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Reprendre Mossoul : la première étape d’une route périlleuse vers l’avenir de l’Irak

Tandis que la coalition prépare les opérations pour reprendre Mossoul, les responsables humanitaires présents au Kurdistan irakien affirment qu’ils sont « ignorés »

Dans un discours prononcé cette semaine, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a confirmé qu’une offensive militaire pour reprendre Mossoul au groupe État islamique (EI) débuterait le 19 octobre tandis que les États-Unis ont annoncé le déploiement de 600 soldats supplémentaires au nord de l’Irak pour préparer cette opération.

Ces annonces se sont accompagnées d’un trafic diplomatique sans précédent dans la ville d’Erbil la semaine dernière, où les ministres de la Défense et des Affaires étrangères venus de plusieurs pays occidentaux, mais aussi de la région, ont effectué des visites pour superviser les derniers préparatifs de l’offensive visant à reprendre la deuxième ville d’Irak.

Cependant, comme cette opération suit le désir du président américain Barack Obama de voir Mossoul libérée de l’EI avant de quitter ses fonctions, de nombreuses inquiétudes exprimées par les acteurs de terrains sont ignorées, parce que gênantes par rapport aux délais établis en fonction des agendas politiques à Washington et à Bagdad.

Les zones irakiennes sous contrôle kurde abritent près d’1,6 million de réfugiés, et l’on s’attend à ce que plus d’un million d’autres personnes fuient Mossoul après le début de l’assaut

Même l’ancien directeur du FBI, le général David Petraeus, a laissé entendre que les choses allaient peut-être trop vite. « Plusieurs d’entre nous ont dit : ne débarrassez pas les lieux si vous ne savez pas comment tenir ensuite », a-t-il déclaré le 29 septembre à la chaîne américaine PBS. Il cherchait à rappeler que ce qui se passerait suite à la prise de Mossoul pourrait se révéler tout aussi difficile que l’opération elle-même.

Les zones irakiennes sous contrôle kurde abritent près d’1,6 million de réfugiés, et l’on s’attend à ce que plus d’un million d’autres personnes fuient Mossoul après le début de l’assaut. Reste à savoir où elles vont se rendre exactement.

Trois camps pouvant accueillir 6 300 familles ont été construits par les autorités kurdes, tandis que les camps construits par le ministère irakien de la Migration et du Déplacement serviront de refuge pour peut-être 20 000 familles supplémentaires. Une telle capacité d’accueil ne fait donc qu’effleurer le problème. Comme l’a résumé un responsable de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) : « Les armées américaine et irakienne sont en plein déni : il faudrait multiplier par dix les camps qui sont en cours de construction, mais ça ne va pas arriver. Ils ne vont tout simplement pas écouter. »

Ce sentiment a été partagé la semaine dernière par Lise Grande, représentante spéciale adjointe de la mission de l’ONU pour l’Irak, qui l’a énoncé clairement : « Nous ne sommes pas prêts ». Elle a ajouté : « Il ne s’agit pas de seulement quelques camps. Nous parlons là littéralement de dizaines, de centaines de camps qu’il faut absolument construire. »

Alex Milutinovic, responsable de l’International Rescue Committee (IRC), s’est montré encore plus pessimiste dans une interview donnée la semaine dernière, en soutenant qu’ils ne pourrons pas accueillir tous les réfugiés. « Le gouvernement irakien est déterminé à détruire Daech, a-t-il déclaré au New Yorker, mais il est impossible d’accueillir le nombre de réfugiés que l’opération va générer. » La détermination du gouvernement irakien à vaincre l’EI est très importante, mais sa détermination à gérer correctement la vague de personnes déplacées qui s’annonce devrait l’être tout autant.

En effet, seulement quelques semaines avant l’assaut, on relève des pénuries d’effectifs, de moyens matériels, et peut-être pire encore, de financements. Au moins une des plus grandes filiales des Nations unies se voit contrainte de rediriger des ressources humaines et matérielles depuis Bagdad vers le Nord. Avec une situation si instable dans d’autres parties du pays, il est clair que la redirection des ressources se fera au détriment de l’équipement de ces autres régions. Pas plus tard que la semaine dernière, l’UNHCR a admis qu’il n’avait atteint que 40 % de ses objectifs financiers pour la crise irakienne.

La crise humanitaire s'annonce

Jusqu’à présent, on considérait les autorités kurdes comme acquises à la cause des déplacés internes. Or aujourd’hui, le Gouvernement régional du Kurdistan abrite plus de 1,5 million de déplacés internes. Il a permis d’éponger le front humanitaire de manière considérable, voire inouïe. Mais les signes montrent que cette hospitalité commence à s’amenuiser. Le Premier ministre Nechirvan Barzani ayant récemment menacé de mettre fin à l’accueil des déplacés internes si une augmentation de l’aide étrangère ne se faisait pas sentir.

Un manque de préparation et d’intérêt pour les dimensions humanitaire de la guerre contre l’EI risque non seulement de provoquer un échec sur le plan humanitaire, mais aussi de préparer le terrain pour la prochaine guerre en Irak

En réponse à ce discours, les nations européennes ont rapidement réagi, et de nouvelles contributions ont été annoncées pour un montant cumulé qui s’élève à plusieurs centaines de millions de dollars.

Une préparation humanitaire si mauvaise risque d’ancrer un peu plus encore le désenchantement sunnite qui a contribué, à l’origine, à l’ascension de l’État islamique. Une approche purement militaire à Mossoul ne parviendra pas à résoudre ces problèmes sous-jacents. Il faut voir la bataille de Mossoul dans un sens holistique : elle représente bien plus qu’un combat armé, ou qu’une bataille contre la pauvreté.

Le travail humanitaire repose autant sur la prévention que sur le traitement des symptômes d’une crise, mais le moral des humanitaires mobilisés à Erbil est relativement bas. La crise humanitaire s’annonce, qu’ils s’expriment ou non. Une chose est claire : ce sont ces mêmes personnes qui devront combler les lacunes du programme de la coalition et de l’Irak lorsque le désastre arrivera.

Et il va arriver. À mesure que les avions martèleront la ville, il fait peu de doute que cette dernière sera réduite à l’état de ruines. Ce n’est qu’une raison parmi d’autres pour comprendre que le déplacement des habitants les plus pauvres sera de longue durée. Au moins six mois, selon le représentant du UNHCR en Irak, mais beaucoup s’entendent pour dire que ce délai sera beaucoup plus long.

Il faudra probablement plusieurs années avant de pouvoir réellement commencer à reconstruire Mossoul. Un manque de préparation et d’intérêt pour les dimensions humanitaire de la guerre contre l’EI risque non seulement de provoquer un échec sur le plan humanitaire, mais aussi de préparer le terrain pour la prochaine guerre en Irak.

Si, dans plusieurs années, de futures forces coalisées se retrouvent sur le point de démarrer une nouvelle bataille pour Mossoul, les responsables ne pourront pas dire qu’ils n’étaient pas prévenus.

- Gareth Browne est un journaliste qui s’intéresse à l’actualité, à la politique et au Moyen-Orient. Ses travaux ont été publiés par VICE, The Daily Mirror et Gulf News. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @brownegareth

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Des soldats irakiens se font prendre en photo près de Mossoul (Reuters)

Traduit de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.