Skip to main content

Le « triangle de la terreur » du Sinaï : les chrétiens attaqués

L’État islamique ne représente qu’une des menaces pour les chrétiens d’Égypte, les autres étant la discrimination d’État et l’intolérance religieuse

Tandis que des images de femmes chrétiennes désespérées, forcées de fuir le nord du Sinaï après des attaques présumées de l’État islamique, étaient diffusées aux informations vendredi dernier, le président Abdel Fattah al-Sissi roulait sur son vélo dans le centre du Caire.

Plus tard, après avoir terminé sa promenade matinale avec des stagiaires de la police, Sissi a déclaré à une foule rassemblée à l’académie de police qu’alors qu’au moins 100 familles coptes avaient fui el-Arich, « personne ne pourr[ait] toucher à la dignité de la nation ».

(Twitter/@haifaa_k)

Puis les gros titres ont suivi :

Traduction : « Le terrorisme force les chrétiens à fuir el-Arich »

Dans le cadre d’une insurrection qui continue de faire rage contre une armée égyptienne désorganisée, la branche du Sinaï de l’État islamique a déclaré la guerre aux chrétiens égyptiens dans une vidéo publiée plus tôt ce mois-ci.

Les chrétiens, affirme l’État islamique dans la vidéo, sont sa « proie préférée » et, selon des informations, le groupe entretient des « listes de personnes à tuer » qui comprennent au moins 40 noms de chrétiens. Au moins dix personnes ont été tuées au cours du mois écoulé.

À LIRE : Sissi aux Nations unies : le désespoir de l’Église et de l’État

Pourtant, plutôt que de s’attaquer à cette question, le gouvernement passe sous silence ce qui se produit réellement dans le Sinaï, où les terroristes dictent leur loi destructrice bien plus que ce que le gouvernement est prêt à reconnaître. Ce n’est pas une simple bataille entre terroristes et chrétiens, comme le gouvernement l’aurait souhaité.

Au lieu de cela, la communauté chrétienne d’Égypte est confrontée à un triangle de la terreur – un combat sans discernement dans le Sinaï, un système d’État qui regorge de préjugés et une armée de militants ignorants et refoulés – qui est beaucoup plus omniprésent et impossible à battre simplement avec des missiles et des armes à feu.

Une opération de dissimulation dans le Sinaï

Le gouvernement égyptien a beaucoup de choses à cacher dans le Sinaï. Presque tous les jours, des attaques d’EEI menées par des militants contre des véhicules de la police et de l’armée sont à l’origine de morts, de blessures et de mutilations. Des tireurs embusqués attendent des recrues de l’armée mal défendues, tandis que des voitures piégées tuent sans discernement.

Au lieu d’envoyer des soldats bien formés et spécialisés pour combattre les forces de l’État islamique, qui sont locales et qui, par conséquent, ont l’avantage de jouer à domicile dans cette guérilla, l’armée continue d’expédier des conscrits mal équipés et mal formés au cœur du problème. Les pertes élevées qui en résultent sont une aubaine pour la propagande de l’État islamique.

Des familles chrétiennes qui ont quitté el-Arich, dans le gouvernorat du Sinaï Nord, après l’intensification d’une campagne de l’État islamique visant les chrétiens, arrivent à l’église évangélique d’Ismaïlia, le 24 février 2017 (Reuters)

Dans ce contexte, il ne devrait être surprenant pour personne de voir l’armée paniquer et exercer des représailles avec des missiles démesurément imprécis dans les zones civiles.

Le même jour que des centaines de chrétiens ont fui el-Arich, deux rapports locaux ont fait état de la mort d’un enfant de 10 ans et de blessures subies par un homme de 26 ans suite à des tirs de l’armée.

En outre, un habitant aurait été tué quelques heures après avoir été kidnappé par les militants d’el-Arich et un conscrit aurait reçu des tirs de sniper à l’ouest de Rafah.

Une discrimination systémique

Dans une nation à majorité musulmane avec une population qui a vraisemblablement passé la barre des 92 millions d’habitants, le nombre de chrétiens qui vivent réellement dans le pays représente un point d’interrogation.

La vérité est que le mythe de l’unification entre chrétiens et musulmans est en grande partie une production de l’État

Il suffit de parler aux responsables de l’Église orthodoxe copte pour entendre que les chrétiens représentent plus de 10 % de la population. Toutefois, en 2011, Pew Research a conclu que la population chrétienne d’Égypte a culminé à 8 % en 1927 avant de chuter à 5 %, selon les dernières données disponibles, recueillies en 2008.

Il est toutefois difficile de savoir quels chiffres croire. Les données exactes ont été gardées par les régimes successifs, qui pensent que le caractère sensible de la question – et le degré d’injustice que les chiffres pourraient révéler – en fait un secret lié à la sécurité nationale.

La vérité est que le mythe de l’unification entre chrétiens et musulmans est en grande partie une production de l’État. Présenter une Égypte unifiée et non sectaire, c’est maintenir la façade d’une nation égale et d’une nation qui, surtout, n’a pas besoin de changement. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et le pape copte d’Égypte Théodore II, en 2015 (AFP)

Certes, chrétiens et musulmans se protégeaient mutuellement tandis qu’ils priaient sur la place Tahrir pendant les jours glorieux de la révolution, mais ces moments sont l’exception à la règle.

En montant dans un taxi cairote, l’une des premières questions que l’on nous pose est « Êtes-vous musulman ou chrétien ? ». Alors que cela n’est que chuchoté en coulisses, certaines entreprises dirigées par des musulmans ne recrutent pas de chrétiens tandis que, dans certains cas, l’inverse vaut également.

En outre, une loi adoptée en août dernier, que Human Rights Watch a jugée discriminatoire, rend presque impossible le développement des constructions d’églises.

À LIRE : Sissi déclare la guerre aux ONG égyptiennes

Il est largement admis que les postes les plus sensibles des organes exécutif, législatif et judiciaire d’Égypte, ainsi qu’au sein des milieux universitaire, policier et militaire, sont hors de portée des chrétiens. Sur le plan structurel, le système penche en faveur de la majorité musulmane.

En dépit de ce que le gouvernement, l’Église et al-Azhar souhaitent présenter à l’Occident – et de ce que les chefs des deux institutions religieuses ont déclaré aux côtés de Sissi le jour du coup d’État –, le régime en Égypte est séparé et inégal.

Le mur invisible

Il y a également plus de divisions que d’unité au niveau du peuple. Les pratiques des mosquées et des écoles du dimanche ne sont pas conformes à l’esprit des livres saints et les discussions qui suivent les enseignements sont souvent clivantes.

Changer cela ne nécessite pas de modifier le « discours religieux », comme l’ont indiqué Sissi et le régime, mais plutôt de briser le mur invisible entre les chrétiens et les musulmans – un mur qui, au final, n’est aucunement lié à la religion.

Certains chrétiens pensaient au départ que Sissi était « envoyé du ciel », mais la réalité est plus proche de l’enfer

Comme me l’a expliqué Mina Thabet, directeur de programme de la Commission égyptienne pour les droits et les libertés, pour les chrétiens, le fossé n’est pas creusé par une doctrine extrême de leur religion, mais concerne un mécanisme d’autodéfense isolationniste né des expériences négatives répétées qu’a vécues la communauté.

Et bien qu’il y ait des millions et des millions de musulmans égyptiens bien intentionnés, il ne fait également guère de doute que de nombreux musulmans adoptent une position implicitement et explicitement séparatiste très éloignée de ce que le Coran enseigne.

Bien que Sissi ait affirmé en décembre, après l’attentat à la bombe dans une église du Sinaï qui a tué 29 personnes, que « nous ne serons jamais déchirés », les faits sur le terrain continuent de lui donner tort. Certains chrétiens pensaient au départ que Sissi était « envoyé du ciel », mais la réalité est plus proche de l’enfer.

Les premières balles, semblerait-il, sont tirées par la société.

Il y a des années, un cousin éloigné, qui n’avait pas réussi à obtenir le résultat escompté à ses examens scolaires, m’affirma que les chrétiens en étaient responsables.

« Ils étudient ensemble, en groupes. Cela les aide à obtenir de meilleures notes et cela chasse les étudiants comme moi des cercles supérieurs », déclara-t-il.

« Qui ? », demandai-je.

Il baissa le regard avec dégoût avant de faire le signe de croix sur ses poignets. Encore plus dégoûté, je reculai. Ce fut la dernière fois que je le vis avant plusieurs années.

La poudrière du Sinaï

L’interprétation littérale du Coran (avec le potentiel inhérent de déformation), combinée à un niveau élevé d’ignorance et de colère à l’égard de l’État et de ceux qu’ils perçoivent comme étant ses alliés les plus forts – les chrétiens –, est le troisième côté de ce triangle de la terreur.

Bien sûr, aucune personne saine d’esprit ne croit que ceux qui suivent la ligne de l’État islamique dans le Sinaï, autrefois connu sous le nom de Wilayat Sinaï, sont musulmans. L’islam ne soutient pas le meurtre d’innocents de quelque confession que ce soit.

Des habitants se rassemblent devant un poste de police d’el-Arich, dans le gouvernorat du Sinaï Nord, après un attentat à la voiture piégée, en avril 2015 (AFP)

Néanmoins, compte tenu de la faible stratégie en matière de sécurité dans le Sinaï, de la relation linéaire entre l’oppression et l’explosion du terrorisme et des solutions économiques inexistantes, la situation des chrétiens dans le nord du Sinaï est devenue une poudrière.

C’est la stratégie la plus simpliste : l’absence d’opportunités économiques pour les habitants est reprochée aux chrétiens, la diabolisation et l’altérisation étant les règles du jeu de l’État islamique.

Même de vieux amis de familles chrétiennes, m’a indiqué Thabet, ont commencé à leur dire de quitter el-Arich il y a deux ans. Plus tard, ils ont découvert que leur « ami » était devenu membre de l’État islamique.

Les balles ne résoudront pas le problème

Après avoir écrit abondamment sur le Sinaï, j’ai affirmé que le bâton ne pouvait être le seul moyen d’y écraser l’État islamique. Après s’être occupé de familles chrétiennes vulnérables forcées de quitter el-Arich pour Ismaïlia, Mina Thabet a écrit : « Pour la millième fois, la lutte contre le terrorisme ne se fait pas avec des armes à feu, des obusiers ou des avions. »

Assez des divisions et des mensonges : si le Caire ne veut pas assister à une réplique macabre de l’attentat à la bombe qui a touché une église il y a deux mois, il doit cesser de ne mettre que des pansements sur des balles logées en plein cœur

Beaucoup de choses, estime-t-il, sont cruciales : une solide solution de sécurité qui emploie des forces spécialement formées, la nécessité de combler le fossé politique, ainsi que celle de permettre aux chercheurs d’étudier le phénomène de près.

Il a raison, mais il doit également y avoir une solution économique clairement délimitée et bien financée pour le nord du Sinaï en particulier, combinée aux questions d’éducation et de justice. Faute de quoi le fossé sectaire ne fera que se creuser, comme cela a constamment été le cas dans le sud du pays.

Assez des divisions et des mensonges : si le Caire ne veut pas assister à une réplique macabre de l’attentat à la bombe qui a touché une église il y a deux mois, il doit cesser de ne mettre que des pansements sur des balles logées en plein cœur.

Si Sissi n’opère pas un virage à 180 degrés sur la question du Sinaï en général et du dilemme chrétien en particulier, non seulement les Égyptiens souffriront, mais Sissi lui-même pourrait également ne pas rester suffisamment longtemps dans les parages en tant que président pour tenter de résoudre ce triangle de la terreur.

Amr Khalifa est journaliste indépendant et analyste. Il a récemment été publié dans Ahram Online, Mada Masr, The New Arab, Muftah et Daily News Egypt. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cairo67unedited.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des chrétiens coptes d’Égypte célèbrent Noël dans une église du Caire, le 6 janvier 2016 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.