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Islam politique et politique américaine en 2015

Beaucoup de décideurs politiques en Occident et, curieusement, dans plusieurs pays arabes ont assimilé les courants d’islam politique aux groupes radicaux et terroristes

Washington, Etats-Unis – Cette année, l’islam politique arabe sera très influencé par la politique américaine dans la région, comme c’est le cas depuis que l’administration Obama est arrivée au pouvoir il y a six ans.

Le regain de popularité des Etats-Unis, observé au début de la présidence d’Obama en janvier 2009, avait en effet coïncidé avec le succès de l’islam politique dans le monde arabe. Cependant, lorsque les autocrates arabes ont senti la politique américaine régionale battre de l’aile et l’influence de Washington s’affaiblir, ils ont commencé à réprimer les partis d’islam politique locaux en toute impunité, malgré les protestations américaines.

Cette équation politique, qu’on s’attend à voir se généraliser dans l’année qui vient, n’est pas de bon augure pour l’islam politique. En 2015, comme l’année dernière, les Etats-Unis s’intéresseront davantage au soutien des autocrates arabes dans le combat contre les forces de l’Etat islamique qu’aux mauvais traitements subis par les partis et mouvements de l’islam politique, ce qui aura de graves conséquences sur le long terme.

Depuis la mi-2013, la priorité donnée par l’administration Obama à ce besoin tactique de courtiser les dictateurs dans son combat contre les groupes terroristes a pris le dessus sur ses objectifs d’engagement envers les populations locales. Le soutien grandissant de l’Amérique aux dictateurs arabes s’est fait au sacrifice de l’islam politique. Ainsi, Washington semble peu soucieux des milliers d’islamistes et autres militants d’opposition qui croupissent dans les prisons égyptiennes.

Qu’est-ce que l’islam politique ?

Ce jugement est étayé par plusieurs hypothèses. Premièrement, le terme « islam politique » renvoie aux partis et mouvements politiques islamiques qui ont rejeté la violence et ont opéré un mouvement stratégique vers une politique de participation et de coalition à travers des élections libres.

L’islam politique arabe inclut généralement les Frères musulmans en Egypte et en Jordanie, le Hamas en Palestine, le Hezbollah au Liban, Ennahda en Tunisie et al-Wefaq au Bahreïn.

Le terme exclut en revanche les groupes radicaux et terroristes comme l’organisation de l’Etat islamique, al-Qaïda dans la péninsule arabique, au Maghreb islamique, en Iraq et en Syrie, ou des groupes d’opposition armés en Iraq, en Syrie, au Yémen et en Libye. Il ne s’applique pas non plus aux groupes terroristes en Afrique comme Boko Haram, al-Shabab, et autres.

Malheureusement, ces trois dernières années, beaucoup de décideurs politiques occidentaux et, curieusement, dans plusieurs pays arabes ont assimilé les courants d’islam politique à des groupes radicaux et terroristes. Ce lien incorrect au service d’intérêts égoïstes a permis à Washington de se donner bonne conscience pour justifier ses relations confortables avec les autocrates arabes et sa tolérance vis-à-vis de la répression sanglante subie par les citoyens de leurs pays.

La répression engendre le radicalisme

Cela donne aussi une bonne excuse à ces autocrates pour supprimer les partis islamiques et les exclure du processus politique. Dans une interview donnée le mois dernier à la presse, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a fermement condamné les Frères musulmans et s’est engagé à ce que le mouvement ne fasse pas son entrée au parlement égyptien.

Les récentes lois anti-terroristes en Egypte, approuvées par Sissi et d’autres autocrates arabes, a fourni une couverture pseudo-légale pour faire taire l’opposition, y compris les courants d’islam politique.

Des définitions fourre-tout et approximatives du terrorisme ont été inclues dans ces décrets afin de pouvoir incarcérer toute personne ou tout groupe susceptible de « nuire à l’unité nationale ». Toute critique du régime ou de son chef est maintenant perçue comme un acte « terroriste », passible d’une longue peine d’emprisonnement.

L’arrestation le 28 décembre au Bahreïn du secrétaire général d’al-Wefaq, le cheikh Ali Salman, est un autre exemple des mesures draconiennes prises à l’encontre des dirigeants de mouvements et de partis d’opposition pacifique dans la région. Il est fort probable que la répression de ces groupes par les régimes se renforce en 2015.

Deuxièmement, si les organisations terroristes sont effectivement une menace pour la région et les pays occidentaux, inclure les courants d’islam politique dans la gestion de leurs pays est en revanche une bonne chose à long terme pour la stabilité intérieure et la sécurité régionale. Cela servirait également les intérêts des puissances occidentales dans la région.

L’histoire récente nous a appris que l’exclusion et la répression conduisent souvent à la radicalisation. Plusieurs jeunes issus de ces partis ont déjà abandonné la politique participative pour se tourner vers une politique de confrontation et de violence. Ce phénomène risque de s’amplifier en 2015, en parallèle de la généralisation et institutionnalisation de la répression de l’islam politique.

Troisièmement, les graves erreurs commises par les Frères musulmans et Ennahda lors de leur premier essai au pouvoir ne sont pas surprenantes étant donné leur manque d’expérience au gouvernement. Ils ne sont cependant pas les seuls à avoir eu de si mauvais résultats. Cela ne devrait pas non plus servir de prétexte pour les destituer illégalement et annuler le processus démocratique, comme l’a fait Sissi avec son coup d’état en Egypte en 2013.

Même si les partis politiques islamiques ont tendance à remporter les élections faisant immédiatement suite au renversement des dictateurs, leur soutien populaire est mis à dure épreuve lors des élections suivantes. Le récent scrutin post-printemps arabe en Tunisie en est une illustration.

Lorsque l’on donne la possibilité aux citoyens du monde arabe de participer à des élections justes et libres, ils sont capables d’élire le parti qui servira le mieux leurs intérêts, sans se préoccuper qu’il soit islamique ou laïc.

Si en 2013 le maréchal Sissi avait permis aux Frères musulmans et au président Mohammed Morsi de rester au pouvoir jusqu’aux prochaines élections, ceux-ci n’auraient pas été réélus si l’on en croit les sondages d’opinion réalisés à cette époque.

Or Sissi et sa junte militaire n’étaient pas vraiment attachés à voir une véritable transition démocratique s’opérer en Egypte. Selon les rapports de l’ONG Human Rights Watch, la situation des droits de l’homme en Egypte actuellement est bien pire qu’elle ne l’était sous l’ancien président Hosni Mubarak.

Les Etats-Unis et l’Islam politique

A son arrivée au pouvoir, le président Obama avait compris que les désaccords entre les Etats-Unis et le monde musulman, en particulier l’islam politique, avaient pour cause des politiques précises et non pas l’absence de valeurs partagées en matière de bonne gouvernance. La perception, largement répandue chez les musulmans, que la guerre américaine contre le terrorisme était une guerre contre l’islam, était un élément clé de ces désaccords.

L’administration Obama avait aussi réalisé qu’étant donné qu’une proportion minime de musulmans était engagée dans la violence et le terrorisme, les Etats-Unis devaient trouver un moyen de gagner à leur cause les 1,6 milliard restants de musulmans à travers le monde. Cela a conduit le président Obama, au tout début de son mandat, à accorder des interviews aux chaînes arabes et à faire son discours historique du Caire en juin 2009.

Cependant, alors que les guerres en Irak et en Afghanistan s’enlisaient, et que les attaques de drones provoquaient toujours plus de morts civils au Yémen, en Afghanistan et ailleurs, beaucoup de musulmans sont redevenus méfiants, doutant de la sincérité de l’engagement de Washington envers le monde musulman.

Le début des soulèvements arabes en 2011, connus sous le nom de « Printemps arabe », et le renversement des dictateurs ont incité les Etats-Unis à soutenir les appels à la liberté, aux réformes politiques, à la dignité et à la démocratie.

Washington a annoncé qu’il pourrait s’entendre avec les partis de l’islam politique, en particulier les Frères musulmans et Ennahda, aussi longtemps que ceux-ci s’engageraient dans un processus de changement pacifique respectant les principes de pluralisme, d’élections libres et de démocratie.

Cette ouverture sans précédent a favorisé la bonne fortune de l’islam politique et des politiques inclusives dans le monde arabe. Cependant, le rapprochement américain avec l’islam politique n’a pas duré plus de deux ans.

La marche à suivre

Bien que  l’on puisse ne pas être d’accord avec l’idéologie de l’islam politique, c’est de la pure folie de penser qu’une stabilité interne et une sécurité économique de long terme en Egypte, au Bahreïn, en Palestine ou au Liban pourraient se concrétiser sans le concours des Frères musulmans, d’al-Wafaq, du Hamas ou du Hezbollah au gouvernement.

Dorloter les autocrates est une stratégie à court-terme qui ne peut fonctionner à longue échéance. Plus longtemps dureront ces relations intimes, plus les musulmans reviendront à cette croyance première que la guerre américaine contre le terrorisme est une guerre contre l’islam.

Les pays arabes qui ont vu la chute de dictateurs, en particulier l’Egypte, reviendront, avec le consentement de Washington, à la répression et à l’autocratie, comme si le Printemps arabe n’avait jamais eu lieu.

- Emile Nakhleh, ancien haut officier des services de renseignements, est enseignant-chercheur à l’université du Nouveau-Mexique, et l’auteur de A necessary engagement: reinventing America’s Relation with the Muslim Worlds.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye. Cet article a été initialement publié par IPS et reproduit avec son autorisation.

Légende photo : jeune homme participant à une manifestation à Benghazi, Libye (AFP).

Traduction de l’anglais (original).