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Les universitaires turcs divisés par la « purge » post-coup d’État qui secoue les universités

Certains craignent que l’état d’urgence et les limogeages massifs de fonctionnaires ne sapent les libertés académiques, mais d’autres estiment que ces mesures sont nécessaires
Un jeune homme est assis sur une statue du sultan Mehmed II lors d’une manifestation de soutien au président turc Recep Tayyip Erdoğan à Istanbul mardi (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Avant même que le président de la Turquie ne déclare l’état d’urgence mercredi soir, le secteur académique assiégé du pays était confronté à une répression sans précédent à la suite du coup d’État manqué de vendredi dernier.

Des dizaines de licenciements, de démissions forcées et les accusations d’implication dans le complot dans le monde académique ont soulevé de sérieuses questions quant à savoir si le président turc Recep Tayyip Erdoğan et son parti de la Justice et du Développement (AKP) se servaient de l’opportunité pour élargir leur répression contre les dissidents.

Erdoğan est apparu devant les caméras mercredi soir et a annoncé que, à la suite des réunions tenues toute la journée, un état d’urgence de trois mois serait instauré et qu’il s’agissait d’une mesure destinée à protéger la démocratie plutôt qu’à la ternir.

« Ce n’est pas une décision contre la démocratie ou l’État de droit. En fait, cette décision permettra de protéger les droits de nos citoyens et protège également notre démocratie », a-t-il affirmé.

Toutefois, la déclaration a rapidement été suivie par une condamnation de la part des partis de l’opposition turcs. Özgür Özel du Parti républicain du peuple (CHP), le principal parti d’opposition, l’a qualifiée de « coup d’État civil, qui constitue une trahison du Parlement ».

Ayhan Bilgen du Parti démocratique des peuples pro-kurdes (HDP) a déclaré que la Turquie devait bâtir une démocratie de qualité en réponse au coup d’État, ajoutant que l’État d’urgence aurait également été déclaré si le putsch avait été un succès.

Dans les jours qui ont précédé l’instauration de l’État d’urgence, environ 50 000 personnes avaient déjà été directement touchées par la répression qui a fait suite au coup d’État. Rien que dans le milieu universitaire, le Conseil de l’enseignement supérieur (YÖK) a exigé la démission de chacun des 1 577 doyens d’université de Turquie à la fois dans les universités publiques et privées, lesquels s’y sont tous astreints.

Quatre recteurs, qui sont les supérieurs des doyens et sont directement nommés par le YÖK, ont également été licenciés, tandis que l’un d’eux a été arrêté. Tous les universitaires se sont vus imposés une interdiction de voyager à l’étranger.

Ces mesures ont attiré l’attention des organisations internationales des droits de l’homme, Amnesty International prévenant que les droits de l’homme étaient en « péril » et appelant les autorités turques à « faire preuve de retenue et de respect envers l’État de droit ».

« Le grand nombre d’arrestations et de suspensions depuis vendredi est très inquiétant et nous suivons la situation de près. La tentative de coup d’État a déclenché de terribles violences et il faut traduire en justice les responsables d’homicides illégaux et de violations des droits humains. Cependant, réprimer la dissidence et menacer de rétablir la peine de mort ne sert pas la justice », a déclaré John Dalhuisen, directeur pour l’Europe et l’Asie centrale d’Amnesty International.

« Nous exhortons les autorités turques à faire preuve de retenue et de respect envers l’État de droit pendant qu’elles mènent les investigations nécessaires. Les personnes placées en détention doivent être jugées dans le cadre de procès équitables ou libérées en l’absence de preuve concrète de leur participation à des actes criminels. »

Les universitaires et les analystes avec lesquels Middle East Eye a parlé ont exprimé leur inquiétude au sujet de la mauvaise utilisation possible des pouvoirs accordés au gouvernement par l’état d’urgence. La plupart d’entre eux le considère cependant comme une réponse relativement raisonnable à la tentative de coup d’État.

L’état d’urgence donne des pouvoirs élargis au ministère de l’Intérieur et aux gouverneurs régionaux. Certains de ces pouvoirs étendus incluent la possibilité de gardes à vue plus longues, une obtention plus facile de mandats de perquisition et d’arrêt, ainsi que davantage de pouvoirs en matière d’arrestation et de fouille pour la police.

Parmi les autres pouvoirs figurent l’autorisation d’imposer un contrôle accru sur les médias et d’instaurer un couvre-feu plus facilement.

Ümit Erol, professeur et chef de la faculté de commerce à l’Université Bahçeşehir d’Istanbul, a déclaré à MEE qu’imposer l’état d’urgence était justifié, mais que l’élément déterminant serait la façon dont il sera appliqué.

Il a dit que certaines sections de la société ne croyaient pas aux motivations d’Erdoğan et qu’il serait important de les convaincre que toutes ces mesures sont uniquement destinées à cibler le mouvement Hizmet du religieux vivant aux États-Unis Fetullah Gülen, qui est accusé d’avoir orchestré le coup d’État et d’avoir infiltré l’armée et d’autres institutions de l’État.

« C’est une réponse tout à fait raisonnable à une tentative de coup d’État. Ils auraient pu instaurer également la loi martiale. Mais nous devons attendre et voir comment il est mis en œuvre », a déclaré Erol.

Quelques minutes après l’annonce de l’état d’urgence, le Premier ministre Binali Yıldırım a tweeté que la décision ne visait pas à perturber la vie quotidienne des citoyens, mais à veiller à ce que les mécanismes étatiques fonctionnent efficacement et diligemment.

Influence de Gülen

Erol a indiqué qu’il existait une croyance selon laquelle Gülen, un ancien allié d’Erdoğan qui s’est brouillé avec le président turc en raison des soupçons du gouvernement quant à l’étendue et à l’influence de Hizmet en Turquie, avait conservé le soutien de nombreuses personnes travaillant dans les universités turques, et que c’était la raison pour laquelle les universitaires étaient tous soupçonnés.

« Je ne connais pas le nombre exact, mais cela pourrait se réduire à cela. Mais, oui, je pense que ce pourrait être une réaction légèrement excessive. Cela apparaît certainement comme ça parfois », a-t-il déclaré.

Özgür Ünlühisarcıklı, directeur pour la Turquie du German Marshall Fund (un think tank basé à Washington qui étudie les relations entre les États-Unis et l’Europe), estime que l’inverse est vrai.

« Les purges dont nous sommes témoins ne sont pas une réaction de panique à la tentative de coup d’État », a déclaré Ünlühisarcıklı à MEE.

« La tentative de coup d’État était une réaction de panique, ou une initiative préventive, contre les importantes purges qui étaient de toute façon planifiées par le gouvernement, en raison de la formation d’un État parallèle au sein de la bureaucratie turque. »

Ünlühisarcıklı a indiqué que l’ampleur de la répression avait soulevé la crainte de voir certaines personnes innocentes également sanctionnées pour les actions des autres.

Cependant, Kerem Alkin, professeur de macroéconomie à l’Université Medipol d’Istanbul, a déclaré que chaque mesure proposée était nécessaire et vitale pour la survie de la démocratie en Turquie.

« Toutes les actions, y compris dans le monde universitaire, sont destinées à éradiquer les membres de groupes terroristes. D’autres pays de l’Union européenne ont déclaré l’état d’urgence pour des événements moins graves », a-t-il déclaré à MEE.

Alkin a ajouté qu’il ne pensait pas que les universitaires turcs pâtiraient de ces mesures et qu’il estimait que le secteur de l’enseignement supérieur en sortirait plus fort.

« Les chefs de faculté sont les principaux dirigeants. Les doyens orchestrent leurs activités. Même les doyens seront en mesure de revenir à leur poste en septembre lorsqu’un rapide examen les aura blanchis », a-t-il assuré.

« Même l’interdiction de voyage est bien. Tout sera réglé en un mois et demi à deux mois et tous ceux qui seront lavés de tout soupçon pourront revenir travailler l’esprit tranquille », a-t-il estimé.

« Un mal nécessaire »

Ünlühisarcıklı reste sceptique, soulignant que les travaux universitaires en Turquie avait déjà fait l’objet de limitations et d’ingérences. Il croit que la durée et l’ampleur des perturbations dans les universités du pays dépendront des intentions du gouvernement.

« La liberté académique était déjà limitée en Turquie et avec ces purges, même ceux qui ne sont pas touchés seront intimidés », a-t-il affirmé.

« Si le projet du gouvernement est de consolider le pouvoir, nous pouvons en voir plus pendant longtemps. Si le gouvernement veut renforcer la démocratie turque et protéger la société turque de l’extrémisme, les choses devraient se normaliser à l’automne. »

Pour l’instant, Erol voit cet état d’urgence comme un « mal nécessaire » et estime que le pays a un choix difficile à faire.

« La seule autre chose qui peut être faite pour empêcher de telles tentatives de coup d’État ou des situations similaires est de changer la constitution, ce qui est très difficile et prend du temps », a déclaré Erol.

Erol, qui était lui-même dans l’incapacité de quitter le pays pour des vacances jeudi, a déclaré que des questions seraient soulevées, mais il ne savait pas quelles étaient les autres options après la tentative, par certaines factions au sein de l’État, de renverser le gouvernement en utilisant la force militaire.

« Chaque mouvement sera contrôlé. Tant que les droits de l’homme sont respectés pendant cet état d’urgence alors nous pouvons voir la lumière au bout du tunnel, même avec des mesures aussi extrêmes en vigueur. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.