Skip to main content

L’Arabie saoudite et le prix de l’impunité royale

Il est pour le moins incongru que le gouvernement américain se fasse le défenseur des droits de l’homme tout en refusant de sourciller lorsqu’est en cause l’Arabie saoudite

L’Arabie saoudite bénéficie d’une incroyable impunité en matière de responsabilité internationale. Cela ne tient pas seulement au fait qu’elle a la plus riche et la plus grande famille royale au monde dont l’influence est mondiale elle aussi. Et ce n’est pas non plus qu’une question de pétrole, bien que posséder un quart des réserves énergétiques mondiales disponibles sans avoir à recourir à la fracturation hydraulique engendre une extrême déférence de la part de ces nombreuses économies modernes qui dépendront du pétrole du Golfe et du gaz tant que les réserves dureront.

Toutefois, avec la récente élection de l’Arabie saoudite au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, en partie due à une entente secrète avec le Royaume-Uni concernant le vote, une limite semble avoir été franchie. Ceux qui ferment d’habitude les yeux lorsqu’il s’agit d’aborder le passif saoudien en matière de droits de l’homme ont sourcillé.

Et si cet affront ne suffisait pas, l’ambassadeur saoudien auprès des Nations unies vient d’être choisi pour présider l’influent « groupe consultatif » du Conseil des droits de l’homme. Ce groupe recommande au président du conseil une liste de candidats qui seront nommés Rapporteurs spéciaux, notamment sur des questions telles que les droits des femmes, la liberté d’expression et la liberté religieuse.

Cette annonce advient alors qu’il est confirmé que l’Arabie saoudite a décapité plus de personnes que le groupe État islamique (EI) cette année (plus de deux par jour) et a ordonné l’exécution par crucifixion d’Ali Mohammed al-Nimr pour sa participation à une manifestation contre la monarchie quand il avait 17 ans.

Autre exemple significatif, le blogueur populaire Raif Badawi a été condamné à une longue peine de prison et à 1 000 coups de fouet en public pour avoir critiqué la monarchie. Ce comportement qui s’apparente à la barbarie du groupe EI ne démontre guère les qualités requises pour occuper des postes de haut rang en lien avec les droits de l’homme au sein des Nations unies.

En outre, Riyad, comme Damas, semble être coupable de graves crimes de guerre en raison de son ciblage réitéré de civils lors de son intervention vaseuse au Yémen. L’incident le plus meurtrier est une frappe aérienne ayant pris pour cible un mariage le 29 septembre dernier, tuant 131 civils dont nombre de femmes et d’enfants.

Atout indispensable

Cette discordance devrait être considérée comme une anomalie grotesque. Au lieu de cela, elle s’inscrit parfaitement dans un modèle géopolitique cohérent. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Arabie saoudite a été un atout stratégique indispensable pour l’Occident. Le pétrole explique cette affinité, toutefois cette dernière ne se résume pas à cela. Dans la période d’après-guerre, l’anticommunisme saoudien était fort, une sorte d’assurance pour l’Occident : le gouvernement ne serait pas attiré dans l’orbite soviétique et n’adopterait pas une position non-alignée comme l’Égypte de Nasser, ce qui aurait pu compromettre terriblement la sécurité énergétique de l’Europe occidentale.

Ces dernières années, la convergence de l’hostilité extrême envers l’Iran que partagent l’Arabie saoudite et Israël a ravi les planificateurs de Washington qui avaient longtemps eu du mal à jongler entre leur soutien inconditionnel à Israël et une dépendance presque absolue de l’Occident vis-à-vis de la disponibilité à des prix abordables du pétrole provenant du Golfe.

Cette tension avait atteint un point critique à la suite de la guerre israélo-arabe de 1973, lors de laquelle l’Arabie saoudite avait exprimé le mécontentement du monde arabe face au positionnement pro-israélien de l’Occident en imposant un embargo pétrolier qui avait provoqué une panique mondiale. Cette crise avait revêtu deux aspects : la révélation de la vulnérabilité flagrante de l’Occident vis-à-vis de l’approvisionnement en pétrole de l’OPEP et le sérieux mécontentement des consommateurs dans les longues files aux stations-service imputables à l’embargo.

Ce fut alors que les faucons occidentaux évoquèrent à haute voix l’éventualité de forcer la levée de l’embargo en faisant atterrir des parachutistes dans les champs pétroliers saoudiens. Henry Kissinger, qu’un scénario de guerre n’émouvait pas, avait laissé entendre qu’une telle intervention serait peut-être « nécessaire » pour la sécurité économique de l’Occident. Les dirigeants saoudiens ont entendu ce vœu du « plus jamais » et font depuis attention à ne pas marcher sur les pieds des Occidentaux.

Dans un tel contexte, il est peu surprenant que les préoccupations des ONG au sujet de la situation catastrophique des droits de l’homme en Arabie saoudite tombent dans l’oreille d’un sourd. Le président Obama, qui ne se lasse pas de dire au monde que l’identité nationale américaine l’oblige à vivre selon ses valeurs, centrées sur les droits de l’homme et la démocratie, garde le silence en ce qui concerne l’Arabie saoudite. Il est occupé à assurer au nouveau roi d’Arabie saoudite que les États-Unis s’engagent plus que jamais dans cette seconde « relation spéciale » au Moyen-Orient, la première étant, évidemment, avec Israël.

Si nous regardons ce qui se cache sous le mot « spécial », qui traduit l’importance particulière attachée à la relation, il semble impliquer un soutien inconditionnel, y compris un refus d’exprimer des critiques. Le soutien géopolitique des États-Unis confère l’impunité, protégeant son bénéficiaire de tout rejet de la part de la communauté internationale, à l’ONU ou ailleurs. Outre l’impunité, d’autres avantages accompagnent ce statut – le plus notable étant peut-être de faire quitter le sol des États-Unis à des notables saoudiens au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. Rappelez-vous que quinze des dix-neuf pirates de l’air étaient de nationalité saoudienne et que le gouvernement américain n’a toujours pas déclassifié 28 pages de preuves détaillées concernant des liens saoudiens avec al-Qaïda recueillies par la commission d’enquête sur les attaques du 11 septembre.

Certes, si l’Iran avait eu le moindre lien comparable avec ces événements tristement célèbres, cela aurait probablement été un casus belli ; rappelons que la justification de l’invasion de l’Irak en 2003 était en partie fondée sur de frêles allégations mensongères de la complicité de Bagdad dans les attentats du 11 septembre.

Soutenir le dollar

La relation spéciale avec les Saoudiens – contrairement à celle avec Israël – est plus profitable aux deux parties. En raison des énormes revenus générés par la vente de 10 millions de barils de pétrole par jour pendant des dizaines d’années, le soutien indéfectible de l’Arabie saoudite au dollar (utilisé comme devise de compte) a été d’une aide cruciale pour l’ambition américaine de dominer l’économie mondiale. Au-delà de cela, les Saoudiens, après avoir augmenté le prix mondial du pétrole jusqu’à 400 % dans les années 70, ont rapidement pansé les plaies en recyclant massivement ce qu’on appelle les pétrodollars dans des investissements en Europe et en Amérique du Nord – leur acquisition d’armes pour un montant de plusieurs milliards de dollars a notamment été particulièrement appréciée.

Les États-Unis ont fait ce qu’il fallait pour entretenir la relation, en particulier en réagissant à l’attaque irakienne contre le Koweït en 1990, laquelle menaçait également l’Arabie saoudite. En déployant 400 000 soldats en Arabie saoudite et en conduisant la fructueuse initiative visant à contraindre l’Irak de Saddam Hussein à se retirer du Koweït, la fiabilité des Américains en tant que protecteurs des Saoudiens a été démontrée de façon convaincante.

Malgré les grands avantages stratégiques pour les deux parties, l’aspect le plus remarquable de cette relation spéciale est sa survie en dépit du rôle de l’Arabie saoudite dans le financement de l’extrémisme islamiste contre les occidentaux à travers le monde. On soupçonne généralement la promotion par l’Arabie d’une éducation religieuse marquée par le wahhabisme d’être en grande partie responsable de l’essor et de la propagation du djihadisme, et de la crise qui en résulte.

Je pensais que l’Occident, en particulier après le 11 septembre, insisterait pour que l’Arabie saoudite cesse de soutenir l’extrémisme d’inspiration wahhabite à l’étranger, même s’il fermait les yeux sur la répression de Riyad sur le plan national. Veiller à l’impunité de l’Arabie saoudite n’est pas le plus néfaste. Ce qui l’est est que les États-Unis acceptent la ligne sectaire anti-iranienne qu’utilisent les Saoudiens pour justifier leurs décisions controversées telles que les interventions directes à Bahreïn et au Yémen, ainsi que leur soutien matériel aux forces anti-Assad en Syrie.

L’opportunisme saoudien est devenu évident lorsque le royaume a apporté son soutien diplomatique et une grosse somme d’argent à un coup d’État en Égypte contre le gouvernement élu des Frères musulmans. Les véritables ennemis des Saoudiens sont l’Iran, rival régional, et la démocratie, menace pour l’absolutisme royal. Ce qui compte le plus est la rivalité régionale avec l’Iran et le danger que représente pour le régime royal une démocratie arabe dans les environs.

Cette impunité de l’Arabie saoudite nous fait apprécier la valeur des relations normales qui ne requièrent pas de promesses d’impunité pour les crimes internationaux et les violations des droits de l’homme. Ces relations privilégiées sont devenues préjudiciables sur le plan politique à notre époque, en particulier lorsqu’elles sont utilisées pour protéger les États voyous.

L’impunité n’est pas propice à la stabilité, à la sécurité et à la paix durable. Il est pour le moins incongru que le gouvernement américain se fasse le défenseur des droits de l’homme tout en refusant de sourciller lorsque sont en cause l’Arabie saoudite ou d’Israël.

Richard Falk est un spécialiste en droit international et relations internationales qui a enseigné à l’université de Princeton pendant 40 ans. En 2008, il a également été nommé par l’ONU pour un mandat de six ans en tant que Rapporteur spécial sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le roi saoudien Salmane s’adresse aux médias lors d’une rencontre avec le président américain Barack Obama dans le bureau ovale de la Maison Blanche (Washington DC), le 4 septembre 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.