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Après la transition politique, la Tunisie face au défi économique

Presque cinq ans après sa révolution, la Tunisie se retrouve acculée financièrement. Le gouvernement doit à la fois porter le poids des dépenses passées et trouver des solutions pour obtenir des devises et attirer les entreprises étrangères. La population, elle, gronde
Les pertes agricoles liées à la sècheresse ont été estimées à l'automne à plus de 800 millions d'euros (AFP)

TUNIS - L’économie, un nouveau défi pour la Tunisie après la transition politique. Le pays est quasiment en « état d’urgence économique», d’après Fadhel Abdelkéfi, le ministre de l’Investissement. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : - 4 890 millions d’euros de balance commerciale pour 2015, 15,6 % de chômage, 4,2 % d’inflation en septembre et un déficit public à 6,5 % du PIB. Bref, le seul pays rescapé du printemps arabe fait grise mine.

« L’économie n’a pas été considérée comme une priorité par les différents gouvernements depuis 2011. Nous avons donc connu une dégradation. Au final, les causes de la révolution, née de revendications économiques et sociales, se sont aggravées », constate, pour Middle East Eye, Ridha Meddeb, PDG du groupe Comete et ancien membre du conseil de la Banque centrale de Tunisie. Preuves en sont, les mouvements sociaux qui se multiplient. Kasserine, à 300 kilomètres au sud-ouest de de Tunis, a été la scène, en janvier dernier, de grandes manifestations de chômeurs. En octobre, quelques dizaines de diplômés sans travail ont tenté de se suicider collectivement.

A Kasserine, la jeunesse tunisienne a manifesté en janvier dernier contre le chômage, la corruption et l'inaction politique (AFP)

La fonction publique, 14 % du PIB

Abdeljelil Bedoui, docteur en économie et fondateur du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES, une ONG), reconnaît craindre, dans ce pays où le salaire minimum garanti correspond à environ 137 euros pour 48 heures de travail hebdomadaires, une « nouvelle révolte du pain ». Allusion aux émeutes de 1983-1984 durant lesquelles la population a violemment contesté la décision de l’État d’augmenter le prix du pain selon les conseils du Fonds monétaire international (FMI).

Abdeljelil Bedoui regrette que « depuis 2011, les politiques de relance de la croissance ont été menées dans un esprit de partage du butin et comme l’aurait fait une banque, pour calmer les mouvements sociaux. »

Les embauches au sein de la fonction publique en sont un exemple. Avec 630 000 fonctionnaires en 2016 contre 444 000 environ en 2011, la masse salariale représente aujourd’hui 14 % du PIB et 70 % des dépenses de fonctionnement de l’État. Dans ces conditions, le gouvernement prévoit un gel des augmentations salariales pour l’année 2017. Mais le puissant syndicat de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) s’y oppose pour le moment. Les discussions sont en cours alors que la loi des finances pour 2017 est étudiée à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Ce projet inclut également une contribution additionnelle, dite « exceptionnelle », de 7,5 % sur les bénéfices des entreprises. Cette fois, c’est le syndicat patronal, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA) qui la rejette.

S’attaquer au marché informel, un dossier sensible

Autre sujet sensible abordé par cette loi des finances, la fiscalité. « Seulement 18 % de la population supporte l’ensemble de la fiscalité tunisienne», explique Mourad Smaoui, secrétaire général du think-tank Joussour, spécialisé dans les politiques publiques. « C’est à cause du régime forfaitaire dédié aux professions libérales [les indépendants sont sensés payer un impôt forfaitaire sur le chiffre d’affaires et sont exonérés d’impôts sur les revenus] qui est, ni plus ni moins, que de l’évasion fiscale autorisée », détaille-t-il. Le nouveau gouvernement souhaite modifier cela.

Face à la grogne des avocats, qui ont entamé un mouvement de grève, Lyed Damani, porte-parole du gouvernement, a également précisé que sur les 7 400 avocats, plus de 3 000 n’ont pas d’identifiant fiscal.

Mourad Smaoui poursuit : « Les 2 millions de personnes, qui ne travaillent pas et ne cherchent pas à travailler sont également en cause. Ce sont ces hommes qui passent leur journée au café et envoient leur femme travailler, les rentiers, les désespérés... Et il y a aussi marché informel grandissant. »

Contrebande, travail au noir, micro-entreprises, sous-déclaration du chiffre d’affaire, le secteur informel est difficile à évaluer. Néanmoins, dans son étude publiée en février 2016, Joussour estime que ce domaine représentait au moins 35,5 % du PIB en 2012. Mais s’attaquer à ce secteur, qui fait vivre une majorité de la population dans certaines régions, comme à Ben Guerdane, s’avère sensible alors que beaucoup redoutent déjà les tensions sociales qui augmentent.

Une loi « d’urgence économique » discutée à l’Assemblée

Au total, le nouveau gouvernement tunisien, en place depuis fin août, mise sur une augmentation d‘environ 16 % des recettes fiscales. Face au tarissement des ressources – le tourisme étant en crise et l’agriculture en difficulté face au manque d’eau notamment –, le pays empruntera environ 2,4 milliards d’euros à l’étranger. Des emprunts qui élèveront la dette publique à 63% du PIB contre 40% en 2010.

Le gouvernement dirigé par Youssef Chahed semble donc décidé à prendre les choses en main. Une loi dite « d’urgence économique », qui facilite les procédures administratives concernant les projets nationaux prioritaires est en discussion à l’Assemblée. Les autorités espèrent qu’elle sera votée avant la conférence internationale d’appui au développement économique, appelée « Tunisia 2020 », qui aura lieu les 29 et 30 novembre prochains. Les autorités attendent beaucoup de cet événement censé replacer la Tunisie dans une dynamique économique. Des délégations se sont déplacées, tout le mois d’octobre, en Europe et au Moyen-Orient pour en faire la promotion.

Le commissaire général de cette conférence, Morad Fradi explique que l’objectif principal consiste à « restaurer l’image du pays », reconnaissant que celle-ci n’est « pas au top en ce moment ». « Il y a eu une avancée sécuritaire importante, qui n’a pas été reprise dans les médias [la Tunisie n’a pas connu d’attaque terroriste depuis mars 2016]».

Plan de développement 2016-2020

Économiquement, il y a eu un travail de fond, avec l’adoption d’un certain nombre de lois, comme le partenariat public-privé (la personne publique peut confier une mission à un prestataire privé en échange d’un paiement), la modernisation du secteur bancaire (création d’un fond de garantie des dépôts, d’un comité de nomination, rémunération des dirigeants) ou la révision du code de l’investissement (sensé favoriser le climat des affaires en simplifiant les procédures administratives). »

Le Premier ministre tunisien Youssef Chahed, à gauche, et le président Beji Caïd Essebsi (Reuters)

Concrètement, l’événement va surtout lancer le plan de développement 2016-2020 qui contient une cinquantaine de projets de grands travaux publics, privés ou mixtes, comme l’extension du port de Radès. L’ensemble coûterait 120 milliards de dinars (49 milliards d’euros) dont 40% devraient être financés par l’État et 60% par le privé. Attirer les investisseurs est fondamental. Mais la Tunisie y parviendra-t-elle, alors que 600 entreprises étrangères ont quitté le pays depuis 2010 ?

« Je ne suis pas optimiste, confie Abdeljelil Bedoui. Les entrepreneurs tunisiens partent en Espagne, alors comment attirer les étrangers ? Et même si on y arrive, est-ce que nous sommes en mesure de bien les utiliser ? »

L’économiste évoque « l’argent alloué à des projets qui dorment » en prenant pour exemple les 2 millions de dollars (1,83 million euros) offert par le Fond arabe du développement économique et social (FADES) en 2012 pour acheter des ambulances : « L’argent est là, mais les ambulances non, alors qu’on en a besoin. Il y a un véritable dysfonctionnement administratif. »

Mouheb Garoui, directeur exécutif de l’ONG I watch, joint par MEE, considère également qu’il est trop tôt pour demander aux investisseurs de s’engager en Tunisie. Il dénonce « l’arsenal juridique insuffisant pour criminaliser la corruption dans le secteur privé. Il n’y a même pas de définition légale ! Cette conférence, c’est une invitation à construire un troisième étage au-dessus d’une maison délabrée ! »

Des arguments que Ridha Meddeb, dont la société Comete est un des organisateurs de « Tunisia 2020 », balaie d’un revers de la main : « On ne peut plus se permettre d’attendre. Aujourd’hui, tout le défi consiste à affronter les problèmes en même temps. S’attaquer à la corruption et à la contrebande sera difficile et long. Les investissements locaux et étrangers permettront d’avoir des moyens supplémentaires. »