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Pourquoi 2017 est l’année où Sissi sombrera

Après avoir écrasé tous ses adversaires et muselé les médias, Sissi n’a plus personne à blâmer pour la misère qu’il a infligée aux Égyptiens

Traditionnellement, une nouvelle année commence par de l’espoir. Cependant, depuis qu’Abdel Fattah al-Sissi a pris le pouvoir en Égypte, l’espoir se fait rare.

Il y a quelques jours, je parlais à une de mes connaissances à New York, laquelle était arrivée récemment d’Égypte, et il est rapidement devenu évident que ce manque d’espoir – et la colère croissante – est notre nouvelle norme.

Pour beaucoup, il ne s’agit plus de savoir si Sissi doit partir : il s’agit de savoir quand et comment, et qui le remplacera

Son salaire à New York ne peut même pas suivre l’hyperinflation en Égypte. « Il y a trois ans, nous avons acheté une machine à laver pour 3 500 livres égyptiennes [environ 180 euros]. Cette même machine à laver coûtait hier 17 000 livres égyptiennes [environ 880 euros] », m’a-t-il dit.

Même ainsi, mon ami s’en sort beaucoup mieux que beaucoup d’Égyptiens de la classe moyenne et de la classe moyenne inférieure. À moins d’avoir la tête sous l’eau, comme eux, vous serez en peine de comprendre les prévisions désastreuses : sans changements politiques et économiques importants et immédiats, il est peu probable que Sissi finisse l’année au pouvoir.

À LIRE : Nous sommes en 2018, en exil à Dubaï, Sissi nous parle de Sissi

Cette semaine, dans le même café à New York dont les clients étaient à 99 % pro-Sissi et avaient par le passé eu recours à la force physique contre les détracteurs de Sissi, une conversation stupéfiante a eu lieu : qui est en mesure de remplacer Sissi ?

Pour beaucoup, il ne s’agit plus de savoir si Sissi doit partir : il s’agit de savoir quand et comment, et qui est en mesure de le remplacer. Une question centrale se pose alors : est-ce que des conversations similaires ont lieu dans les cercles du pouvoir ?

Un marteau à la recherche de clous

Si l’on veut diviser l’ère Sissi en deux, on peut dire sans risque que les échecs initiaux proviennent d’une mentalité militaire qui agit avec tout ce qui se trouve sur son chemin tel un marteau rencontrant un clou qui dépasse.

Que ces « clous » soient des citoyens égyptiens pacifiques à tendance islamiste, ou des militants avec un penchant révolutionnaire, des intellectuels, des journalistes ou autres, Sissi est apparemment arrivé au pouvoir en ayant décidé que sa voix devait être la seule entendue par les Égyptiens.

Un hélicoptère militaire égyptien survole des partisans des Frères musulmans lors d’un rassemblement en faveur du président déchu Mohamed Morsi à l’extérieur de la mosquée Rabia al-Adawiyya du Caire en juillet 2013 (AFP)

Certains ont spéculé qu’il se pressentait comme le nouveau Gamal Abdel Nasser, un autocrate nationaliste qui sauverait l’Égypte des éléments de la décadence économique et politique, mais le ferait avec une approche « c’est ça ou rien ».

Bien qu’il soit bien établi que Sissi figurait parmi les quelques responsables qui ont déclenché le massacre de la place Rabia el-Adaouïa, lequel a tué plus d’un millier d’Égyptiens, il n’a pourtant eu aucun problème à devenir président parce que le sentiment général était qu’il allait débarrasser l’Égypte des Frères musulmans et cela suffisait à garantir sa candidature à la présidentielle.

Mais faire peser une poigne de fer sur un groupe commettant le péché capital de fournir des solutions politiques à travers une intraveineuse religieuse est une chose. Résoudre le casse-tête d’une nation qui implose est une tout autre chose.

Faire taire les détracteurs

Peu de temps après l’emprisonnement systématique de plus de 60 000 Égyptiens pour des opinions politiques que le régime juge gênantes, il est devenu évident que le silence imposé aux Égyptiens s’étendrait plus loin dans une attaque contre les ONG et les médias en général.

Si les journalistes avaient eu la liberté d’informer les lecteurs concernant le projet de Suez avant sa concrétisation, aurions-nous maintenant une réserve supplémentaire de 8,5 milliards de dollars extrêmement utile en devises étrangères ?

Certains Sissifites ont tenté de suggérer que seule une minorité corrompue dans les rangs supérieurs de l’univers de Sissi utilise ces tactiques musclées. Sissi continue d’insister sur le fait que les journalistes égyptiens jouissent de libertés sans précédent.

« Je ne veux pas exagérer », a souligné Sissi en septembre 2015 en le faisant néanmoins. « Mais nous bénéficions d’une liberté d’expression sans précédent en Égypte. »

Mais les faits sur le terrain démentent les allégations de Sissi, Reporters sans frontières (RSF) l’ayant qualifié de « prédateur de la liberté de la presse » il y a quelques mois.

La fumée des avions de l’armée égyptienne lors d’un survol au cours de la cérémonie d’ouverture du nouveau canal de Suez le 6 août 2015 (AFP)

L’effet est doublement négatif. Si les journalistes ne peuvent pas informer librement, le système d’équilibre des pouvoirs est défaillant dès le départ et nie au cinquième pouvoir tout rôle critique. Les Égyptiens se voient refuser leur droit à l’information et à l’analyse qui revêt une importance primordiale lorsque le récit du gouvernement est constamment contraire à la réalité.

L’horrible investissement du canal de Suez en est un parfait exemple. Le projet a coûté 8,5 milliards de dollars, mais seulement 0,0033 % de navires payants supplémentaires ont réellement traversé la nouvelle voie navigable.

Si les journalistes égyptiens avaient la liberté d’enquêter et d’informer les lecteurs concernant le projet avant sa concrétisation, aurions-nous maintenant, en ces temps de crise économique inégalée, une réserve supplémentaire de 8,5 milliards de dollars extrêmement utile en devises étrangères ?

Auto-exclusion

La seconde moitié de l’ère Sissi a été son échec total en matière d’économie, aggravé par sa mauvaise gestion de diverses relations étrangères, en particulier dans le Golfe qui revêt la plus grande importance et qui a progressivement perdu la foi dans son leadership évidemment dépassé.

Si les choses sont si instables politiquement et économiquement pour un Égyptien qui incarne parfaitement la notion d’« échelon supérieur », comment pensez-vous que la grande majorité des Égyptiens a perçu l’année passée sous Sissi ?

En perdant de la force politique et des anciens partisans dans ces deux camps cruciaux, Sissi a seulement accru la pression qui père sur lui. Beaucoup de ceux qui l’ont soutenu aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, ainsi que dans l’élite des affaires et dans les classes moyennes supérieures égyptiennes – pour ne pas oublier les 27 millions d’Égyptiens appauvris, notamment de nombreux membres de la communauté chrétienne – ont l’impression que Sissi ne les a pas soutenus et abandonnent rapidement le navire.

« Je ne sais pas comment 2016 a été pour vous, mais pour moi c’était atroce », a tweeté le multi-milliardaire égyptien Nabil Sawiris à la fin du mois dernier.

Si les choses sont si instables politiquement et économiquement pour un homme qui incarne parfaitement la notion d’« échelon supérieur », comment pensez-vous que la grande majorité des 90 millions d’Égyptiens a perçu l’année passée sous le régime de Sissi ?

Si Sissi passe 2018 en tant que citoyen, ou affronte un sort semblable à celui de ses prédécesseurs, c’est l’économie qui aura été son nœud coulant. Depuis la dévaluation longtemps discutée de la livre égyptienne, sur laquelle le FMI a insisté en guise de prérequis pour son prêt de 12 milliards de dollars, le prix des prêts est monté en flèche.

Quand j’ai discuté de la question avec plusieurs analystes en novembre, il y avait deux prédictions généralement acceptées : l’inflation en Égypte – avec les prix – grimperait en flèche et, par conséquent, les filets de sécurité sociale deviendraient d’une importance primordiale.

Malheureusement pour la nation et probablement douloureusement pour Sissi, le premier événement s’est produit. L’inflation a franchi la barre des 20 %, mais aucun filet de sécurité sociale n’a été mis en place.

Les choses ont rapidement régressé, à tel point que dans une récente conversation vidéo sur Skype, j’ai remarqué que la personne de l’autre côté de l’ordinateur portait un pull et était sous une couverture. Je savais qu’il faisait froid au Caire, alors j’ai demandé à la personne avec qui je parlais pourquoi elle n’utilisait pas le chauffage.

Sa réponse a été : « Sais-tu à quel point le coût de l’électricité a augmenté et combien ça me coûterait d’utiliser ce radiateur ? »

Les Égyptiens doivent faire des choix sous Sissi qu’aucun être humain ne devrait avoir à faire. Quand suffisamment d’Égyptiens auront froids, seront affamés et en colère, aucun calcul politique ou de sécurité ne saura empêcher l’inévitable naufrage.

Profusion d’armes tandis que les gens ont faim

Son incapacité à conduire la nation comme autre chose qu’un militaire accélère encore sa fin politique. Sachant très bien que sa nation était rapidement en train de sombrer dans des creux économiques invisibles, Sissi a réussi à devenir le deuxième plus grand acheteur international d’armes, après le Qatar, en 2015, dépensant près de 12 milliards de dollars.

Quand les Égyptiens de toutes les classes ont du mal à acheter du riz, du sucre, du thé et de l’huile à cause de l’explosion des prix et de la pénurie d’approvisionnement, comment peut-on s’attendre à ce que la colère ne bouillonne pas lorsqu’on sait que ces milliards sont plus susceptibles d’être utilisés pour la répression que pour une guerre ?

Cette dynamique n’est pas inconnue des dictateurs de par le monde, mais c’est aussi celle qui, le plus souvent, conduit à une fin trop familière.

Les Égyptiens achètent du sucre distribué depuis un camion au Caire en octobre 2016 pendant une pénurie de sucre (AFP)

En pensant à l’histoire de Sissi, rappelez-vous que la politique et la rétention du pouvoir est un Rubik’s cube d’alliances et de développement des relations. Morsi, avant lui, s’est attiré l’hostilité de beaucoup trop de camps puissants et en a payé le prix.

Sissi l’oublie. L’année qui vient le lui rappellera. Au moment où les mauvaises personnes dans la hiérarchie de la police ou de l’armée commenceront à comprendre que sa présidence va à l’encontre de leurs intérêts, il deviendra une note de bas de page de l’Histoire.

Personne de bon sens ne peut dire quel jour Sissi sera démis du pouvoir. Il est certain que le moment, la manière et par qui sont profondément enfouis dans le royaume de l’inconnu.

Mais ce qui est aussi certain est que plutôt que de tenter de corriger une myriade d’erreurs de gouvernance, Sissi continue à s’avancer vers le précipice avec son propre style tragicomique.

S’il continue ainsi, cette prédiction de nouvel an sera une réalité avant la fin de l’année.

Amr Khalifa est un journaliste indépendant et analyste. Il a récemment été publié dans Ahram OnlineMada MasrThe New ArabMuftah et Daily News Égypt. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cairo67unedited.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi salue depuis un yacht historique menant une flottille navale lors d’une cérémonie inaugurant une nouvelle voie navigable du canal de Suez, dans la ville portuaire d’Ismaïlia, le 6 août 2015 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.