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Un Iran instable serait en réalité une très mauvaise chose pour les États-Unis

Si l’Iran devient un État déliquescent, toute la région, de l’Afghanistan au Liban, deviendra dangereusement instable

Le 6 août, le président américain Donald Trump a promulgué un décret rétablissant la première phase des sanctions nucléaires contre l’Iran. Les sanctions renouvelées, le gouvernement américain interdira à l’Iran d’acquérir des billets de banque américains. Les entreprises et les particuliers américains ne pourront pas acheter pour le compte de l’Iran de l’or, d’autres métaux précieux, du graphite, de l’aluminium, de l’acier ou du charbon.

Les États-Unis empêcheront également l’Iran de toute activité internationale dans le secteur de l’automobile, le deuxième secteur économique d’Iran après le pétrole et le gaz. La deuxième vague de sanctions entrera en vigueur le 5 novembre et visera la plus grande source de revenus de l’Iran, ses exportations de pétrole et son système bancaire.

« Quiconque faisant affaire avec l’Iran ne fera PAS affaire avec les États-Unis », a tweeté Trump le 7 août.

Chute libre

Alors que les sanctions américaines frappent l’économie iranienne et le rial, la monnaie nationale du pays est en chute libre et des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes la semaine dernière. « Les sanctions [américaines] pourraient entraîner la perte d’un million d’emplois en Iran », avait déclaré le ministre iranien du Travail, Ali Rabiei, le 31 juillet. Il a été congédié de son poste le 8 août après avoir échoué à remporter un vote de confiance au Parlement.

La classe ouvrière lutte pour sa survie. Alors que 33 % de la population iranienne vit en dessous du seuil de pauvreté, une étude commandée par le Parlement iranien montre que chaque hausse de 10 % de la valeur des devises et la dépréciation du rial qui l’accompagne font augmenter l’inflation de 2 % en Iran.

Au cours des quatre derniers mois, la valeur du dollar a augmenté de 200 %. Si l’étude du Parlement iranien est correcte et si tous les autres facteurs sont constants, cela porterait l’inflation à 40 % sur ces quatre mois.

En l’absence de volonté de lutter contre la corruption et les inégalités de la part de tous les présidents iraniens depuis que l’ayatollah Ali Khamenei a été nommé guide suprême de l’Iran en 1989, le fossé entre les pauvres et les nantis s’est creusé

Selon certains rapports, les prix de l’immobilier ont augmenté de 42 % au printemps à Téhéran, par rapport à la même période l’an dernier. Dans ce contexte, les manifestations de colère qui persistent depuis décembre dernier sont compréhensibles. Le système iranien corrompu aggrave les misères économiques du pays. L’accumulation de richesses s’accélère grâce au favoritisme, au népotisme et au copinage, aux « activités de recherche de profit », à la corruption et aux abus du secteur public.

En l’absence de volonté de lutter contre la corruption et les inégalités de la part de tous les présidents iraniens depuis que l’ayatollah Ali Khamenei a été nommé guide suprême en 1989, le fossé entre les pauvres et les nantis s’est creusé. Plus précisément, l’augmentation des recettes pétrolières dans les années 2000, puis l’augmentation des exportations de pétrole iranien dans une économie rentière sous le président Hassan Rohani après l’aboutissement de l’accord nucléaire en 2015, ont porté la corruption vers de nouveaux sommets.

Une question de vie ou de mort

C’est dans ce contexte que, pour la première fois depuis 1995, les pauvres et la classe moyenne inférieure organisent parfois des manifestations de rue violentes dominées par des revendications économiques. En 1995, il y a eu des émeutes lorsque le taux d’inflation de l’Iran avait atteint 50 % pendant la présidence de Hachemi Rafsandjani, en raison de sa politique de libéralisation économique.

Une Iranienne lève le poing au milieu de la fumée des gaz lacrymogènes à l’Université de Téhéran, lors d’une manifestation due à la colère suscitée par les problèmes économiques, à Téhéran, le 30 décembre 2017 (AFP)

Des milliers de personnes vivant dans le quartier pauvre d’Islamshahr, en périphérie de Téhéran, sont descendues dans les rues. Les émeutiers se sont dirigés vers la capitale mais ont rencontré les forces des Gardiens de la révolution et ont été dispersés.

Lors des soulèvements de masse de 1999 et 2009, menés par des citadins de la classe moyenne et de la classe moyenne supérieure, les revendications des manifestants étaient toutes de nature civile. Les revendications concernaient les libertés sociales, la liberté d’expression et la fin de l’imposition de codes islamiques stricts.

Aucune demande de nature économique n’avait été soulevée. Ces demandes n’étaient pas une question de vie ou de mort. Pour ceux qui ont faim aujourd’hui, elles le sont. C’est ce qui rend le mouvement des affamés vital, dangereux et potentiellement capable de secouer la société et la politique iraniennes.

Le principal problème

Les gouvernements européens ont travaillé sans relâche pour préserver l’accord sur le nucléaire iranien et pour compenser l’impact des sanctions américaines sur l’Iran. Ils ont activé et mis à jour la loi de 1996 sur le blocage, qui interdit et protège les entreprises de l’UE contre les sanctions imposées par Washington. Il y a néanmoins trois problèmes sérieux à l’horizon. 

Premièrement, les banques en général ne sont pas disposées à travailler avec l’Iran parce qu’elles ne veulent pas risquer d’être exclues des marchés de capitaux américains et de finir par perdre leur capacité à négocier en dollars américains. Même le plan de l’UE exhortant son bras financier à aider à maintenir le flux d’argent vers Téhéran s’avère un échec. Werner Hoyer, président de la Banque européenne d’investissement, a déclaré : « Il n’existe actuellement aucune banque européenne capable de faire des affaires en Iran et avec l’Iran ».

Les banques refusant de travailler avec l’Iran, le transfert de devises dans le pays deviendra extrêmement difficile.

En second lieu, la pénurie de devises étrangères (principalement le dollar) sur le marché est exacerbée par les riches et les classes moyennes qui conservent des dollars pour maintenir la valeur de leurs actifs en prévision d’une nouvelle chute du rial.

Troisièmement, les exportations de pétrole iranien seront définitivement affectées à l’approche du 5 novembre, date à laquelle la deuxième phase des sanctions entrera en vigueur. Cela signifie moins de revenus en devises, la hausse du prix d’achat des devises et une nouvelle dépréciation du rial. La combinaison de ces facteurs entraînera très probablement des vagues d’inflation et, par conséquent, un élargissement et une intensification des manifestations en Iran.

Absence d’alternative viable

Le système va-t-il s’effondrer ? Cela est très peu probable, en raison de l’absence de toute alternative capable de s’emparer du pouvoir et de le conserver. Cependant, il est possible que les émeutes s’intensifient et que le pays sombre dans le chaos. C’est l’objectif de l’administration Trump, si elle ne peut pas parvenir à un changement de régime. Cependant, les États-Unis pourraient ne pas vouloir les conséquences désastreuses d’une déstabilisation de l’Iran.

Si l’Iran sombre dans la déliquescence, une chaîne d’États déliquescents, de l’Afghanistan au Liban, sera créée, déstabilisant toute la région. Quelle force empêchera cette région – y compris l’Iran – de devenir le foyer d’organisations terroristes internationales et régionales ?

L’Iran deviendrait un autre refuge pour le crime organisé, en particulier une voie majeure pour le trafic de drogue entre l’Afghanistan et l’Occident, ainsi qu’un centre de production de drogues. Le chaos et la guerre civile se répercuteraient sur les voisins de l’Iran, y compris l’Irak, et les perturberaient. 

À LIRE ► Un changement de régime en Iran ? Nous ne sommes pas en 1953 et Khamenei n’est pas Mossadegh

Une fois l’Iran et l’Irak asphyxiés par des troubles intérieurs et leurs exportations de pétrole perturbées, le prix du pétrole montera en flèche de manière imprévisible pendant une longue période.

L’économiste de l’énergie, James Hamilton, a passé en revue quatre événements distincts qui ont entraîné des ruptures dans l’approvisionnement en pétrole. Dans l’ordre chronologique inverse, il s’agissait de la première guerre du Golfe, de la guerre Iran-Irak de 1980, de la révolution iranienne de 1978 et de l’embargo de l’OPEP de 1973.

D’après ses recherches, il a déterminé que chacun de ces événements était suivi d’une profonde et longue récession aux États-Unis. Hamilton a également conclu qu’« à l’apogée des perturbations, ces événements ont fait baisser de 4 à 7 % la production mondiale nette et ont été associés à des hausses de prix du pétrole de 25 à 70 % ».

Le gouvernement des États-Unis se comporte comme un garçon irréfléchi qui donne un coup dans un nid de frelons avec un bâton. Quand les frelons commencent à sortir, ce n’est amusant pour personne.

- Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace.Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @SShahidsaless.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des Iraniens participent à un rassemblement marquant l’anniversaire de la révolution islamique de 1979, le 11 février 2018, à Téhéran (AFP).

Traduit de l’anglais (original).