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La vie de domestique au Liban

En 2008, plus d'une travailleuse domestique immigrée trouvait la mort chaque semaine au Liban, principalement par suicide ou suite à une tentative d'évasion manquée

Dans la république libanaise, la vie a en général peu de valeur, quoiqu’évidemment à des degrés différents.

Pour les hommes politiques et les autres personnalités en vue qui sont régulièrement la cible d'assassinats, la faible valeur de leur vie est le reflet de la valeur disproportionnée qui leur est attribuée.

Pour les habitants du sud du Liban et des régions voisines, la valeur de la vie est liée à leur existence sur la ligne de mire d'Israël et à la présence de munitions israéliennes non explosées à leurs pieds.

Pour les victimes de petits différends, c'est souvent le résultat de l'afflux d'armes légères dans le pays, auquel s'ajoute l'impunité généralisée sur la base de connexions sociales et politiques.

Enfin, pour les travailleuses immigrées employées dans le secteur des services domestiques, leur statut de sous-être humain et le manque inhérent de valeur que l'on attribue à leur vie est au final ce qui les rend précieuses.

Pour un investissement minime, les employeurs libanais ont la possibilité de se servir d'une aide ménagère comme ils se serviraient d'un aspirateur, d'un mixeur ou d'un autre appareil ménager.

Bien sûr, tout le monde s’en moque si vous avez envie de piétiner votre aspirateur, de le projeter contre le mur ou de l'enfermer dans une chambre. On ne vous demande pas non plus de verser à votre appareil une rémunération cohérente en temps opportun.

Les attributs humains des travailleuses immigrées demeurent toutefois utiles pour certaines choses : un aspirateur n'est d'aucune utilité pour transporter les courses, préparer du taboulé ou élever des enfants.

Le défi Google

Selon l'Organisation internationale du Travail (OIT), le Liban, dont la population est d'environ quatre millions de personnes (avant l'afflux des Syriens), compte plus d'un quart de million de travailleuses domestiques immigrées. La plupart d'entre elles sont originaires de pays comme l'Ethiopie, le Sri Lanka, les Philippines ou encore le Bangladesh. Grâce à un système de parrainage de visas appelé « kafala », elles vivent presque entièrement à la merci de leur employeur libanais.

Les mauvais traitements subis par ces travailleuses ont été amplement démontrés : confiscation de passeports, retenue de salaires, interdiction d'avoir du temps libre ou de sortir de la maison. Les violences verbales, physiques et sexuelles sont monnaie courante.

En 2008, Human Rights Watch a signalé qu'en moyenne, plus d'une travailleuse domestique immigrée trouvait la mort chaque semaine au Liban, principalement par suicide ou suite à une tentative d'évasion manquée du lieu de résidence de l'employeur.

Néanmoins, après plusieurs heures de recherches sur Google, on ne trouve quasiment aucun exemple d'affaire où un employeur est poursuivi pour comportement abusif. Une rare exception confirme la règle : en 2009, une Libanaise a été condamnée à quinze jours de prison et à deux ou trois amendes pour avoir battu violemment sa domestique.

Cette affaire n'était clairement pas censée créer le précédent susceptible de pousser à rendre des comptes, comme certains l’espéraient, et les atrocités ont donc repris au même rythme. En 2012, par exemple, lorsqu'une Ethiopienne a été battue en public devant le consulat éthiopien à Beyrouth, l'un des agresseurs a été identifié comme étant le frère du directeur de l'agence de recrutement avec laquelle la femme était entrée au Liban.

Des séquences vidéo de cet incident ont été diffusées à la télévision libanaise. La domestique s'est pendue deux jours plus tard. Fin de l'histoire.

L’habituel « couvert » du syndicat

L'année dernière, pour al-Jazeera, Mazin Sidahmed donnait quelques-unes des raisons expliquant une telle impunité :

« Les travailleuses immigrées sont explicitement exclues de l’ensemble du droit du travail en vigueur au Liban, dans la mesure où chaque loi commence par une déclaration indiquant que cette dernière ne s’applique pas aux travailleurs domestiques. En outre, le Liban n'est pas signataire de la convention [de l'OIT] sur le travail décent pour les travailleurs domestiques, ni de la Convention internationale des Nations Unies sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille. »

Il est rare, bien sûr, que le Liban applique ou même respecte les lois qu’il a approuvées officiellement. Ce qui indique que la récente déclaration du ministre libanais du Travail Sejaan Azzi, qui promet la mise en place d'une nouvelle législation afin d'appliquer et de protéger les droits des travailleurs immigrés, mériterait bien plus qu'un soupçon de scepticisme.

Le ministère du Travail a également décidé de qualifier d'« illégale » la création d'un syndicat de domestiques incluant les travailleurs immigrés. Dans une déclaration reprise par le journal libanais The Daily Star, le ministère a condamné la « formation de groupes sous le couvert de syndicat ».

Comme si l'Etat islamique essayait de se faire passer pour un syndicat ou une autre entité de ce type.

Lorsque des travailleuses ont donné suite à leur projet de s'organiser, et ont convoqué une conférence inaugurale à Beyrouth le 25 janvier, le ministère du Travail a menacé de déployer les forces de sécurité intérieure sur le lieu de rassemblement afin de contrecarrer cette action prétendument « illégale ».

Une noble entreprise à n'en pas douter, dans un pays où les forces de l'ordre sont elles-mêmes au-dessus de la loi.

Un cauchemar pour les élites

La conférence, qui a rassemblé plusieurs centaines de travailleurs étrangers et libanais, a posé les fondations du premier syndicat de domestiques de la région.

Une domestique philippine violée et battue par son employeur s'est exprimée pour l'AFP au sujet de l'organisation naissante : « Avec ce syndicat, je ne me sentirai plus seule face aux abus. »

Pourquoi donc le gouvernement libanais veut-il jouer les rabat-joie ?

Pour commencer, la perspective de voir un secteur infiniment exploitable de la population active exiger soudain des droits est un cauchemar évident pour les élites, dont les intérêts sont les uniques fondations de l'Etat du Liban.

Selon les élites, si les travailleurs immigrés sont autorisés à joindre des syndicats officiellement reconnus, cela marquera le début d'une dérive qui risque de voir tous les opprimés du Liban, que ce soient les Libanais en situation de pauvreté, les Palestiniens ou encore les Syriens, réclamer des libertés.

Et, voyez-vous, il se pourrait alors que les Libanais plus aisés aient eux-mêmes à porter leurs emplettes.

Mais le danger représenté par cette solidarité entre travailleurs dépasse les frontières du Liban : cette réalité est sans doute très bien assimilée par les émirs du Golfe et les autres personnalités de la région dont la richesse obscène est inversement proportionnelle aux conditions de vie des travailleurs immigrés.

Les Emirats arabes unis, eux au moins, sont prêts à agir, avec leur armée de mercenaires montée par le personnage tristement célèbre qu'est Erik Prince, le fondateur de Blackwater. Comme le New York Times l'a noté en 2011, ces troupes « pourraient être déployées si les Emirats venaient à être confrontés à des troubles dans leurs camps de travail surpeuplés ou à des manifestations pro-démocratie ».

Alors que le Liban se plaint de la « formation de groupes sous le couvert de syndicat », n'oublions pas qu'une forme revisitée d'esclavage continue de prospérer sous le couvert de la normalité et de la bienséance.

- Belen Fernandez est l'auteure de The Imperial Messenger: Thomas Friedman at Work (Verso). Elle collabore à la rédaction du magazine Jacobin.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : Beyrouth, où des travailleurs se sont réunis le 25 janvier pour poser les fondations du premier syndicat de domestiques de la région (AFP).

Traduction de l’anglais (original).