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« Ôter le voile n’a pas entamé ma foi » : pourquoi des musulmanes décident de ne plus se voiler

Le phénomène reste mineur mais crée des remous dans les cercles musulmans. Le renoncement au voile, vêtement culturel pour les uns, sixième pilier de l’islam pour les autres, en dit long sur la pression exercée par la société envers celles qui le portent
Selon la sociologue Hanane Karimi, dont la thèse aborde la question du dévoilement, ces femmes « passent d’un islam conservateur à une pratique plus spirituelle de la religion » (MEE/Nadja Makhlouf)
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PARIS, France

« J’ai décidé de renoncer à mon voile en 2016, mais je ne suis passée à l’acte qu’en 2017 ». À 28 ans, Samia*, ex-juriste devenue entrepreneure, jette un regard lucide sur son expérience du voile. Et du dévoilement, surtout.

Car elle l’a bien vu, se dévoiler n’est pas un acte évident vis-à-vis de soi-même. Vis-à-vis des autres non plus. « J’ai commencé à porter le voile à 14 ans par conviction religieuse », commence-t-elle, avant de pointer « la dimension éducation », pour reprendre ses termes.

« En tant que fille, je savais que je devrais le porter un jour ou l’autre », confie-t-elle. Tropisme familial, Samia intègre d’emblée le caractère définitif de ce choix. « On m’a toujours dit que le jour où je le porterais, je ne devrais plus l’enlever ».

Comme de nombreuses jeunes filles, elle jongle entre sa pratique religieuse et sa vie d’adolescente. « Au lycée, je le retirais avant les cours pour le remettre après. C’était horrible. Je me rappelle m’en être plainte à mes parents, mais c’est vrai qu’une marche arrière ne leur paraissait plus possible. »

À l’époque, Samia ne remet pas en cause la prescription religieuse. « J’étais jeune », commente-t-elle, pointant un « manque de personnalité » dû à son jeune âge. Si sa mère, professeure au Maghreb, suit son évolution spirituelle, avec son père, les relations se distendent.

« Au lycée, je le retirais avant les cours pour le remettre après. C’était horrible »

- Samia, 28 ans

« Avant de prendre ma décision, j’en ai parlé avec lui, nous avons échangé ». L’homme est scientifique de carrière. Très engagé dans le milieu associatif musulman, il l’écoute mais n’est pas convaincu. « Cela a été une grande déception pour lui. D’autant qu’en tant qu’aînée, il a eu le sentiment que je ne donnerai pas le bon exemple à mes sœurs », relate-t-elle.

L’époux de Samia s’interpose, symboliquement, entre le père et la fille. « Au départ, mon mari ne comprenait pas du tout ma démarche. D’autant que mon père tentait de me dissuader en lui passant le message. » La démarche échoue. D’un voile porté à l’iranienne, Samia finit par l’ôter complètement l’an dernier.

Crise de foi ?

« Ôter le voile n’a pas entamé ma foi religieuse », martèle la jeune femme, rompue à des lectures réformistes qui offrent une nouvelle approche critique de la religion. « J’ai beaucoup lu Fatima Mernissi, sociologue marocaine et féministe, ou le poète syrien Adonis. »  

Alors que le poète Adonis, acide à propos de l’évolution de l’islam, évoque une féminité devenue « objet de licite et de l’illicite », Fatima Mernissi, décédée en 2015, a livré une pensée où voile et dévoilement s’entrechoquent en tant qu’enjeux hautement politiques.

« Une femme voilée accepte la règle, le voile signifie :’’je traverse rapidement et secrètement cet espace que je reconnais être masculin”. Celle qui se dévoile se revendique comme citoyenne, et bouleverse du coup toute l’architecture non seulement sexuelle mais aussi politique […] », écrit-elle dans Rêves de femmes : une enfance au harem.

Les interprétations du Coran concernant la question du voile varient (AFP)

Les discours de figures de l’islam en France font, également, écho au cheminement spirituel de Samia. Omero Marongiu-Pierria, sociologue connu pour son réformisme, ou encore l’imam Tareq Oubrou, l’un des premiers dignitaires musulmans à déconstruire l’obligation du voile dans l’islam, achèvent de confirmer ses propres idées. « Mets ton foulard dans ta poche », écrit l’imam controversé dans une tribune du Monde en 2009.

« Certains te refusent le droit à la libre interprétation des textes. Aujourd’hui, je refuse d’avoir à convaincre qui que ce soit sur mon rapport à la foi et aux textes. Je reste croyante, différemment »

- Maya, 27 ans

Accusées de faire le lit des islamophobes partis en croisade contre le symbole du voile, ses déclarations parfois délibérément provocatrices le discréditent auprès d’une bonne frange de Français musulmans, femmes incluses, alors engagés dans la défense du port du voile en tant qu’affirmation d’une liberté fondamentale.

Car depuis la loi contre les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires publics, votée en 2004, les débats sur le voile ont pris un tour hystérique dans la sphère publique française. Le hijab – dont l’obligation n’est pas clairement établie dans le Coran et les hadiths – est devenu un objet de discorde non seulement entre musulmans et laïcistes, mais aussi entre fidèles eux-mêmes. Dès lors, la question du dévoilement de certaines musulmanes est non seulement révélatrice de la façon dont elles cheminent au sein de leur « communauté », mais également des pressions exercées sur celles qui ont opté pour le voile.

« Traîtrise »

Le parcours de Samia, elle l’assure, témoigne non pas d’un rejet de l’islam mais de la réappropriation d’un corpus rituel mais aussi spirituel. « À un moment donné, je me suis demandée pourquoi je ne pourrais pas m’approprier ma propre spiritualité », observe-t-elle.

Entre les détracteurs du foulard et ses défenseurs, la querelle a rapidement dessiné une approche binaire du sujet. Une approche au sein de laquelle le cheminement religieux des principales concernées ne s’est pas posé. D’un côté, les anti-voile, de l’autre, les pro-voile, animés par la défense des libertés, tous deux engagés dans un âpre combat. À force de débats et d’interpellations, le voile a ainsi muté en objet politique, annihilant toute considération spirituelle du sujet.

Une femme achète un voile sur un stand lors de la réunion annuelle des musulmans français organisée par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) au Bourget, le 4 avril 2010 (AFP)

Pas étonnant alors que le dévoilement soit interprété par certains comme un ralliement aux laïcistes ou, à l’inverse, comme une trahison à la cause du voile ou même de l’islam. Dans les deux cas, la question de « la réappropriation spirituelle de la religion » par ces femmes, pour reprendre la formulation de Samia, a en grande partie été évacuée, voire niée.

« Une femme m’a envoyé un mot sur Instagram en me disant que je faisais honte à ma grand-mère. J’ai aussi eu droit à un sermon d’une heure sur la colonisation par un homme qui m’a notamment écrit : ‘’Tu seras toujours une Arabe !’’, sous entendant que je rejetais mon arabité »

- Maya

Les réactions constatées par Samia à la suite de son dévoilement corroborent cette idée. « J’ai toujours été très impliquée dans la vie de la mosquée que je fréquente. Globalement, je fréquentais beaucoup de musulmanes. Quand j’ai enlevé mon voile, c’est vrai que j’ai senti une vraie réticence, même un rejet dans mes réseaux d’amis. J’étais un peu perçue comme une traîtresse », avance-t-elle.  

Comme l’explique Hanane Karimi, sociologue dont la thèse aborde la question du dévoilement, « les coreligionnaires y voient une trahison ou un renoncement. Et c’est paradoxal car la rhétorique brandie pour défendre le voile insiste bien sur le droit de le porter ou non ».

Une forme d’exclusion également expérimentée par Maya*, 27 ans. Diplômée en sciences sociales, la jeune femme a porté le voile pendant quinze ans. Très active dans le milieu intellectuel, son dévoilement, il y a cinq ans, lui a valu une flopée de messages insultants.

« Une femme m’a envoyé un mot sur Instagram en me disant que je faisais honte à ma grand-mère. J’ai aussi eu droit à un sermon d’une heure sur la colonisation par un homme qui m’a notamment écrit : ‘’Tu seras toujours une Arabe !’’, sous entendant que je rejetais mon arabité », se souvient-elle, toujours agacée par le fait que de parfaits inconnus aient pris ces libertés.

Depuis, Maya a fait du chemin et, surtout, pris conscience d’avoir « ouvert la voie à d’autres, en quelque sorte. »

Une fidèle musulmane marche dans le hall de la Grande Mosquée de Paris, le 17 juin 2015 (AFP)

S’il n’existe pas d’études statistiques sur le sujet, une bonne connaissance du terrain le montre bien : le phénomène du dévoilement a émergé comme une suite presque logique aux débats sur le voile. En serait-ce, alors, un symptôme ?

« Les coreligionnaires y voient une trahison ou un renoncement. Et c’est paradoxal car la rhétorique brandie pour défendre le voile insiste bien sur le droit de le porter ou non »

- Hanane Karimi, sociologue

Rien n’est moins sûr, mais à ce qu’affirment Samia ou Maya, l’une des premières raisons expliquant leur choix réside dans la tendance, selon elles, à déresponsabiliser les femmes. « Au bout de ces années de voile, je me suis rendu compte que j’étais infantilisée. J’étais vue comme un être asexué », déclare Maya.

« En me dévoilant, j’ai vraiment redécouvert ma féminité. Le voile, ce n’est pas seulement les cheveux. Ce sont les courbes, l’allure… C’est bien plus large », poursuit-elle.

D’ailleurs, la jeune femme insiste sur ce point. « Certains te refusent le droit à la libre interprétation des textes. Aujourd’hui, je refuse d’avoir à convaincre qui que ce soit sur mon rapport à la foi et aux textes. Je reste croyante, différemment. »

« Gommer les signes de différence »

Si le choix de Samia et de Maya met en lumière leur cheminement spirituel, réduire le dévoilement à un phénomène homogène serait une erreur. « À travers mes enquêtes de terrain, j’ai constaté l’existence de plusieurs raisons au dévoilement », observe Hanane Karimi.

« Le dévoilement marque une rupture qui interroge. Mais qui doit être analysée à l’aune de parcours individualisés et à travers le prisme de facteurs spécifiques. »

Ainsi, la principale raison du dévoilement renvoie, selon la chercheuse, au « groupe stigmatisé. »

« Porter le voile en France a un coût professionnel, social, scolaire, financier », explique Hanane Karimi.

« Cette stigmatisation peut induire deux types de comportements, soit le retournement du stigmate et sa réappropriation, soit la désaffiliation au groupe », au sens entendu par le sociologue au CNRS aujourd’hui décédé, Abdelmalek Sayad. Selon ce spécialiste des trajectoires de l’immigration, l’expérience d’appartenance à la minorité peut conduire à une forme de réappropriation de la différence ou, au contraire, à une prise de distance avec le groupe en question.

Ces femmes « aspirent à un anonymat esthétique dans la rue », note Hanane Karimi (MEE/Nadja Makhlouf)
Ces femmes « aspirent à un anonymat esthétique dans la rue », note Hanane Karimi (MEE/Nadja Makhlouf)

Ainsi, Hanane Karimi note « la fatigue de ces femmes voilées à porter ce stigmate. Comme beaucoup, elles aspirent à un anonymat esthétique dans la rue ». S’opère alors chez elles un changement de paradigme. « Elles passent d’un islam conservateur à une pratique plus spirituelle de la religion. »

« Porter le voile en France a un coût professionnel, social, scolaire, financier. Cette stigmatisation peut induire deux types de comportements, soit le retournement du stigmate et sa réappropriation, soit la désaffiliation au groupe »

- Hanane Karimi

Autre raison identifiée, « une forme de pragmatisme. » Inès*, 33 ans, incarne bien le dévoilement comme un moyen d’« être plus utile dans la société ». La jeune femme, qui exerce une profession libérale, a fait ce choix au moment d’intégrer une grande école.

« J’ai décidé d’enlever mon voile lorsque j’ai dû passer un oral pour intégrer la promotion. » Face à des examinateurs très à cheval sur la laïcité, Inès « voulait être écoutée » pour ce qu’elle avait à dire, et « pas que l’on se focalise sur mon voile. »

À la réflexion, « ce vêtement est un non-sujet pour moi », analyse-t-elle. « Si je voulais que l’on m’entende, il fallait que je gomme les signes de différence ». Sa décision est le fruit de son pragmatisme, affirme-t-elle en se référant à Mohammed, messager de l’islam. « La vie du Prophète a été faite de pragmatisme. Renoncer au voile est un choix qui s’apparente aussi à un compromis. »

Ce type de discours illustre, selon Hanane Karimi, comment « certaines femmes ont déconstruit ce rapport corrélé entre la foi et le voile ». « Elles ont pris conscience de la fétichisation du foulard, qui introduit une dimension identitaire mais traduit aussi le retournement du stigmate opéré par certaines », note-t-elle.

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Le voile porte aussi une charge symbolique et politique forte. Parmi ses « enquêtées », la sociologue relève le cas d’une femme « pour qui le voile, c’est [l’ancien président] Sarkozy. À partir du moment où il s’est immiscé dans les affaires religieuses des musulmans, je me suis voilée ». De voile religieux, l’on passe donc à un voile politique et revendicatif. 

L’approche peut paraître surprenante. Voire ironique. Depuis 2004 et la mise au ban sociétal des femmes voilées, le contexte politique français « a joué en faveur du voilement », alors que le but affiché était de défendre la laïcité soi-disant en péril. « La stigmatisation d’un signe renvoyé à la religion provoque son rejet ou son… appropriation », relève Hanane Karimi.

Une stratégie décidemment contre-productive qui renseigne sur les ressorts du dévoilement. Et aussi, par capillarité, sur les conditions du voilement.

* Le prénom a été changé à la demande de la personne interrogée.