l’insérer dans le système, en l’occurrence le système libanais, sauf si le Liban déclare qu’il n’est plus un pays hôte ».

À cette fin, elle encourage l’État libanais à reprendre le contrôle des camps palestiniens.

Depuis l’accord libano-palestinien du Caire du 3 novembre 1969, le Liban a en effet abandonné de facto l’exercice de sa souveraineté à l’intérieur des douze camps répartis sur son territoire, laissant les Palestiniens s’autogérer. L’armée libanaise n’a ainsi pas le droit de pénétrer dans ces enceintes clôturées.

« Ce n’est pas dans notre intérêt que les camps restent fermés ; la souveraineté, ce n’est pas seulement sur le plan sécuritaire, c’est aussi donner des droits économiques, sociaux, culturels, mais jusqu’à présent, l’État libanais a refusé de prendre en main cette responsabilité », dénonce Manal Kortam.

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Cette remise en cause de l’accord du Caire pourrait aussi déplaire aux différentes factions armées établies dans les camps, notamment celui de Aïn el-Heloué, situé près du chef-lieu du Liban-Sud, à Saïda, et qui est le théâtre régulier d’affrontements meurtriers entre mouvances palestiniennes rivales. 

Égalité de traitement

Par le retour de la souveraineté libanaise sur les camps, Manal Kortam revendique le « droit des Palestiniens à être des citoyens actifs, représentés au niveau municipal », puisqu’actuellement, ce sont les municipalités qui gèrent, en coopération avec l’UNWRA, les camps installés sur leur commune.

« En Syrie, les réfugiés peuvent exercer toutes les professions, y compris être fonctionnaire ou officier dans l’armée, et disposent de tous les droits nationaux, hormis celui d’être représenté au Parlement », argumente-t-elle.

Des Palestiniens marchent dans une rue commerçante du camp de réfugiés de Beddawi, à Tripoli, en août 2010 (AFP)

La Syrie est en effet le seul pays, avec la Jordanie, à appliquer dans leur intégralité les recommandations de la Ligue arabe, établies dans le Protocole de Casablanca du 11 septembre 1965. Celles-ci stipulent que les réfugiés palestiniens doivent se voir assurer une égalité de traitement avec les nationaux des pays membres de la Ligue pour l’accès à l’emploi et la liberté de circulation, tout en préservant le droit au retour. Le Liban avait alors émis des réserves. 

« C’est pour cela qu’il faut un État fort, car cela permettrait de réguler le marché du travail pour les Libanais comme pour les Palestiniens, exploités sur le marché noir », explique la militante.

L’épineux problème de l’implantation

Autre cheval de bataille de Manal Kortam, les droits des femmes, dont celui de transmettre la nationalité à leurs enfants. Au pays du Cèdre, une loi émise en 1925 lors du Mandat français stipule que seul le père peut octroyer la nationalité libanaise à ses descendants.

« Pour donner du dynamisme à la société palestinienne, il faut commencer par l’insérer dans le système, en l’occurrence le système libanais, sauf si le Liban déclare qu’il n’est plus un pays hôte »

- Manal Kortam

Déjà revendiquée par des associations locales de défense des droits des femmes depuis plusieurs années, la transmission de la nationalité par la mère s’avère encore plus problématique pour les Libanaises mariées à des Palestiniens.

Une étude conjointe des administrations centrales des statistiques du Liban et des territoires palestiniens recense 3 707 mariages mixtes composés d’un Palestinien et d’une Libanaise, soit 7,2 % des 52 147 familles recensées dans les camps – et autant de cas où l’épouse ne peut transmettre sa nationalité à son mari ou à ses enfants.

Des enfants palestiniens fouillent les poubelles du camp de réfugiés de Chatila à Beyrouth (AFP)

Une véritable « ségrégation », selon Manal Kortam, elle-même directement concernée par la question, qui estime que cela génère chez les femmes un sentiment d’insécurité et d’injustice.

À l’occasion de la fête des mères, célébrée au Liban le 21 mars, le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil a lancé une initiative en faveur des femmes en soumettant un projet de loi autorisant les Libanaises mariées à un étranger à donner leur nationalité à leurs enfants, à l’exception des ressortissants des pays voisins, soit les Syriens et les Palestiniens.

Car le débat sur la transmission de la nationalité soulève une question extrêmement sensible pour les Libanais : celle de l’implantation des réfugiés palestiniens. Assumant sa position, Gebran Bassil avait précisé que l’exception faite aux femmes mariées avec un Palestinien ou un Syrien visait à « faire respecter la Constitution et à interdire la naturalisation des réfugiés ».

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Si elle comprend ces craintes dans un pays basé sur les équilibres communautaires et confessionnels, Manal Kortam indique que c’est pour cette raison justement qu’elle « demande un État fort, un État de droit basé sur la justice sociale et des valeurs communes ».

« S’il n’y a pas de repères dans la société, c’est un problème pour les Libanais eux-mêmes », juge-t-elle. Consciente que ce débat dérange, l’activiste confie « ne pas demander la naturalisation, pas seulement à cause du droit au retour, mais aussi parce que le droit à la nationalité relève davantage d’un choix personnel ».

Pourtant, elle compte bien poursuivre ses combats. « Nous préparons déjà une nouvelle étape post-élection et comptons demander des entrevues avec les dirigeants libanais ».

Sera-t-elle entendue ? En pleine campagne électorale, aucun homme politique libanais n’a réagi à ses propositions. Et il est loin d’être sûr que le dossier des droits des Palestiniens figure au premier rang des priorités de la prochaine législature, le Liban ayant d’autres problèmes urgents à gérer, tant économiques que sécuritaires.