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L’UE « hésite pendant que des enfants se noient », selon les humanitaires

Les militants accusent la politique d’asile de l’UE, qui verrouille les frontières terrestres, d’être responsable de l’augmentation des décès de migrants en Méditerranée
Des migrants sont secourus lundi après le naufrage d’une autre embarcation aux larges des côtes de l’île grecque de Rhodes (AFP)

Les corps continuent de dériver au large des côtes italiennes lundi après un weekend mortel au cours duquel au moins 800 personnes – dont des femmes et des enfants – se sont noyées alors qu’elles tentaient de rejoindre l’Europe à la recherche d’une vie meilleure.

Lundi, de nouveaux groupes de migrants ont tenté le voyage : au moins 20 d’entre eux se sont noyés et 300 autres ont réussi à survivre en s’accrochant aux débris de leur embarcation dans l’attente des secours envoyés de toute urgence depuis la côte.

Ces dernières tragédies font suite à une série d’incidents similaires, et on craint que plus de 1 600 personnes aient perdu la vie cette année en cherchant à traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe.

C’est plus de cinquante fois le chiffre observé à la même période l’année dernière – et le problème risque d’empirer au cours des prochains mois dans la mesure où la météo clémente risque d’encourager de nouvelles vagues de migration.

La forte hausse du nombre de morts de migrants a provoqué une crise au sein de l’Union européenne (UE), et des groupes de défense des droits de l’homme remettent en cause la légalité et la moralité de la réponse européenne.

Mesures d’urgence

Lundi, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont tenu une réunion d’urgence au Luxembourg pour discuter d’une approche conjointe face au nombre croissant de morts à leurs frontières.

A l’issue de la rencontre, la responsable de la politique étrangère de l’UE, Federica Mogherini, a déclaré que les dirigeants européens n’avaient « plus d’excuses », appelant les vingt-huit Etats-membres à agir immédiatement.

Une session supplémentaire est prévue pour jeudi afin de discuter d’un plan d’action en dix points ébauché par les dirigeants européens en vue d’enrayer le trafic d’êtres humains en Méditerranée.

Le plan inclut des mesures visant à renforcer l’actuel programme de secours en mer, qui fait l’objet de vives critiques, ainsi qu’à donner à l’UE un mandat militaire pour détruire les bateaux des trafiquants d’êtres humains.

La plupart des dix points du plan d’action ont pour objet de coopérer avec les Etats non membres de l’UE afin de freiner les départs des migrants, ainsi que de traiter les demandes d’asile et de rapatrier ceux qui ne satisfont par aux critères sélectifs pour l’obtention du statut de réfugié dans un pays d’Europe.

Suite à la rencontre, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Zeid Raad al-Hussein, a publié une déclaration sévère dans laquelle il accuse l’UE d’« échec en matière de gouvernance et d’un monumental manque de compassion ».

« Mettons un terme à l’indifférence qui est en train de transformer la Méditerranée en un vaste cimetière », a-t-il déclaré lundi.

En amont de la deuxième réunion d’urgence prévue mardi, l’ONG Save the Children a accusé les ministres des Affaires étrangères de l’UE d’hésiter alors que des « enfants se noient ».

« Ce dont nous avions besoin de la part des ministres des Affaires estrangères de l’UE aujourd’hui était une action permettant de sauver des vies, mais ils se montrent hésitants. Le sommet d’urgence de jeudi est maintenant une question de vie ou de mort », a indiqué dans un communiqué le directeur de l’ONG, Justin Forsyth.

« Chaque jour de retard signifie que plus de vies innocentes sont perdues et que l’Europe s’enfonce davantage dans un abysse immoral. Au moment où nous parlons, des personnes qui cherchent désespérément une vie meilleure se noient dans la politique. Nous devons reprendre les secours – et tout de suite. »

Amnesty International a également fustigé l’UE, indiquant que jusqu’à présent la réponse officielle avait été inadaptée et prévenant qu’« une tragédie humanitaire et humaine [se déroulait] aux portes de l’Europe ».

La directrice des programmes européens d’Amnesty, Iverna McGowan, a précisé à MEE que les dirigeants européens devaient éviter de « capituler face aux politiques fondées sur la peur et la recherche de boucs émissaires », mettant en cause un plus vaste système de politiques d’asile qui restreint les flux migratoires vers l’Europe par voie terrestre et conduit ainsi à l’usage croissant de la voie maritime, plus risquée.

« Les frontières terrestres ont été verrouillées en Espagne et en Europe de l’Est – ce qui dans les faits force les migrants à traverser la Méditerranée. »

La volonté de l’UE à agir reste douteuse. Après la réunion ministérielle, Fabrice Leggeri, le chef de Frontex (l’agence de l’UE chargée de coordonner la gestion des frontières européennes), a prévenu dans une déclaration que l’UE devait renvoyer dans leur pays d’origine tous les migrants économiques et œuvrer à l’arrêt complet de la migration économique.

Les dangers

La Méditerranée est de loin le point de passage le plus dangereux au monde pour les migrants. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), qui rassemble les données relatives aux décès de migrants de par le monde, indique que plus de 3 200 personnes ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée en 2014. En comparaison, 540 décès ont été comptabilisés dans la Baie du Bengale, le second passage le plus meurtrier au monde. La voie maritime la plus courte et la plus communément empruntée en Méditerranée relie la Libye à l’île italienne de Lampedusa – un voyage de quelque 295 kilomètres – mais de nombreux migrants font cap plus au nord en direction du continent.

Une forte hausse du nombre de décès a été observée ces dernières années et le flux de migrants tentant le périlleux voyage est toujours aussi intense. Selon l’OIM, le nombre de personnes qui ont trouvé la mort en essayant de rejoindre les côtes de l’Europe a augmenté de 500 % entre 2011 et 2014 en raison de l’oppression politique, de la violence et des difficultés économiques qui continuent de frapper, parfois plus durement que par le passé, la majeure partie du Proche-Orient et de l’Afrique sub-saharienne.

Ces chiffres remettent en cause la politique actuelle de l’UE, qui a drastiquement réduit ses missions de sauvetage en mer par peur que la présence de navires de sauvetage n’encourage davantage les flux migratoires vers l’Europe.

Les défenseurs des droits de l’homme demandent la reprise de Mare Nostrum, le programme lancé par l’Italie en octobre 2013 après qu’au moins 400 migrants sont morts par noyade suite à deux importants naufrages au large des côtes de Lampedusa.

Cette mission, qui a écumé 70 000 km2 de mer au large de la côte italienne, s’est terminée fin 2014 par manque de fonds. Plus de 150 000 personnes avaient été secourues au cours de cette année.

La mission de sauvetage en mer qui a remplacé Mare Nostrum, l’opération Triton financée par l’Union européenne, n’a reçu qu’approximativement un tiers des financements de Mare Nostrum, soit un total de 3 millions d’euros par mois. Son objectif principal est de contrôler les frontières de l’Europe plutôt que de porter secours aux migrants en détresse.

« Ce n’est pas une mission humanitaire », a confirmé à MEE Ewa Moncure, porte-parole de Frontex, insistant sur le fait que la mission avait tout de même sauvé pas moins de 8 000 personnes.

Un homme tient son enfant dans ses bras après avoir rejoint la Grèce par la mer – le nombre de migrants faisant le voyage par voie maritime vers la Grèce a fortement augmenté depuis que la frontière terrestre avec la Turquie a été fermée (AFP)

Les temps changent

Alors que la mission précédente avait une portée géographique plus large et bénéficiait de ressources plus conséquentes pour les patrouilles, la mission actuelle de sauvetage en mer repose largement sur l'espoir qu'au moins un passager dispose d'un téléphone satellite pour donner l'alarme si son embarcation est en difficulté dans les eaux internationales.

Cet équipement coûteux de communication permet aux utilisateurs d'envoyer un signal de détresse en haute mer, mais n'est pas présent sur toutes les embarcations.

Tara Brian, agent de recherche à l'OIM, a signalé ce lundi qu'il pourrait y avoir des embarcations qui coulent dans la Méditerranée « sans que personne ne le sache », ce qui augmenterait encore le nombre de migrants ayant péri, et dont la trace a été perdue.

Si des sauvetages ont lieu quotidiennement, l'opération Triton permet en réalité de sauver seulement un tiers des personnes ayant besoin d'aide au milieu des eaux agitées séparant la Libye, point de départ principal des navires de migrants, et l'Italie, première destination d'après les statistiques.

Le reste du secours est donné par les navires des garde-côtes italiens et les navires de transport commercial, qui tombent souvent sur des embarcations en détresse dans les eaux internationales, en dehors des attributions juridiques des missions de recherche et de sauvetage des garde-côtes italiens.

Les dépenses liées à l'opération Triton sont financées de manière centralisée par la plupart des Etats membres de l'UE ; toutefois, pour Nick Witney, chercheur principal en politique au Conseil européen des relations internationales (ECFR), l'opération nécessite des équipements tels que des hélicoptères et des navires.

Actuellement, seulement six des vingt-huit Etats membres de l'UE accordent des ressources et une expertise à l'opération de sauvetage des migrants, bien que l'opération Triton désigne l'« esprit de solidarité à l'échelle de l'UE » comme le décrit l'un de ses principes fondateurs.

Le Royaume-Uni s’est particulièrement attiré les critiques en se retirant de l'opération Triton en octobre 2014, lorsqu'un porte-parole du Foreign Office a déclaré que la mise en place d'un programme de sauvetage méditerranéen était « un facteur d'attraction involontaire encourageant plus de personnes à tenter la traversée dangereuse de la mer ».

Les pays de l'UE sont inégalement touchés par le nombre croissant de migrants qui tentent de traverser la mer et d'entrer dans leur territoire. L'Italie et Malte, dont les frontières littorales sont proches de la Libye, ont en vertu du droit international l'obligation de répondre aux signaux de détresse lancés dans leurs eaux territoriales, s'étendant jusqu'à une distance de 12 milles marins depuis la côte.

Mais l'Italie, en proie à une crise financière depuis que le ralentissement économique à l'échelle de l'UE a commencé en 2007-2008, affirme ne pas pouvoir assumer seule les dépenses liées à une mission coûteuse de recherches et de sauvetage.

Les ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l'UE se disputent maintenant pour savoir comment contrebalancer une rhétorique de plus en plus portée contre les immigrés et qui, comme le craignent les politiciens, pourrait rendre impopulaires sur le plan national les dépenses pour une mission humanitaire en Méditerranée, avec la nécessité de respecter le droit international.

« Depuis l'arrivée de la Grande Dépression [en 2007-2008], nous avons pu observer une recrudescence du populisme et du nationalisme à travers l'UE », a indiqué à MEE Nick Witney, de l'ECFR.

« L'UE prospère d'il y a dix ans était prête à mettre ses valeurs au premier plan du traitement des questions des réfugiés. Ce n'est plus le cas maintenant. »

Dans les pays de l'UE, la politique d'asile est généralement synonyme d'un faible nombre de places de réinstallation offertes aux réfugiés et d'une réglementation rigide relative au regroupement familial pour les migrants. Considérées dans leur ensemble, ces politiques de l'UE pourraient constituer une violation du droit international, selon Iverna McGowan d'Amnesty International.

« En vertu du droit international, il existe des obligations relatives au droit d'accès à l'asile, et manifestement, la combinaison de toutes ces politiques remet cela en question. »

« Plus généralement, le fait que l'Europe laisse des personnes mourir à ses portes compromet sérieusement sa crédibilité en tant qu’acteur de la défense des droits de l'homme dans la région. »

« Des milliers de personnes ont perdu la vie et un chapitre très sombre de l'histoire de l'Europe s’écrit. L'impératif moral d'agir n'a jamais été aussi fort. »