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Libye : pourquoi Haftar a voulu prendre le contrôle du croissant pétrolier

Selon une source diplomatique algérienne en contact avec les autorités rivales en Libye, le général Haftar s'est emparé des terminaux pétroliers par crainte de se voir écarté par le Gouvernement d'union nationale (GNA), après la libération de Syrte
L’un des terminaux d’exportation de pétrole libyens, en grande partie inactif depuis deux ans et demi (AFP)

« Le général Haftar [général rebelle proche du parlement de Tobrouk, non reconnu par les Nations unies] est convaincu que Fayez al-Sarraj [le Premier ministre à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA), soutenu par les Nations unies] veut profiter de la victoire qui se profile à Syrte contre les combattants de l’État islamique [EI] pour l’évincer. »

Selon une source diplomatique algérienne qui s’est confiée à Middle East Eye, voilà pourquoi Haftar aurait décidé, d’une part, de prendre le contrôle des quatre principaux terminaux du croissant pétrolier (Zueitina, Brega, Ras Lanouf et al-Sedra), et d’autre part, de se faire promouvoir maréchal par le parlement de Tobrouk dans la nuit de mercredi à jeudi.

« Selon lui, le GNA cherche à avoir tous les pouvoirs, de manière exclusive, pour se déployer sur tout le territoire. »

Traduction : « Le parlement libyen promeut Hafter maréchal »

Khalifa Haftar, 73 ans, une des figures militaires les plus puissantes et les plus controversées de la Libye, refuse de reconnaître les autorités de Tripoli, appuyées par la communauté internationale, et l'accord signé fin 2015 au Maroc sous l'égide de l'ONU consacrant sa mise à l’écart.

« Nous avons ouvert un canal de communication avec lui et avec Akila Salah, le président du parlement de Tobrouk et chef suprême des forces armées », poursuit notre source.

« Nous avons également soumis aux deux autorités rivales une proposition : que les forces de Haftar se retirent du Croissant pétrolier et en échange, prennent une part active dans les combats contre l’EI à Syrte. Nous avons appris qu’en parallèle, un pays occidental qui participe aux frappes aériennes avait lui aussi proposé un marché à al-Sarraj et à Haftar, selon lequel le contrôle des terminaux serait donné à une compagnie de sécurité privée de ce pays. Mais aucun des deux n’a accepté. »

Pour Ibrahim Kassab, un ex-officier de l’armée libyenne vivant à Tripoli, « si aucun accord n’est trouvé, c’est pourtant ce qui va se passer, explique-t-il à MEE. Les Occidentaux se débrouilleront pour placer leurs propres sociétés de sécurité car l’enjeu financier est très important ».

Mercredi, l’armée libyenne dirigée par le général rebelle a remis la gestion des ports et des champs pétroliers à la compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC). Le directeur de la NOC Mustafa Sanalla a confirmé jeudi dans un communiqué que son institution était « chargée des terminaux » qui étaient « sécurisés », et a indiqué que les exportations de brut allaient « reprendre immédiatement ».

Pour Haftar, cette décision n’implique aucune cession du contrôle car si la NOC a déclaré rester « fidèle au Gouvernement d’union nationale », dans les faits, elle reconnaît aussi « appliquer les instructions données par le gouvernement de Tobrouk ». Quelles que soient les forces qui gardent les installations, les recettes pétrolières doivent être versées à la Banque centrale, qui se trouve sous l'autorité du GNA.    

Une reprise des exportations pétrolières, dont les recettes représentent une part importante du budget de l'État, est cruciale pour la Libye qui, en plus d’une profonde instabilité sur le plan politique et de la sécurité, fait face à une crise des liquidités.

Fayez al-Sarraj contesté

Jusqu’à maintenant, les terminaux étaient contrôlés par la Petroleum Facilites Guard, une sorte de milice dont la plupart des hommes appartiennent à la tribu de la région, les Mgharba. « Les médias ont parlé d’offensive mais en réalité, il n’y a pas eu de combats, assure un cadre d’une entreprise pétrolière en Libye à MEE. Il y a eu un accord entre les militaires et les miliciens. »

Le colonel Ahmed al-Mesmari, le porte-parole de l’Armée nationale libyenne (de Haftar), contacté par le quotidien arabophone algérien Chorrouk a donné une même version des faits. « La prise de contrôle des champs et des ports pétroliers s’est déroulée sans combat », a-t-il déclaré. Un petit accrochage a eu lieu à Zueitina mais sans pertes, car les jeunes combattants ont déposé les armes », a-t-il ajouté.

L'opération du général Haftar a suscité de nouvelles inquiétudes à l'étranger. Le représentant des Nations unies en Libye, Martin Kobler a mis en garde contre la « division » de la Libye et rappelé que la résolution 2259 de l'ONU stipulait que les installations pétrolières du pays devaient être sous l'autorité du GNA.   

Traduction : « Inquiet des combats rapportés dans le croissant pétrolier. Va s'ajouter aux divisions et à de nouvelles restrictions d'exportations. Le pétrole appartient à tous les Libyens »

À Tripoli, le chef du GNA, Fayez al-Sarraj a appelé mercredi « toutes les parties » à « se réunir d'urgence autour d'une même table pour discuter d'un mécanisme permettant de sortir de la crise. Mais il manque d’influence, et se retrouve de plus en plus contesté au sein de son gouvernement. Deux de ses membres, les vice-Premiers ministres Ali al-Qatrani et Fathi al-Majbari, ont récemment proclamé leur soutien à l'opération du général Haftar.     

À Syrte, les combats qui ont débuté en mai pour reprendre la ville, à 450 kilomètres de Tripoli, se poursuivent. « Les divisions politiques donnent beaucoup d’espoir aux combattants de l’EI, relève une source sécuritaire algérienne. Nous savons que des combattants arrivent d’autres villes en Libye, de Tunisie et du nord du Mali pour aider ceux à l’intérieur de Syrte. Nous savons même que plusieurs membres du groupe d’Abou Walid al-Sahraoui, un ex-combattant d’al-Qaïda qui a fait scission pour rejoindre Daech et s’est auto-proclamé chef d’al-Mourabitoune, le groupe fondé par Mokhtar Belmokhtar, ont tenté de rallier Syrte. »