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Au Yémen, les mines terrestres fauchent les vies des enfants

Les Yéménites déplacés par la guerre sont confrontés aux effets physiques et psychologiques dévastateurs des mines terrestres posées pendant le conflit
Abdullah Ahmed Abdullah, 11 ans, avec sa mère. Il a perdu un œil, son pied droit et une main dans l’explosion d’une mine terrestre, qui a aussi tué son frère (MEE)
Abdullah Ahmed Abdullah, 11 ans, avec sa mère. Il a perdu un œil, son pied droit et une main dans l’explosion d’une mine terrestre, qui a aussi tué son frère (MEE)
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HODEÏDA, Yémen

Avant la guerre, Abdullah Ahmed Abdullah menait une vie insouciante, passant ses journées en mer avec son père et ses frères à la recherche de poissons.

Le garçon de 11 ans est originaire d’un village côtier du district de Duraihimi à Hodeïda, où la plupart des gens, y compris les enfants, travaillent dans la pêche pour subvenir aux besoins de leur famille, manquant souvent l’école.

En 2017, les combats entre les camps rivaux de la guerre civile au Yémen ont atteint le village, incitant la famille d’Abdullah à fuir vers un endroit plus sûr sur la côte ouest.

« Quand nous avons commencé à jouer avec, il a explosé et mon frère est mort sur le coup. Et moi, j’ai été grièvement blessé »

- Abdallah Ahmed Abdallah, 11 ans

En moins d’un an, le village a été repris par les forces loyales au gouvernement internationalement reconnu, et la famille d’Abdullah et d’autres ont alors pu rentrer chez eux.

« Je suis retourné en mer avec mon père, mon frère et d’autres voisins. Nous étions heureux de rentrer chez nous et de reprendre notre travail », raconte-t-il à Middle East Eye.

Leur bonheur, cependant, fut de courte durée. La côte est désormais pleine de mines terrestres mortellement dangereuses.

« Un matin, en revenant de la mer avec mon frère Nader, nous avons ramassé un bloc de fer par terre, pensant que nous pourrions jouer avec », poursuit-il.

Abdullah savait que certains voisins avaient été victimes de mines terrestres, mais il ne savait pas à quoi elles ressemblaient.

« Le lendemain, nous avons joué avec l’objet en fer. Nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un engin explosif. Quand nous avons commencé à jouer avec, il a explosé et mon frère est mort sur le coup. Et moi, j’ai été grièvement blessé. »

Abdullah et Nader ont été transportés à l’hôpital, mais Nader était déjà mort, tandis qu’Abdullah saignait abondamment et était inconscient.

Handicap et traumatisme

« Quand j’ai repris connaissance, on m’a dit que j’avais été blessé par l’explosion de la mine terrestre avec laquelle je jouais, mais je ne savais pas ce qui s’était passé exactement. Je ne faisais que regarder mon corps et pleurer, et j’ai continué à le faire pendant des jours », confie le garçon.

Abdullah a perdu son pied droit et une main, tandis que son autre main a été paralysée par des éclats d’obus. Il a perdu un œil et pourrait perdre l’autre s’il ne reçoit pas les soins de santé dont il a besoin, explique sa famille.

Le père d’Abdullah, Ahmed, pêcheur, indique à MEE que de nombreux habitants de sa région ont marché sur des mines antipersonnel. Ils ont été tués ou blessés, et les survivants ont dû tout vendre pour se soigner.

« Moi aussi, j’ai tout vendu pour avoir de bons soins de santé pour Abdullah, mais en vain. Il peut perdre la vue à tout moment, car il a besoin de soins de santé spécialisés. »

Abdullah chez lui à Hodeïda, dans l’ouest du Yémen, le 10 octobre 2021 (MEE)
Abdullah chez lui à Hodeïda, dans l’ouest du Yémen, le 10 octobre 2021 (MEE)

Abdullah dépend de sa mère pour les gestes de la vie quotidienne. Le fait que ses mouvements et sa vue soient altérés l’a dévasté.

« Abdullah souffre d’un traumatisme psychologique. Parfois, surtout lorsqu’il se dispute avec ses frères et sœurs, il essaie de sauter dans le puits », raconte son père.

« Nader est mort, qu’il repose en paix, mais nous sommes encore plus attristés par Abdullah, car nous sommes témoins de sa souffrance tous les jours. »

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Depuis 2018, des mines terrestres, engins explosifs improvisés et munitions non explosées ont tué ou blessé au moins 1 424 civils au Yémen, dont beaucoup d’enfants, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitairesde l’ONU.

En avril 2021, le directeur du Centre exécutif de lutte contre les mines du Yémen, le général de brigade Ameen al-Oqaili, a indiqué que celles-ci avaient tué plus de 8 000 personnes, dont des enfants et des femmes, depuis le début de la guerre en septembre 2014.

Oqaili a accusé les houthis, qui combattent le gouvernement, de les avoir posées, déclarant que celles-ci avaient également tué 61 démineurs affiliés aux forces nationales pro-gouvernementales.

« Ces derniers ont démantelé et détruit plus de 689 000 mines et engins explosifs au cours des six dernières années dans ce pays ravagé par la guerre », a-t-il ajouté.

Des familles dévastées

Ahmed al-Nihari, 17 ans, du district d’al-Tuhayta à Hodeïda, revenait lui aussi de la pêche avec son père un jour d’août 2018 quand il a marché sur une mine antipersonnel. Son père a fait de même en venant lui porter secours.

« Nous avons été projetés de différents côtés par l’explosion. Je cherchais mon père, mais nous ne pouvions pas nous entraider », raconte l’adolescent à MEE.

Ahmed al-Nihari, à droite, a perdu sa jambe et son père dans l’explosion d’une mine (MEE)
Ahmed al-Nihari, à droite, a perdu sa jambe et son père dans l’explosion d’une mine (MEE)

« En quelques minutes, des pêcheurs ont réussi à nous sortir de ce champ de mines terrestres et nous ont emmenés à l’hôpital. Mais les blessures de mon père étaient graves et il en est mort. »

L’adolescent a perdu sa jambe et son père en une journée. Il ne peut plus travailler, et les neuf membres de sa famille se retrouvent désormais sans soutien financier.

« Le Yémen a un besoin urgent de soutien en matière de déminage pour qu’au moins, à la fin de la guerre, les gens puissent retrouver une vie normale »

- Abduljabar al-Zuraiqi, démineur

« J’arrive tout juste à me déplacer avec les béquilles et je ne peux pas travailler. Avant, je travaillais et j’aidais mon père, mais les mines terrestres ont changé notre vie pour le pire », commente-t-il.

Salima, la mère d’Ahmed, explique qu’en tant qu’aîné, il est censé être le soutien de famille, surtout maintenant que son père est mort, mais que malheureusement, il ne peut plus aller en mer.

« J’espère qu’une personne généreuse ou une organisation pourra aider mon fils en lui offrant une jambe artificielle afin qu’il puisse naviguer à nouveau. »

« Armes à long terme »

Abduljabar al-Zuraiqi travaille depuis des années au Centre exécutif de déminage du Yémen. Il explique à MEE qu’il doit utiliser des techniques traditionnelles parce que le Yémen ne dispose pas de dragueurs de mines modernes, et qu’il faut donc beaucoup de temps pour nettoyer une petite zone.

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« Le déminage n’est pas facile. Cela prend du temps et c’est dangereux. Nous ne pouvons pas deviner l’emplacement du réseau de mines antipersonnel. C’est pourquoi certains collègues ont été tués lors du déminage », dit-il.

« Habituellement, nous fouillons les routes principales et mettons des panneaux d’avertissement dans les zones suspectes afin que les gens puissent les éviter. »

Le Yémen a besoin d’aide pour éliminer les mines terrestres et les engins explosifs, estime-t-il.

« Des mines terrestres ont été posées en grande quantité dans les zones côtières. Malheureusement, nous ne pouvons pas les chercher partout. »

Il explique que certaines mines antipersonnel apparaissent après les pluies, tandis que d’autres ont été plantées dans des zones inattendues, constituant la plus grande menace pour les civils.

« Les mines terrestres sont des armes à long terme. Même si la guerre prend fin, elles continueront à tuer des civils car personne ne connaît le réseau de ces mines.

« Le Yémen a un besoin urgent de soutien en matière de déminage pour qu’au moins, à la fin de la guerre, les gens puissent retrouver une vie normale. »

Traduit de l’anglais (original).