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À Al Hoceima, personne n’oublie Mouhcine Fikri

Le 28 octobre 2016, la mort d’un vendeur de poisson du Rif déclenche un mouvement de protestation comme le Maroc n’en a jamais connu. Un an après, la ville d’Al Hoceima continue à vivre entre colère et amertume
Manifestation du hirak, à Al Hoceima, le 18 mai 2017 (Reuters/Youssef Boudlal)

AL HOCEIMA, Maroc – Dans le quartier de Sidi Abed, la rue principale est presque vide. Mis à part quelques jeunes qui discutent sur les bancs en ciment situés sur la placette en surplomb.

Rien à voir avec l’effervescence des nuits de Ramadan, il y a quelques mois, lorsque l’artère accueillait des milliers de manifestants, hommes, femmes et enfants, les drapeaux amazigh et ceux de la république du Rif qui flottaient.

Les harangues au micro exigeant la fin de la hogra (mépris), les slogans « Selmiya » (pacifique), « Koulouna Zefzafi » (nous sommes tous Zefzafi), demandant la liberté pour le leader du hirak emprisonné semblent bien loin. Sur un transformateur électrique un « Non à la militarisation » fait tache au milieu des tags de supporters de foot locaux.

« S’il faut qu’on redescende dans la rue, on ira. Et on descendra pour rendre hommage à Mouhcine Fikri »

- Issam, un habitant d’Al Hoceima

Issam (un nom d’emprunt, car il n’a pas souhaité divulguer sa véritable identitié) est du quartier : « Ici, tous les habitants sont avec le mouvement, mais ils ont peur : aujourd’hui les militants sont en prison. Mais s’il faut qu’on redescende dans la rue, on ira. Et on descendra pour rendre hommage à Mouhcine Fikri. »

Mouhcine Fikri est mort un 28 octobre, il y a un an. L’homme travaillait comme vendeur de poisson. Ce jour-là, il récupère une quantité importante d’espadon dont la vente est interdite à cette époque de l’année par respect pour le repos biologique de l’espèce. Sa cargaison est saisie par la police qui ordonne de la détruire sur le champ. En voulant la récupérer dans le camion benne appelé pour l’occasion, Mouhcine Fikri chute et meurt broyé par le mécanisme. Sa mort déclenche des manifestations dans le Rif mais aussi dans d’autres villes marocaines, et donne le coup d’envoi d’un mouvement de contestation, appelé le hirak (la mouvance).

À LIRE : Maroc : trois mois après la mort de Mouhcine Fikri, le Rif ne décolère pas

Dans une boulangerie tout près, l’odeur du pain frais invite à passer le seuil de la porte. « Oui les gens ont peur », confirme l’artisan. « Ici, chaque famille a un ou deux membres de sa famille en prison, mais on soutient quand même le hirak, et nos demandes sont justes. »

Dans les mois qui ont suivi la mort de Mouhcine Fikri, un mouvement pour porter les revendications de la région d’Al Hoceima s’est constitué. Le hirak réclame la fin de la hogra. 

Une université, de quoi se soigner, et du travail

Ce territoire enclavé a, au cours de son histoire, donné du fil à retordre aux colons espagnols, français comme aux autorités centrales marocaines, et payé un lourd tribut pour cette insoumission.

Abdelkrim al-Khattabi, politique célèbre et chef militaire, avait mené au début des années 1920, une révolte contre la colonisation du Rif par l’Espagne – en photo avec son frère (AFP)

Les demandes sont d’abord sociales : une université, de quoi se soigner, et du travail. Cette région vit surtout de l’envoi des salaires de la diaspora rifaine, massivement émigrée en Belgique ou aux Pays-Bas. 

À la tête du hirak, Nasser Zefzafi, un chômeur de 39 ans, charismatique,  devient très populaire et galvanise les rassemblements de plus en plus importants. Certains sont empêchés, d’autres dégénèrent. En mai, Zefzafi interrompt le prêche d’un imam qui critiquait la contestation. Il s’enfuit mais est arrêté quelques jours plus tard. Le Ramadan coïncide avec des manifestations massives qui ont lieu presque chaque nuit.

Mais depuis cet été, il n’y a plus de manifestations à Al Hoceima. Les gens vaquent à leurs occupations et croisent placidement les cars de police qui sillonnent la ville. La vision des silhouettes des forces de l’ordre est devenue habituelle.

À Al Hoceima, un policier mobilisé lors d’une manifestation, le 28 mai 2017 (AFP)

La ville reste sous surveillance et l’année de troubles a laissé des marques : plus de 300 personnes en lien avec le mouvement ont été incarcérées. Si une partie, et notamment les leaders, sont emprisonnés et jugés à Casablanca, la majorité des procédures se déroulent à Al Hoceima.

Maître Rachid Belaali est l’un des trois avocats qui doit défendre 270 dossiers en première instance et 90 en appel. Parmi les prévenus, 26 sont mineurs.

« Nous avons beaucoup de difficultés à suivre tous ces dossiers. Et nous rencontrons d’autres problèmes au quotidien, par exemple, en ce qui concerne les visites des détenus. On se heurte aussi à des obstacles au niveau des tribunaux de première instance et en cour d’appel », regrette l’avocat. « Selon nous, les jugements sont en général trop sévères et disproportionnés par rapport aux actes. »

L’avocat estime que la moyenne des condamnations pour les dossiers jugés à Al Hoceima est de dix-huit mois de prison.

À LIRE : INTERVIEW : Mohamed Ziane : « Même sous Hassan II, les peines étaient moins lourdes »

Chaque semaine, des dizaines de familles voyagent jusqu’à la capitale économique pour assister aux audiences et visiter leurs proches à la prison d’Okacha, où une cinquantaine de détenus, dont les leaders du hirak, sont incarcérés. 

Le car est affrété par le Conseil national des droits de l’homme, une institution étatique créée en mars 2011. Une situation qui peut paraître paradoxale, puisque l’État subventionne le voyage des familles qui vont visiter en prison des personnes poursuivies pour atteinte à sa sûreté.

« Les demandes sont justes oui, mais maintenant on aimerait regarder vers l’avenir, et essayer de s’en sortir »

- Un commerçant d’Al Hoceima

Cette prise en charge n’adoucit pas la colère des Rifains devant les incarcérations. « C’est devenu notre première revendication : la libération de nos frères », souligne Nasser depuis son comptoir, au milieu de smartphones. Il s’inquiète de la situation. « C’est pire qu’avant. Je vois plein de jeunes Rifains qui partent en zodiac par la mer. » Nasser  précise qu’il est arabe, pas berbère mais soutient le mouvement : « Il défend des revendications qui concernent tout le Maroc ».

Dans une autre boutique, un commerçant est en train de fignoler les broderies d’un caftan rouge éclatant. Au moment de faire le bilan, il pose ses ciseaux et soupire : « Cette année a été terrible pour les affaires, je n’ai rien gagné ou presque. Les demandes sont justes oui, mais maintenant on aimerait regarder vers l’avenir, et essayer de s’en sortir. »

Repos de l’espadon

Au port aussi, on veut regarder vers l’horizon. Aujourd’hui la pêche est maigre, seules les barques sont sorties, les chalutiers sont en grève et la mer est démontée.

La pêche est l’une des principales activités de la région : 3 000 marins pêcheurs travaillent à Al Hoceima. En 2017, un peu plus de 3 000 tonnes poissons ont été pêchées, un peu mieux que l’année précédente. Mais les revenus ont doublé : le quota de thons a été augmenté et les prix ont grimpé.

Une femme crie des slogans pendant une manifestation à Al Hoceima, le 20 juillet 2017 (Reuters/Youssef Boudlal)

Dans l’enceinte du port, les contrôles ont été renforcés. « Même une sardine ne pourrait pas passer en douce », plaisante-t-on en ville, et des actions de sensibilisation au repos des espèces, comme l’espadon, sont menées.

Tout le monde se souvient de Mouhcine Fikri. Et s’il faut descendre dans la rue pour lui rendre hommage, Ahmed n’hésitera pas : « S’ils nous laissent manifester, tant mieux. Mais nous allons de toutes façons sortir dans les rues pour exprimer nos demandes, et si le gouvernement veut bien nous écouter, ils libèreront les prisonniers politiques. Nous avons été patients. »

Le crédit régional pour un scanner 3D a été débloqué d’un coup

Un de ses collègues vendeurs croit savoir qu’il y aurait jusqu’à 2 000 détenus du hirak, une exagération qui illustre combien la confiance avec les autorités est entamée. 

Autre preuve de cette défiance, le centre d’oncologie qui a acquis durant les mois de protestation le statut de légende urbaine. En fait, l’hôpital existait bien mais il était sous-équipé, obligeant de nombreux malades à suivre des traitements à Oujda ou à Fès, à plus de cinq heures de route.

Le crédit régional pour un scanner 3D a été débloqué d’un coup. « Aujourd’hui nous traitons dix-sept patients contre neuf auparavant en radiothérapie », explique Badreddine Kalay, le responsable du centre. Les localisations plus délicates (ORL, cancers digestifs…) peuvent aujourd’hui être soignés à Al Hoceima. La salle de curothérapie flambant neuve entrera bientôt en fonction.

Ter’alli , liberté en tamazight

En ville, les chantiers sont nombreux. L’université tant demandée serait même sur les rails.

« Oui, il y a des améliorations. On va te dire : ‘’Regardez, on a refait cette place’’ », admet Tarik, « mais c’est une vitrine. Nous, on veut des changements profonds : du travail. Je sais que c’est quelque chose qui prend du temps, mais qu’on nous montre des avancées concrètes pour cela. »

Le jeune homme suit un master de droit public à Tétouan. Il est aussi bassiste et parolier du groupe Syphax. La formation native d’Al Hoceima qui fusionne rock et musique rifaine a récemment été récompensée dans un festival à Casablanca. Leur chanson « Ter’alli » (liberté) célèbre en tamazight la liberté et le combat du peuple contre l’oppression.

« La musique c’est un langage spirituel et un formidable coup de pouce pour le peuple », insiste Tarik, qui rappelle que sept artistes parmi leurs connaissances sont détenus, dont l’ancien chanteur du groupe, condamné à quinze mois de prison : « Je me demande bien pour quels faits. »

Silya Ziani, une autre chanteuse très populaire et une des figures de proue des manifestations a été emprisonnée un temps avant d’être graciée par le roi.

La ville d’Al Hoceima (Reuters/Youssef Boudlal)

Saadeddine Taraabti, le guitariste de Syphax, joue aussi pour d’autres groupes de la région. Il souhaite coûte que coûte s’investir dans sa région natale, mais ne peut s’empêcher parfois de penser à rejoindre sa famille en Europe.  

« Pour le moment, Al Hoceima est vide. Une grande partie des gens est emprisonnée et une autre partie a fui en Europe. Nous observons ce qui se passe et nous nous posons la question : ‘’À qui allons-nous laisser cette terre du Rif ?’’ Si ce ne sont pas les enfants de cette région qui vont la développer, qui va le faire? Il y a cette chose qui me pousse, moi et d’autres personnes, mes amis, à le faire malgré les souffrances et les coups que nous subissons. Mais pas sans limites. Tu ne peux pas sacrifier toute ta vie pour donner quelque chose à ton système ou à ton pays alors qu’à la fin, ça ne t’apporte rien personnellement. Et c’est à ce moment-là que tu penses à immigrer. »