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Turquie : Silvan en état de siège alors que les combattants kurdes assoient leur autorité

La « résistance populaire » kurde affronte l’armée turque après neuf jours sous couvre-feu
Des véhicules militaires dans une rue déserte de Silvan, au sud-est de la Turquie, pendant le couvre-feu suite à des affrontements entre les forces turques et les militants kurdes (AFP)

Plusieurs personnes ont été tuées alors que les violents affrontements continuent entre les combattants kurdes et les forces turques à Silvan, une ville au sud-est de la Turquie.

L’armée turque a déployé des hélicoptères et des chars dans la ville, qui est sous couvre-feu depuis neuf jours, et les représentants de la population ont prévenu que les 90 000 habitants arrivent à court de nourriture, d’eau et d’électricité.

Au moins sept personnes, dont deux civils et un policier, auraient été tuées dans les affrontements entre des membres du Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire (YDG-H) – généralement désigné comme l’aile de la jeunesse du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – et les forces turques.

Des membres de l’YDG-H ont érigé des barricades et barré des rues, souvent armés d’AK-47.

S’adressant à l’agence de presse ANF (Firat News Agency), un combattant de l’YDG-H a présenté le conflit comme la résistance contre un État turc qui refuse toujours de reconnaître des droits aux Kurdes.

« L’histoire n’évoque jamais les atrocités subies par le peuple kurde aux mains de l’État turc », a déclaré Ekin Firat, une jeune femme impliquée dans la « résistance populaire » dans le quartier de Mescit à Silvan.

« Notre objectif n’est pas de creuser des tranchées en soi, mais plutôt de montrer que nous pouvons triompher des méthodes de l’État au moyen de tranchées, qui forment une défense contre les attaques visant notre peuple. Ce sont des endroits où nous protégeons notre peuple des atrocités de l’État. »

« Ce sont des endroits où nous offrons des solutions aux problèmes non réglés par l’État », a-t-elle ajouté.

Une délégation de députés du Parti démocratique du peuple (HDP) pro-kurde s’est rendue à Silvan pour observer les affrontements.

Feleknas Uca, Nursel Aydoğan, Ayşe Acar Başaran, Sibel Yiğitalp et Mehmet Ali Aslan ont visité la ville avec des représentants de l’association du barreau de Diyarbakır, mais n’auraient pas été autorisés à pénétrer dans les quartiers sous couvre-feu.

« Les autorités ne sont pas autorisées à transférer les cadavres à la morgue », a déclaré Aslan à la chaîne İMC TV.

« J’ai appelé le 112 pour avoir une ambulance, mais ils m’ont répondu qu’ils me rappelleraient plus tard, après avoir parlé avec les services de police de Silvan. Puis, ils m’ont dit que les ambulances ne pouvaient pas pénétrer dans trois quartiers en raison d’une opération militaire en cours. »

« Même Israël autorise les ambulances à entrer dans la bande de Gaza », a ajouté Aslan.

Les autorités locales de Diyarbakır ont démenti les assertions de certains habitants selon lesquelles des hélicoptères larguaient des bombes sur les civils.

« Les allégations dans certains médias, selon lesquelles ‘’les civils sont pris pour cible dans les opérations, un enfant de cinq ans a été tué par les bombes, des hélicoptères larguent des bombes dans le but de mettre les habitants de Silvan à genoux’’, sont sans fondement », a déclaré le bureau du gouverneur de Diyarbakır.

« Les opérations contre les terroristes se poursuivront résolument », a-t-il ajouté.

« Les Kurdes sont en droit de se défendre »

L’agitation règne dans le sud-est de la Turquie depuis la rupture d’un cessez-le-feu de deux ans entre l’État turc et le PKK en juillet.

Depuis lors, plus de 150 policiers et membres des forces de sécurité turcs ont été tués dans des affrontements avec les combattants kurdes, tandis que l’armée prétend avoir tué plus de 1 000 combattants du PKK, principalement dans le nord de l’Irak, mais aussi en Turquie – bien que le PKK conteste ces chiffres.

Alors que la situation sécuritaire se détériore et qu’un nombre croissant de politiques et de militants kurdes se retrouvent derrière les barreaux, de nombreuses villes et districts dans le sud-est ont commencé à décréter leur autonomie politique vis-à-vis de l’État.

Bien que le HDP ait cherché à se distancier de l’YDG-H, les responsables turcs de la sécurité ont souvent confondu les deux ; le président turc Recep Tayyip Erdoğan a qualifié à plusieurs reprises le vote pour le HDP de vote en faveur d’une « organisation terroriste ».

Mahmut Bozarslan, un journaliste kurde qui a récemment quitté Silvan, a déclaré que l’armée essayait de réaffirmer son autorité sur la région à la suite des déclarations d’autonomie.

« Ils ne veulent pas laisser la région au PKK », a-t-il indiqué à Middle East Eye.

« Ils essaient peut-être aussi de montrer que ces opérations ne relevaient pas de l’électoralisme – elles se poursuivent après les élections », a-t-il ajouté, de nombreux Kurdes pensant que les opérations anti-PKK étaient destinées à attiser le sentiment nationaliste juste avant les élections.

Il est courant dans les régions kurdes de Turquie d’accuser le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir d’être complice – tacitement ou directement – de la série d’attentats à la bombe perpétrés contre des militants kurdes et de gauche, dont celui commis dans la ville frontalière de Suruç en juillet, qui est généralement considéré comme ayant marqué la fin du cessez-le-feu.

Depuis lors, de nombreux militants kurdes ont affirmé que l’AKP cherche à se venger du fait que le HDP l’a privé de la majorité absolue au parlement et ainsi de la capacité constitutionnelle d’Erdoğan à accroître les pouvoirs de la présidence.

Nazmi Gür, le vice-coprésident du HDP en charge des affaires étrangères, a déclaré que les actions de l’YDG-H sont une réponse naturelle à l’incursion du gouvernement à Silvan.

« Quand vous attaquez quelque part, il faut s’attendre à une défense », a-t-il dit à MEE. « Les Kurdes sont en droit de se défendre contre toute attaque brutale. »

Il a expliqué que le HDP était « fortement opposé » aux massacres et à l’escalade des deux côtés, mais a déclaré que le gouvernement était l’ultime responsable de la perte de vies humaines.

« Ce sont l’AKP et Erdoğan qui ont rompu le cessez-le-feu et qui ont mis fin au processus de paix. »

Il a ajouté que le PKK avait déclaré un cessez-le-feu unilatéral avant le second tour des élections en novembre, mais que « l’AKP ne l’a jamais reconnu, n’a jamais cessé ses activités militaires, même le jour des élections. »

« Ils tiennent les deux parties pour responsables »

Alors que les troubles dans le sud-est montrent peu de signes d’apaisement, de nombreux habitants sont de plus en plus las de cette instabilité constante.

« Les gens sont en colère par rapport à cette situation », a déclaré Bozarslan.

« Ils tiennent les deux parties pour responsables – certaines personnes estiment que si le PKK n’avait pas apporté cette violence dans les villes, l’État ne réagirait pas comme ça. »

« D’autre part, certaines personnes accusent les responsables de la sécurité, arguant que si celles-ci ne mettaient pas toute cette pression sur les Kurdes, le PKK n’aurait pas adopté une stratégie de siège et de barricades dans les villes. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.