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L’Égypte et le Soudan sont-ils au bord de la guerre ?

Le Caire et Khartoum se sont alliés avec des blocs de pouvoir opposés dans le cadre de la crise du Golfe, ce qui intensifie les tensions qui existaient déjà entre ces deux voisins
Le président soudanais Omar el-Béchir en visite à Bilal, dans la région du Darfour déchirée par la guerre, le 22 septembre 2017 (Reuters)



KHARTOUM – Les tensions entre l’Égypte et le Soudan se sont accrues ces derniers jours dans un contexte d’accumulation de forces militaires à leurs frontières et de craintes que la crise du Golfe ne s’étende désormais à l’Afrique de l’Est.

Des médias turcs ont rapporté le 4 janvier que des forces égyptiennes étaient arrivées en Érythrée, qui borde l’est du Soudan, avec le soutien des Émirats arabes unis et de groupes d’opposition de la région.

Le même jour, le Soudan a rappelé son ambassadeur au Caire, avant de déclarer deux jours plus tard l’état d’urgence dans l’État de Kassala, voisin de l’Érythrée, et de fermer la frontière sans explication. Des témoins oculaires à Kassala ont déclaré depuis lors qu’un grand nombre de soldats étaient depuis passés par ce secteur pour rallier la région frontalière.

Au cours de l’année écoulée, le Soudan et l’Égypte, qui entretiennent une inimitié de longue date, se sont alliés de plus en plus étroitement avec des blocs de pouvoir opposés du Moyen-Orient

Ahmed Abu Zeid, porte-parole du ministère égyptien des Affaires étrangères, a déclaré que Le Caire « [procédait] à une évaluation complète de la situation en vue d’apporter la réponse appropriée ».

Cette recrudescence des tensions intervient quelques semaines seulement après la venue du président turc Recep Tayyip Erdoğan à Khartoum, la première visite d’un dirigeant turc depuis le retrait de l’Empire ottoman du Soudan en 1885. Le Soudan et la Turquie ont signé treize accords au cours de la visite de décembre, dont des accords militaires.

Si Le Caire n’a pas commenté officiellement la visite d’Erdoğan, des médias pro-gouvernementaux ont toutefois dénoncé une conspiration contre la sécurité nationale de l’Égypte. Khartoum a démenti à son tour les accusations égyptiennes et soutenu que le Caire n’avait pas le droit de s’ingérer dans les questions soudanaises.

Au cours de l’année écoulée, le Soudan et l’Égypte, qui entretiennent une inimitié de longue date, se sont alliés de plus en plus étroitement avec des blocs de pouvoir opposés du Moyen-Orient. L’Égypte jouit du soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, les principaux défenseurs d’un blocus imposé depuis plusieurs mois au Qatar. Le Soudan s’est pour sa part allié avec le Qatar et la Turquie, qui dispose d’une base militaire dans le royaume du Golfe.

Ce n’est pas la première fois que les deux pays se brouillent.

1e raison : des frontières contestées

Outre l’Érythrée, deux autres conflits territoriaux ont tendu les relations entre le Soudan et l’Égypte au cours du demi-siècle écoulé.

La province du Darfour, dans l’ouest du Soudan, est marquée depuis deux décennies par une guerre qui a fait 300 000 morts et déplacé au moins 2,7 millions de personnes.

En mai dernier, le président Omar el-Béchir a déclaré que « l’armée soudanaise [avait] capturé plusieurs véhicules blindés égyptiens lors de récents combats dans le Darfour ». De même, il a précédemment accusé les services de renseignement égyptiens de soutenir des personnalités de l’opposition combattant ses troupes dans les zones de conflit du Nil Bleu et du Kordofan méridional.

Membre de l’Armée de libération du Soudan (faction Abdul Wahid) dans le nord du Darfour, en mai 2012 (MINUAD)

Cependant, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a rejeté les accusations et a déclaré que Le Caire ne jouait aucun rôle dans le Darfour. Les dirigeants rebelles ont également démenti les propos de Béchir.

Ensuite, il y a le triangle de Hala’ib, une région au nord du Soudan administrée de fait par l’Égypte depuis deux décennies et que Le Caire considère comme faisant partie du territoire égyptien. La région, riche en minerais et en pétrole, est revendiquée par l’Égypte et le Soudan depuis que ce dernier a obtenu son indépendance en 1956.

Le Caire a accru sa présence militaire dans la région depuis 1996, malgré les plaintes répétées de Khartoum auprès du Conseil de sécurité de l’ONU et les demandes formulées par le Soudan afin que le litige soit résolu par voie d’arbitrage.

En janvier 2016, le Soudan a mis ses forces en attente à la frontière avec l’Égypte pour la première fois en 60 ans, affirmant que l’armée égyptienne « provoqu[ait] » l’armée soudanaise dans la région contestée.

2e raison : les accords avec la Turquie

Les accords diplomatiques et économiques avec Khartoum se sont affaiblis au cours de la dernière décennie. Le pays fait toujours l’objet de sanctions internationales à la suite du conflit dans le Darfour, tandis que Béchir est toujours recherché par la Cour pénale internationale pour des crimes de génocide. Le Soudan du Sud a emporté les trois quarts des revenus pétroliers du pays lorsqu’il est devenu indépendant en 2011.

Il n’est donc guère étonnant que le Soudan se soit alors mis en quête d’alliances internationales là où il le peut. Au cours de sa visite, Erdoğan a déclaré que les deux pays visaient à faire passer le commerce bilatéral de 500 millions à 1 milliard de dollars par an dans un premier temps, puis à 10 milliards de dollars par an.

Accolade entre le président turc Recep Tayyip Erdoğan (à gauche) et le président soudanais Omar el-Béchir lors d’une cérémonie officielle d’accueil à l’aéroport international de Khartoum, le 24 décembre (AFP)

La Turquie souhaite pour sa part renforcer son influence dans la région, notamment à proximité des routes commerciales internationales qui traversent le canal de Suez au nord et le Golfe à l’est.

Ankara est actif sur le plan militaire en Somalie depuis 2009, date à laquelle le pays a rejoint la force multinationale de lutte contre la piraterie au large des côtes somaliennes.

En septembre 2017, la Turquie a ouvert sa plus grande base militaire à l’étranger dans la capitale somalienne, Mogadiscio. Cette base, qui aurait coûté 50 millions de dollars, entraînera 10 000 soldats somaliens, selon des responsables turcs et somaliens.

Ahmet Kavas, ancien ambassadeur turc au Tchad et conseiller du Premier ministre pour les affaires africaines, a déclaré à Middle East Eye que la présence de la Turquie en Afrique avait plus de sens que celle de tout autre pays.

« S’il y a un pays qui devrait être présent en Afrique, c’est la Turquie, a déclaré Kavas. L’anomalie était le XXe siècle, période à laquelle nous étions largement absents du continent et où les pays d’Europe de l’Ouest y ont mis le pied. »

Deux des accords signés lors de la visite d’Erdoğan ont particulièrement attiré l’attention du Caire.

Le premier a pour effet de louer à la Turquie l’île soudanaise de Suakin, située en mer Rouge, pour une durée de 99 ans. Au cours des siècles, l’île a été un carrefour commercial entre l’Afrique, l’Europe et le Golfe, ainsi qu’une passerelle vers la péninsule arabique à l’occasion du hajj. Elle abrite plusieurs sites historiques qui remontent à la colonisation du Soudan par l’Empire ottoman au XVIIIe siècle.

La Turquie a déclaré que certaines parties de l’île seraient restaurées par l’Agence turque de coopération et de développement et le ministère de la Culture et du Tourisme.

Asmaa al-Husseini, rédactrice en chef du quotidien égyptien Al-Ahram, a déclaré début janvier que Khartoum et la Turquie avaient convenu en secret d’établir une base militaire sur l’île, menaçant ainsi les voies maritimes de la mer Rouge.

Le deuxième accord permet à la Turquie de jouir d’une présence renforcée dans les eaux territoriales soudanaises entre les ministères chargés de la police, de la sécurité, de l’armée et de la défense, prétendument dans le but de protéger les navires de guerre soudanais ainsi que de lutter contre le terrorisme.

Alabas Alamin, expert en sécurité soudanais et général à la retraite, a affirmé que la présence accrue de la Turquie dans la mer Rouge était une « percée pour les ambitions turques qui inquiète les pays arabes alignés avec l’Arabie saoudite, en particulier l’Égypte ».

Ces accords ont suscité des plaintes au Soudan même. Abdallah Musa, membre dirigeant du Congrès Beja, un parti qui représentait un ancien mouvement rebelle dans l’est du Soudan et qui a signé un accord de paix avec le gouvernement en 2006, a déclaré que cette mesure constituait « une violation de la souveraineté soudanaise qui [mettrait] le Soudan dans une situation critique dans un contexte de conflits régionaux ».

L’Égypte et les pays du Golfe pourraient faire l’objet d’un chantage si les eaux étaient fermées à la circulation, a-t-il ajouté, ce qui perturberait les routes du pétrole vers les marchés internationaux.

Il a été rapporté que Khartoum et la Turquie avaient convenu en secret d’établir une base militaire sur l’île de Suakin (Bertramz/WikiCommons)

Cependant, l’ambassadeur turc au Soudan, İrfan Neziroğlu, a rejeté l’idée d’une ingérence de la Turquie dans les affaires internationales sur les territoires soudanais. « La Turquie et le Soudan n’ont rien à cacher au sujet de la mer Rouge ou de l’île de Suakin, a-t-il déclaré à MEE. Ce que nous avons annoncé publiquement correspond à ce qui se produira dans la mer Rouge. »

3e raison : les alliances avec le Golfe

La crise du Golfe qui a débuté à l’été 2017 a vu le Moyen-Orient se diviser entre un bloc de pouvoir opposé au Qatar incluant l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis et l’Égypte, et les soutiens de Doha, dont la Turquie et l’Iran.

« Khartoum fait clairement preuve de pragmatisme et d’opportunisme en sautant d’un camp à l’autre sans aucun autre objectif stratégique que de rompre l’isolement du régime », a expliqué Emad Hussien, rédacteur en chef du journal soudanais Alshorooq

Alhaj Warag, analyste politique et rédacteur en chef du journal en ligne turc Hurriyat, a déclaré à la télévision égyptienne que les ambitions turques avaient poussé Khartoum à construire son partenariat actuel avec Ankara – mais que cela pouvait mettre le Soudan dans une position délicate.

Tout d’abord allié à l’Iran, le Soudan a rejoint la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen, pour ensuite se diriger vers la Turquie et le Qatar, a observé Warag. « Si le Soudan continue de jouer avec l’axe régional pour en retirer des bénéfices, cela finira par avoir un impact grave pour le pays. »

Musa a averti que le Soudan risquait de devenir le prochain Yémen, déchiré depuis trois ans par une guerre entre des factions soutenues par les rivaux saoudiens et iraniens.

« Pour résoudre sa crise économique, Khartoum met tout le pays au centre de la polarisation régionale, a indiqué Musa. Mais cela aura de graves conséquences. »

4e raison : le plus grand barrage d’Afrique

L’Égypte s’inquiète profondément de l’impact sur son approvisionnement en eau du barrage de la Renaissance éthiopien, en cours de construction près de la frontière soudano-éthiopienne et censé être le plus grand du continent.

Addis-Abeba espère que le projet de 5 milliards de dollars sortira un large segment de ses plus de 80 millions d’habitants de la pauvreté et lui permettra de vendre l’énergie produite et de stimuler l’économie.

Des travailleurs construisent le barrage de la Renaissance près de la frontière soudano-éthiopienne, en mars 2015 (AFP)

Mais en Égypte, où près de 90 % de la population vit sur les rives du Nil ou à proximité, on craint qu’il n’y ait moins d’eau pour irriguer les cultures. Le Caire est également préoccupé par le fait que le Soudan, traversé par le Nil, se tiendra du côté de l’Éthiopie lors des pourparlers sur le barrage.

En décembre, des médias éthiopiens ont rapporté que l’Égypte souhaitait exclure le Soudan des pourparlers et inviter la Banque mondiale à procéder à un arbitrage.

Le ministère égyptien des Affaires étrangères a démenti cette suggestion et souligné que le Soudan constituait une partie prenante aux pourparlers qui ne pouvait être exclue.

Toutefois, un diplomate soudanais qui a demandé à conserver l’anonymat, n’étant pas autorisé à s’exprimer devant les médias, a confirmé à MEE l’exactitude de ces informations. « La position égyptienne concernant le barrage est regrettable, a-t-il ajouté. Ces manœuvres initiées par l’Égypte sont inacceptables car elles ne feront qu’entraîner des complications supplémentaires lors des pourparlers sur le barrage au lieu de résoudre les litiges. »

5e raison : les Frères musulmans

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a pris le pouvoir après avoir délogé son prédécesseur, Mohamed Morsi, en juillet 2013. Morsi était membre des Frères musulmans, une organisation aujourd’hui interdite en Égypte et dont les membres ont subi des procès inéquitables et des actes de torture, selon des groupes de défense des droits de l’homme.

Mohamed Morsi, ancien président égyptien et membre des Frères musulmans, est actuellement en prison (AFP)

Le Soudanais Béchir est quant à lui arrivé au pouvoir en 1989 lors d’un coup d’État militaire soutenu par les Frères musulmans et leur dirigeant, Hassan al-Tourabi, que le président actuel a ensuite évincé lorsque l’organisation s’est scindée en 1999.

Les médias pro-gouvernementaux égyptiens ont accusé à plusieurs reprises le Soudan d’abriter des membres égyptiens des Frères musulmans, une accusation qui a été démentie par les autorités soudanaises.

Dans un article intitulé « El-Béchir et le suicide politique », Emad Adib, chroniqueur pour le quotidien égyptien Al-Watan, a écrit que « le Soudan conspir[ait] avec la Turquie et le Qatar contre l’Égypte ».

La Turquie a apporté son soutien aux Frères musulmans : en février 2017, Erdoğan a déclaré que selon lui, ils ne constituaient pas « un groupe armé, mais en réalité une organisation idéologique » et que s’ils avaient été associés au terrorisme, ils auraient été chassés de Turquie.

Hassan Ali, professeur de sciences politiques à l’Université Alazhari, pense que la tension autour des Frères musulmans est un signe de la division idéologique entre le gouvernement islamiste de Khartoum et les dirigeants égyptiens, de plus en plus confrontés à des attaques militantes dans le Sinaï.

« Ces différences idéologiques sont la principale cause des tensions entre les deux camps. Les questions restantes, notamment le triangle de Hala’ib ou encore le barrage éthiopien, sont des questions en suspens qui ont été utilisées comme des cartes par les deux camps pour exercer une pression mutuelle. »

Une guerre à l’horizon ?

Pourtant, malgré les désaccords autour du barrage, des Frères musulmans, de l’île de Suakin ou encore des blocs de pouvoir, les experts estiment qu’aucun des deux pays n’a d’intérêt à entrer en guerre.

Abdul Moniem Abu Idriss, analyste politique soudanais, estime qu’il est peu probable que les tensions actuelles passent de joutes diplomatiques et médiatiques à un conflit militaire ouvert.

Les deux pays souffrent d’une profonde crise économique, ce qui limitera leur capacité à se battre ou à s’engager dans une escalade, a-t-il indiqué.

« Depuis 2011, ces deux voisins souffrent d’une détérioration économique. Le Soudan a perdu la majorité de ses revenus pétroliers depuis la scission avec le Soudan du Sud au cours de cette même année. »

« Les dictatures de ces deux pays veulent en réalité détourner l’attention du peuple de leurs crises intérieures »

– Alhaj Hamad, directeur du Centre soudanais pour le développement social et humain

« Dans le même temps, le tourisme égyptien, secteur vital pour l’économie égyptienne, a été frappé par les attaques terroristes continues. »

En outre, l’Égypte se rend aux urnes en mars – une vague de ferveur nationaliste, déclenchée par les relations avec le Soudan, pourrait alors renforcer la position de Sissi, servi par son passé de ministre de la Défense, de commandant en chef des forces armées et de directeur des services de renseignement militaire.

Idriss estime également que chaque camp « tente de créer un ennemi imaginaire pour détourner l’attention des deux nations de leurs besoins réalistes et quotidiens auxquels ils se sont montrés incapables de subvenir ».

« Même la présence militaire égyptienne au Soudan, en particulier dans le triangle de Hala’ib, est ancienne et remonte à 1996, donc je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de nouveau à cet égard », a-t-il ajouté.

De même, malgré les promesses de la Turquie, qui s’est engagée à soutenir Khartoum contre toute attaque égyptienne sur les côtes de la mer Rouge, les deux camps sont trop fatigués pour livrer une guerre.

« Les dictatures de ces deux pays veulent en réalité détourner l’attention du peuple de leurs crises intérieures », a précisé Alhaj Hamad, directeur du Centre soudanais pour le développement social et humain.

Selon lui, aucun des deux camps ne peut même se permettre de prétendre s’engager dans une guerre ouverte. « Je ne pense pas qu’ils iront plus loin. Cette situation actuelle ressemble plutôt à un équilibre des faiblesses. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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