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Au Yémen, les enfants sacrifient l’école pour survivre

Près d’un demi-million d’enfants ont abandonné l’école depuis le début de la guerre et beaucoup ont été contraints de travailler pour moins d’un dollar par jour

Selon l’UNICEF, le conflit et la catastrophe économique ont épuisé les ressources financières de la plupart des familles, entraînant de ce fait l’augmentation du nombre de mariages d’enfants et le travail des enfants (AFP)
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TA’IZZ, Yémen

Comme n’importe quel garçon de 12 ans, Mohammed Ghlaib se lève le matin et se prépare pour l’école. Mais sa journée commence beaucoup plus tôt. Et au lieu de prendre son déjeuner en quittant la maison, Mohammed attrape un seau rempli de confiseries yéménites appelées fawfal. Elles ne sont pas pour lui.

« Je ne veux pas voir mes enfants travailler dans l’école où ils sont censés apprendre les sciences, mais comme nous étions vraiment dans le besoin, j’ai été obligé de leur demander de travailler »

Tawfeeq Ghlaib

Mohammed vit avec sept membres de sa famille à Thobhan, à 70 km de la ville de Ta’izz. Bien que plusieurs organisations humanitaires opèrent à Ta’izz, aucune n’aide Mohammed et sa famille. « Je veux être assidu en classe, mais c’est difficile parce que je dois vendre mes bonbons avant midi », témoigne-t-il à Middle East Eye. « Si je suis assidu, ma famille n’aura pas assez d’argent pour acheter de la nourriture. »

Le père de Mohammed, Tawfeeq, est au chômage. Pour gagner sa vie, il s’est donc résolu à vendre des sandwichs aux pommes de terre bouillies avec Mohammed et un autre de ses fils, dans la même école. Mohammed y était scolarisé, mais ces des dernières années, les problèmes de sa famille pour survivre lui ont fait du souci. Il a donc interrompu sa scolarité pour donner un coup de main.

« Je me bats encore pour terminer ma scolarité et j’assiste à certains cours. Ainsi, si mon père trouve du travail, je pourrai reprendre mes études », explique le jeune garçon.

Mohammed vend des fawfal et parfois d’autres aliments dans l’école depuis deux ans, et ses camarades de classe l’ont encouragé en achetant ses confiseries. « Mes amis m’achètent des confiseries tous les jours et je suis heureux car en général, je vends tous les fawfal. Mais en réalité, j’envie mes amis qui peuvent aller en cours et ne travaillent pas comme moi », confie-t-il.

Mohammed confie gagner environ 500 riyals yéménites par jour, moins de deux euros, à peu près autant que son père et son frère qui vendent des sandwichs.

Tawfeeq précise à MEE : « Je ne veux pas voir mes enfants travailler dans l’école où ils sont censés apprendre les sciences, mais comme nous étions vraiment dans le besoin, j’ai été obligé de leur demander de travailler ». « Tous les membres de notre famille travaillent et si l’un de nous ne travaille pas, nous n’aurons pas de quoi manger », ajoute-t-il. Tawfeeq précise que sa femme et ses filles préparent les fawfal, des sandwichs et du jus de fruit, et que ses fils les vendent à l’école avec leur père.

Moins de deux euros par jour

Également âgé de 12 ans, Walid Abdullah Ahmed a huit frères et sœurs. Ils vivent en famille au sein de l’école al-Fajr, au sud de Ta’izz, dont la moitié a été transformée en un camp pour les Yéménites déplacés par la guerre. Walid allait à l’école dans la ville de Ta’izz, mais lorsque les combats sont arrivés dans son quartier, sa famille s’est réfugiée à l’école al-Fajr et, depuis il continue d’étudier dans la moitié encore utilisée aux fins prévues.

L’UNICEF recense aujourd’hui deux millions d’enfants non scolarisés (AFP)

L’année dernière, le père de Walid, Abdullah, a eu une infection de la colonne vertébrale et ne pouvait plus travailler comme ouvrier sur le marché. Walid a dû arrêter ses études et travaille désormais dans un petit magasin de l’école. « Aider ma famille à obtenir de la nourriture est plus important que d’étudier. Je ne peux pas étudier si mes frères et sœurs ont faim et si mon père n’a pas de médicaments », explique-t-il à MEE.

Trois des frères de Walid travaillent également pour aider la famille et occupent différents emplois sur le marché, nettoyant des voitures et transportant des marchandises. Comme Mohammed, Walid gagne moins d’un dollar par jour. C’est mieux que rien, estime-t-il. « Nous tous [frères et sœurs], gagnons 1 500 riyals [5,20 euros] par jour, ce qui est suffisant pour les dépenses de la famille. »

Abdullah espère voir ses enfants reprendre leurs études. Mais il n’est pas optimiste, car la nourriture est leur priorité. « Je suis un homme malade et je ne peux rien porter à cause de ma colonne vertébrale. Je suis donc pessimiste quant à l’avenir de mes enfants », déplore-t-il. « Je pense que mes enfants vont souffrir à l’avenir comme moi parce qu’ils n’ont pas reçu une éducation adéquate. » Abdullah est analphabète et n’a pu trouver comme seul travail une place d’ouvrier sur les marchés.

« Les employeurs exploitent les enfants »

Depuis l’escalade de la guerre au Yémen par la coalition saoudienne en 2015, près d’un demi-million d’enfants ont abandonné l’école, selon l’UNICEF. Cela porte à deux millions le nombre total d’enfants non scolarisés. 

Selon l’UNICEF, le conflit et la catastrophe économique au Yémen ont épuisé les ressources financières de la plupart des familles, entraînant de ce fait l’augmentation du nombre de mariages d’enfants et le travail des enfants.

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L’ONU estime que 22 millions de Yéménites ont besoin d’une forme d’assistance humanitaire et la guerre a poussé jusqu’à quatorze millions de personnes au bord de la famine.

L’Organisation internationale du travail avait déclaré en 2013 que plus d’1,3 million d’enfants au Yémen travaillaient, dont 469 000 dans la tranche d’âge des 5-11 ans.

Selon Jamal al-Shami, fondateur de Democracy School, une ONG locale basée à Sanaa, la capitale, le nombre d’enfants astreints au travail a doublé au cours des trois dernières années de la guerre, mais il n’y a pas de nouveau chiffre précis.

« Au cours de la guerre, de plus en plus d’enfants sont devenus les soutiens de famille dans celles où les parents ont perdu leur emploi, et la plupart des enfants qui travaillent se trouvent dans les zones rurales », relève Shami pour MEE.

« Les employeurs exploitent les enfants parce que ceux-ci acceptent n’importe quelle somme d’argent pour leur travail et acceptent tout type de travail forcé, mais les adultes ont besoin de plus d’argent et n’acceptent pas n’importe quel travail. »

Selon lui, les enfants occupent plusieurs types d’emplois, comme la vente d’articles sur les marchés, le travail en usine, la construction ou comme porteurs. La plupart travaillent dans l’agriculture dans les zones rurales. « Vous pouvez trouver des enfants qui travaillent n’importe où, et même dans les batailles, vous pouvez les voir se battre pour de l’argent », note Shami. « Les enfants sont les victimes les plus faibles de cette guerre. »

« Espaces adaptés aux enfants »

Selon l’UNICEF, au moins 2 419 enfants ont été recrutés dans les combats depuis mars 2015.

L’UNICEF, avec la coopération du ministère des Affaires sociales, a créé des « espaces adaptés aux enfants » dans plusieurs provinces afin de les protéger du conflit.

« Je rêve d’être architecte, alors j’espère passer mon temps à étudier et à lire avec mes amis l’après-midi »

Mohammed Ghlaib

Pour Aseel Abubakr, assistante sociale dans l’un de ces espaces à Ta’izz, ces initiatives permettent d’éduquer les enfants et aident certaines familles en leur fournissant occasionnellement de la nourriture.

« Nous faisons de notre mieux pour lutter contre le travail des enfants en enseignant aux enfants qui travaillent les effets dangereux de ce problème, et nous éduquons la société à ne pas exploiter les enfants », explique Abubakr à MEE.

« Parfois, nous envoyons les enfants nécessiteux qui travaillent à des spécialistes pour leur fournir des articles de base afin que les enfants puissent arrêter de travailler. »

Mohammed, l’enfant vendeur de friandises, espère trouver quelqu’un pour aider sa famille afin qu’il puisse se concentrer uniquement sur les études. « Je rêve d’être architecte, alors j’espère passer mon temps à étudier et à lire avec mes amis l’après-midi », confie-t-il. « Si ma famille a suffisamment de nourriture et de produits de base, j’arrêterai définitivement de travailler. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.