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INTERVIEW – Henda Chennaoui : « Le contrat entre la société et les politiques est rompu »

Sept ans après le début de la révolution qui fit tomber Ben Ali, des manifestations, au cours desquelles un Tunisien est décédé, dénoncent l’austérité. À l’origine de cette protestation : une campagne appelée Fech Nestannew (Qu’est-ce qu’on attend)
Manifestation à Terbouba, à 40 kilomètres de Tunis, le 9 janvier 2018 (AFP)

C'était une coïcidence mais 33 ans après les « émeutes du pain » sous Bourguiba, le 3 janvier 2018, de jeunes Tunisois se sont réunis pour lancer la campagne Fech Nestannew (Qu’est-ce qu’on attend) pour protester contre la cherté de la vie. Parmi eux : des jeunes déjà engagés dans des mouvements comme Manich Msamah (contre la loi de réconciliation), Hassibehom (contre la répression policière) ou Manesinakomch (pour la justice transitionnelle).

Dimanche à Tunis, la manifestation à laquelle ils avaient appelé pour protester contre une hausse des prix entrée en vigueur au 1er janvier, a été dispersée par la police. « Ni peur, ni terreur, la rue appartient au peuple », ont-ils scandé lorsque des policiers ont chargé.

Depuis, plusieurs villes du pays ont pris le relais. « Nous voulons renégocier la politique d’austérité décidée par le gouvernement », explique Henda Chennaoui, 34 ans, une des porte-paroles de la campagne, journaliste, « car ce sont les pauvres qui paient le plus cher cette politique. »

Fech Nestannew appelle à une nouvelle manifestation vendredi 12 janvier à Tunis.

Middle East Eye : Dimanche, vous avez appelé à une manifestation contre l’austérité à Tunis, et plusieurs autres villes vous ont suivis. Vous attendiez-vous à une telle adhésion ?

Henda Chennaoui : En Tunisie, nous avons l’habitude de l’effet boule de neige. Dès qu’une région bouge, les autres suivent, car les gens ont la conviction que cet État ne réagit que quand on lui met la pression.

Le salaire minimum, de 326 dinars [111 euros] par mois, équivaut environ à deux semaines de course pour une famille de quatre personnes

Janvier est aussi traditionnellement un mois socialement « chaud », mais là, on sent que la population a épuisé son capital de patience. Elle n’a plus confiance en aucun parti, ne croit plus en aucune promesse politique. La situation se dégrade d’année en année et à cela s’ajoute la répression, la diabolisation des mouvements sociaux et le soutien de plus en plus distancié de l’UGTT [centrale syndicale], le silence de l’État, et tout cela ne contribue pas à entretenir la paix sociale…

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MEE : Comment la loi de finances impacte-t-elle le quotidien ?

HC : Le gasoil a augmenté de 2,85 %, ce qui a se répercute sur le prix des aliments. Le salaire minimum n’a pas bougé depuis des années, il est de 326 dinars [111 euros] par mois. Ce qui équivaut environ à deux semaines de course pour une famille de quatre personnes.

Pour comprendre le ras-le-bol, il faut savoir qu’après 2011, une sorte de contrat a été passé entre les Tunisiens et les politiques. Ces derniers s’étaient engagés, après la transition politique, à satisfaire toutes les demandes de la population, à améliorer notamment la situation économique. On a attendu. En 2014, il ne s’est rien passé. En 2015 non plus, ni en 2016, ni en 2017. La classe politique n’a montré aucun signe qu’elle faisait quelque chose. C’est la raison pour laquelle nous avons appelé notre campagne « Qu’est-ce qu’on attend ? ».  

En 2018, les Tunisiens verront augmenter la TVA, la taxe sur le timbre de voyage ou encore l’impôt sur le revenu en fonction de la plus-value foncière (Reuters)

MEE : Depuis 2011, la société civile et les rapports d’ONG s’alarment d’un fossé qui se creuse entre les plus riches et la Tunisie dite « des marges ». Quelle est la réalité sociale ?

HC : Ce fossé existait déjà avant. Si Mohamed Bouazizi [jeune vendeur ambulant à qui l’on attribue le déclenchement de la révolution tunisienne] s’est immolé, si Ben Ali s’est enfui, c’est justement à cause de ce fossé.

Seuls les gens proches du pouvoir peuvent réussir

Mais depuis 2011, il s’est creusé : aujourd’hui, il n’y a pas une famille qui ne connaisse pas un parent au chômage ou qui travaille, mais dans le secteur informel. Il n’y a plus de classe moyenne. Et sans aucun espoir de s’en sortir. Car une autre problématique complexe se greffe à la pauvreté : la corruption. Un jeune, diplômé ou non, qui souhaite ouvrir ne serait-ce qu’un commerce, doit attendre plusieurs années pour payer un pot-de-vin qui lui permettra d’avoir accès aux banques ou à l’administration, qui à leur tour, lui mettront des bâtons dans les roues. Seuls les gens proches du pouvoir peuvent réussir.

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Après 2011, la classe moyenne supérieure est devenue extrêmement riche. Mais la classe inférieure, elle, n’a gagné aucun avantage, que ce soit en termes de pouvoir d’achat, d’accès aux ressources, à l’éducation ou à la santé.

MEE : 2017 a vu converger des revendications socio-économiques et des revendications pour une meilleure gouvernance. Comment l’expliquez-vous ?

HC : Si depuis 2011, tous les mouvements sociaux ont eu pour principale revendication le travail, ils masquaient d’autres revendications contre la corruption ou le népotisme.

À Kasserine en 2016, par exemple, les jeunes qui tenaient les sit-in avaient une liste de personnes qu’ils disaient corrompus et dont ils exigeaient le départ du gouvernorat. À El Kamour, au début de l’été, les jeunes ne protestaient pas uniquement pour avoir un travail : ils exigeaient aussi de la transparence dans la gestion des ressources naturelles. 

Mais en 2017, on a surtout vu se mobiliser des régions de Tunisie qui jusqu’alors n’avaient jamais manifesté. Et parmi elles, des régions côtières, comme à Mahdia, plutôt connues pour leurs richesses.

Le taux de chômage dans le gouvernorat de Tataouine – de 58 % chez les diplômés et de 27 % chez les jeunes – est un des plus élevés dans le pays (AFP)

MEE : Le gouvernement adopte des mesures d’austérité pour pouvoir obtenir l’argent du FMI. Quelle alternative proposez-vous ?

HC : Notre objectif est de voir l'État adopter un modèle économique cohérent où il jouerait son rôle au nom de l’intérêt public. Ce qui n’est pas le cas aujourd'hui.

La crise économique n’est pas une fatalité, elle est simplement le résultat d’une mauvaise gouvernance

Prenons un exemple : les banques nationales ont décidé d’annuler toutes les dettes du secteur du tourisme pour le soutenir après les attentats. Les hôteliers, eux, ont choisi de garder les devises à l’extérieur de la Tunisie en attendant que le dinar perde de sa valeur, pour gagner plus d’argent. C’est bien la preuve que les choses ne sont pas décidées dans l’intérêt des Tunisiens !

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On voit bien aussi qu’il y a une résistance aux réformes économiques. Une loi devait passer pour réformer les transactions, en vue d’une meilleure traçabilité. Et bien le parlement a voté contre.

Mais la crise économique n’est pas une fatalité, elle est simplement le résultat d’une mauvaise gouvernance.