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Crainte dans la vieille ville de Diyarbakır, malgré une reconstruction à plusieurs millions

« Petit à petit, ils détruisent tout, même si les combats ont cessé »
Le quartier de Savas dans le district de Sur, Diyarbakır, Turquie (Oscar Durand)

DIYARBAKIR, Turquie – Liwaza Zamba (57 ans) a été contrainte de quitter sa maison par deux fois en raison du conflit continu entre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et l’État turc.

En 1993, après des mois de combats entre les soldats turcs et les militants kurdes, l’ensemble de son village figurait parmi les plus de trois mille villages détruits par l’armée, ce qui l’a obligée à déménager avec sa famille dans l’ancienne ville fortifiée de Sur à Diyarbakır.

« Nous nous inquiétions uniquement de sauver la vie de nos enfants et toutes les choses que nous possédions sont désormais mélangées aux décombres »

Liwaza Zamba (57 ans), Sur

Il y a un peu plus d’un an, Liwaza a attaché son foulard blanc à un bâton et l’a agité depuis sa fenêtre face aux soldats turcs, les implorant de la laisser elle, ses cinq enfants et 25 proches, quitter le district, qui était le site d’une intense bataille urbaine depuis un mois.

« La police avait constamment annoncé que nous devions partir, mais notre famille est restée aussi longtemps que possible, car mes enfants étaient si jeunes, il était difficile d’aller à l’extérieur avec les hélicoptères, les chars et les échanges de tirs », a déclaré Liwaza, assise sur le sol d’un appartement délabré qu’elle loue dans un quartier situé à moins d’un kilomètre de son ancienne maison.

« Nous sommes venus sans rien, nous nous inquiétions uniquement de sauver la vie de nos enfants et toutes les choses que nous possédions sont désormais mélangées aux décombres. »

Ruines dans le quartier de Savas dans le district de Sur, Diyarbakır (Oscar Durand)

En juillet 2015, l’UNESCO a ajouté le district de Sur à sa liste du patrimoine mondial, mais à la fin de l’année, les maisons anciennes, les églises et les mosquées étaient déjà menacées. Un an après la fin des combats, les autorités turques rasent le quartier à un rythme vertigineux et les habitants comme Liwaza n’ont aucun espoir d’y vivre à nouveau.

Entre décembre 2015 et mars 2016, dix-neuf forces de sécurité turques différentes – de la police à l’infanterie appuyées par des hélicoptères et des chars – ont lutté pour le contrôle de la moitié orientale du district fortifié de Sur, flanqué à l’est par le Tigre et à l’ouest par la circulation autrefois débordante du boulevard Gazi.

« Devrions-nous abandonner cette mosquée et Diyarbakır à ces bâtards ? »

Ahmet Davutoğlu, alors premier ministre, en 2016

Des responsables turcs ont déclaré que les combats ont commencé après que les militants locaux auprès des Unités de protection civile (YPS), un groupe lié au Parti des travailleurs du Kurdistan interdit (PKK), ont tenté de prendre le contrôle de cinq quartiers de Sur. Armés de mitrailleuses, de RPG et d’explosifs, les combattants ont mis en place des points de contrôle, érigé des barricades et creusé des tranchées pour bloquer les forces de l’ordre. Le gouvernement a imposé un couvre-feu 24 heures sur 24, puis a commencé une sanglante et difficile opération de lutte contre le terrorisme urbain.

Liwaza Zamba (à gauche) et fille Zaide Gul (37 ans, à droite) à Diyarbakır, en Turquie, le 23 mars (Oscar Durand)

En mars 2016, lorsque la zone a été déclarée dégagée, le gouvernement a annoncé que 279 militants et 60 membres des forces de sécurité avaient été tués. Le plus jeune militant présumé tué était une pré adolescente de 13 ans.

Cependant, les militants des droits de l’homme et les anciens responsables locaux affirment que l’opération a été stimulée par le souhait de longue date du gouvernement central de reconstruire Sur pour en faire une attraction touristique, le transformant en quartier qui serait trop cher pour que ses anciens habitants pauvres y vivent.

Les responsables nationaux et locaux travaillaient sur un plan de revitalisation pour Sur depuis 2012, mais en 2013, ces plans ont été suspendus après une forte opposition du gouvernement local nouvellement élu mené par le Parti démocratique des peuples pro-kurde (HDP).

Nouvelle vague de violences

En 2015, un cessez-le-feu de deux ans entre le PKK et la Turquie s’est effondré après la mort de deux policiers à Diyarbakır. Les forces de sécurité ont imposé des couvre-feux dans plusieurs villes du sud-est kurde ; des combattants des YPS, des habitants de Sur et de la campagne, ont afflué à Diyarbakır, déclarant plusieurs quartiers comme zones autonomes en août 2015.

« Les gens n’acceptaient pas l’idée que le gouvernement reconstruirait leurs maisons à Sur, donc certains jeunes ont décidé de le défendre », a déclaré Farrah, une ancienne habitante dont la maison a été détruite dans la bataille.

« Il y avait un couvre-feu et trois personnes dans mon quartier ont été tuées – une fille qui sortait pour acheter du pain, une femme accrochant des vêtements sur son balcon, un vieil homme essayant de nourrir les oiseaux : ils ont été abattus par des soldats. »

Les jardins d’Hevsel, à Diyarbakır, en Turquie, sont un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco (Oscar Durand)

Presque toute la moitié orientale de Sur – six quartiers de roches sinueuses de pavés avec des mosquées et des églises anciennes – avait été vidée de force de ses 25 000 habitants en mars 2016. Un mois plus tard, le premier ministre Ahmet Davutoğlu a prononcé un discours dans l’ancienne mosquée Ulu de Sur, félicitant les forces de sécurité pour avoir vaincu les militants et promettant que la zone serait reconstruite.

« Devrions-nous abandonner cette mosquée et Diyarbakır à ces bâtards ? », a-t-il demandé, sous le regard vigilant des soldats camouflés portant des mitrailleuses.

« Nous compenserons chaque propriétaire d’entreprise qu’ils ont blessé et reconstruirons toutes les maisons qu’ils ont détruites. Nous allons construire la ville de Sur pour en faire quelque chose que tout le monde veut voir. »

Depuis lors, des centaines de responsables locaux du HDP et d’autres partis pro-kurdes ont été arrêtés au sujet d’un prétendu soutien aux combattants des YPS et les élus de Diyarbakır ont été remplacés par des agents du gouvernement.

Entre reconstruction et destruction

En janvier 2017, le Premier ministre Binali Yıldırım a annoncé que le gouvernement envisageait de reconstruire 35 000 maisons dans le sud-est de la Turquie, y compris à Sur, « ravagée par la campagne de tranchées menée par l’organisation terroriste [le PKK] ». Des responsables gouvernementaux ont déclaré que 21 milliards de dollars étaient budgétisés pour la reconstruction, qui comprendra 7 000 habitations à Sur.

Ce mois-ci, le bureau du gouverneur de Diyarbakır a annoncé que 11 millions de dollars seraient consacrés à la restauration de maisons et de bâtiments historiques dans le district.

Le district de Sur, à Diyarbakır : la plupart de ces bâtiments sont vacants (Oscar Durand)

Mais c’est le contraire qui semble se produire, selon Mucahit Polat, membre du conseil d’administration de la chambre des architectes de Diyarbakır. Polat et ses collègues ont travaillé sur des propositions pour l’ancien plan de restauration et ont été ravis lorsque l’UNESCO a classé Sur au patrimoine mondial. Désormais, ils ont écrit une lettre ouverte à l’UNESCO, fustigeant l’organisation pour ne pas avoir fait pression sur la Turquie afin qu’elle sécurise le quartier.

« On peut voir où se trouvaient les tranchées, sur les cartes mais aussi où les combats ont eu lieu », a-t-il déclaré en parcourant une série de photographies aériennes de Sur dans son bureau. « Petit à petit, ils détruisent tout, même si les combats ont cessé. »

Une nouvelle forteresse

Elle-même une ancienne forteresse, la moitié orientale de Sur dispose d’une nouvelle forteresse, avec des dizaines de clôtures géantes en béton surmontées de barbelés, des dizaines de membres des forces de sécurité qui gardent les habitants à distance, des responsables locaux et des observateurs comme Mucahit Polat. Des rideaux géants ont été déployés à travers les rues menant à la zone et, le long du boulevard de Gazi, la police a dégagé tous les bâtiments et fermé les volets des bâtiments de plus d’un étage, visiblement dans le but de protéger les ouvriers du bâtiment se trouvant à l’intérieur des snipers des YPS, bien que cela empêche d’observer la zone.

« Il y a des milliers de structures historiques importantes que nous avons peur de perdre là-bas »

– Mucahit Polat, membre du conseil d’administration de la chambre des architectes de Diyarbakır

Quelques jours après que la zone a été déclarée dégagée, en mars 2016, le gouvernement central a annoncé qu’il expropriait 82 % des terres et des structures de Sur. Dans la mesure où l’Administration du développement du logement turque et le Trésor public détiennent déjà le reste des terres, cela signifie que la ville fortifiée appartient désormais intégralement au gouvernement central.

« Il y a des milliers de structures historiques importantes que nous avons peur de perdre là-bas », a indiqué Mucahit Polat. Plus de 60 % des plus de 450 structures – mosquées, églises, hammams et habitations – ont déjà été détruites ou gravement endommagées, d’après ses recherches.

Mucahit Polat, membre du conseil d’administration de la chambre des architectes de Diyarbakır, compare les destructions dans le district de Sur (Oscar Durand)

Un rapport de février 2017 du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a révélé que six mois après que le gouvernement a déclaré la fin des combats, environ 1 000 mètres carrés par jour étaient dégagés.

Les locataires comme Liwaza Zamba, qui constituaient la majeure partie des habitants de Sur, ont perdu leur droit de rentrer chez eux, certains ayant pu recevoir 5 000 livres turques (environ 1 285 euros) d’indemnisation pour les pertes matérielles et 1 000 livres turques (environ 260 euros) par mois pour louer une autre habitation.

Un retour impossible

Les propriétaires ont reçu 500 livres turques (environ 130 euros) par mètre carré de terrain qu’ils possédaient, a indiqué Mucahit Polat. « C’est beaucoup moins d’argent que ce que représente la valeur d’une parcelle historique et ce n’est certainement pas suffisant pour qu’ils puissent y vivre après la fin de travaux de restauration. »

Même ce niveau d’indemnisation est difficile à obtenir, a déclaré Ayhan Dogrual, coprésidente du district de Sur pour le Parti démocratique des régions (DBP), qui a également perdu sa maison dans le conflit.

« Maintenant, les résidents viennent nous dire que les autorités vont réduire le coût de la démolition de leur maison. » Un propriétaire qui devrait recevoir 100 000 livres turques (environ 26 000 euros) en vertu du plan d’indemnisation « se voit maintenant demander de payer 25 000 livres turques [environ 6 500 euros] pour les bulldozers, 5 000 livres turques [environ 1 285 euros] pour la main-d’œuvre », a expliqué Ayhan à titre d’exemple. « Une personne m’a affirmé qu’elle était descendue jusqu’à 30 000 livres turques [environ 7 700 euros] pour sa maison. »

« Le gouvernement a toujours affirmé qu’il voulait reconstruire Sur et que pour cela, nous devions quitter la zone, a indiqué Farrah, l’ancienne habitante. Maintenant, je suppose que leur souhait a été exaucé, d’une manière ou d’une autre. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.