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#MeToo et la communauté musulmane, encore un long chemin à parcourir

Un an après le raz-de-marée mondial provoqué par le mouvement #MeToo, la parole des femmes semble s’être libérée. Mais qu’en est-il au sein de la communauté musulmane dans des pays comme la France ou la Belgique ?
Parler de violences sexuelles au sein de la communauté musulmane est encore difficile malgré la libération de la parole qui a fait suite à l’affaire Weinstein (AFP)

Le mouvement #MeToo, qui a vu une multiplication des dénonciations pour agression sexuelle et harcèlement à la suite d’accusations portées contre le producteur américain Harvey Weinstein en octobre 2017, a brisé l’omerta des violences faites aux femmes. Mais quel impact ce mouvement, né sur les réseaux sociaux, a-t-il eu sur la communauté musulmane dans des pays comme la France ou la Belgique ?

À son évocation, le silence est la réponse la plus courante. Les rares personnes ayant accepté d’en parler à Middle East Eye déplorent que non, il n’est pas plus simple de parler d’agressions ou d’abus sexuels au sein de la communauté, qui plus est en tant que femme.

Pour Dominique Thewissen, psychothérapeute belge convertie à l’islam, il n’y a pas eu de véritable effet #MeToo chez les musulmans. En revanche, une affaire a bien secoué la communauté, celle concernant le théologien musulman Tariq Ramadan, accusé de viol par cinq femmes.

« Les langues se délient sur la supposée sacralité des leaders religieux ou communautaires. […] Les femmes prennent plus conscience de ce sujet et questionnent davantage l’humanité de leurs leaders »

- Dominique Thewissen, psychothérapeute

« C’est surtout de ça que les gens parlent le plus. Très souvent, on vient me voir pour me demander mon avis sur le sujet. Les gens me posent plus de questions sur cette affaire que sur leurs propres problématiques. Surtout les convertis que j’accompagne », explique-t-elle à Middle East Eye.

Cette « affaire » amène la thérapeute à faire un autre constat : « Les langues se délient sur la supposée sacralité des leaders religieux ou communautaires. C’est surtout ça que je perçois au travers de mes échanges avec mes patients. Les femmes prennent plus conscience de ce sujet et questionnent davantage l’humanité de leurs leaders. Je parle d’humanité car on réalise à nouveau que ce sont des créatures humaines, non parfaites, qui peuvent donc faillir. »

Les accusations de viol à l'encontre de l'islamologue Tariq Ramadan ont fortement marqué la communauté musulmane (AFP)

Alors pourquoi n’y a-t-il pas eu plus de dénonciations ? Dominique Thewissen tente de l’expliquer en invoquant le caractère étranger de tels mouvements pour la communauté musulmane, dans lesquels celle-ci ne se reconnaîtrait pas. « Il n’y a pas eu cette déferlante comme aux États-Unis. Quand ça se passe hors des communautés arabo-musulmanes, les musulmans se disent ‘’ça se passe chez les autres’’ », observe-t-elle.

« Il y a peut-être aussi une croyance un peu idéaliste selon laquelle chez nous, ça n’arrive pas. J’ai déjà été prise à partie parce que je parlais d’abus sexuels, ou de consentement, même au sein d’un couple marié. On me répondait alors : ‘’On n’a pas le droit de dénoncer son frère sans preuves, donc on ne peut pas dire ça’’ », déclare la thérapeute, qui continue tout de même à aborder le sujet dans ses conférences et vidéos en ligne.

Une prise de parole encore timide

« Il y a eu une prise de conscience, au niveau individuel, mais pas de démarche collective de conscientisation et d’action, c’est dommage », estime pour sa part Hanane Karimi, sociologue, qui travaille sur les moyens d’émancipation des femmes musulmanes françaises discriminées du fait de leur visibilité religieuse.

Tout comme Dominique Thewissen, Hanane Karimi voit l’affaire Tariq Ramadan comme un frein au dialogue ou à toute réflexion autour de ces questions au sein de la communauté musulmane en France ou en Belgique.  

« Il existe encore tout un imaginaire de pureté qui empêche les gens d’aborder la question des abus »

- Hanane Karimi, sociologue

« Il existe encore tout un imaginaire de pureté qui empêche les gens d’aborder la question des abus », explique-t-elle.

« Dans cette affaire ultra-médiatisée, ce que l’on constate, c’est que ce sont encore et toujours les femmes qui portent la culpabilité. Elles sont présentées comme tentatrices, mauvaises musulmanes, alors que son comportement à lui est mis de côté. On est encore loin d’être capables d’entendre la parole des femmes. »

Pour la sociologue, cette parole a plutôt tendance à se libérer en petit comité, dans certains milieux militants, de manière informelle. Des espaces qui permettent aussi de déconstruire certaines dynamiques en place.

« Les musulmanes se créent des petits espaces entre elles pour se sentir en sécurité », poursuit Hanane Karimi. « Elles y trouvent une écoute empathique et sans jugement qui leur permet de dire ce qu’elles ont vécu. Elles y trouvent un vrai soutien sororal, qui leur permet de dépasser la honte et la culpabilité. Ce partage peut, à terme, permettre aussi une démarche de déconstruction pour faire avancer le groupe entier. Ainsi, chacune peut en sortir plus forte. »

Les messages #MeToo et #BalanceTonPorc, la version française du mouvement, sont écrits sur la main d’un manifestant lors d’un rassemblement contre les violences sexuelles à Paris, le 29 octobre 2017 (AFP)

Ouiem Maghrebi, psychologue clinicienne interculturelle qui accompagne et prend en charge de nombreuses femmes ayant vécu des situations d’abus, observe elle aussi un changement.

« Même s’il demeure encore difficile de mettre des mots sur ce genre d’actes, j’ai constaté une certaine libération de la parole des femmes pendant mes consultations »

- Ouiem Maghrebi, psychologue clinicienne interculturelle

« Même s’il demeure encore difficile de mettre des mots sur ce genre d’actes, j’ai constaté une certaine libération de la parole des femmes pendant mes consultations », témoigne-t-elle. « C’est toujours difficile de passer ce cap, mais petit à petit, cette prise de conscience le permet. De plus en plus de femmes vont porter plainte aujourd’hui. »

Si elle traite essentiellement de cas d’abus intrafamiliaux, Ouiem Maghrebi n’hésite pas à parler ouvertement de certaines pratiques qui ont lieu en dehors du cercle familial et qui, même si elles sont minoritaires, doivent être dévoilées et prises au sérieux, selon elle.

« J’ai pour spécialité de suivre des femmes qui se pensent possédées ou atteintes de sorcellerie et qui, lors de séances spirituelles chez des imams, ou hommes religieux, ont subi des attouchements, voire des viols », raconte-t-elle.

Musulmans priant à la mosquée al-Mouhsinine de Châteauroux, France, en 2015 (AFP)

La psychologue avoue d’ailleurs sans problème avoir été elle-même victime de ce genre d’abus par le passé. « J’ai voulu porter plainte pour aller au bout, c’était indispensable. »

Pour Ouiem Maghrebi, il n’est toutefois pas toujours évident pour ces femmes de faire confiance en la justice. « Il y a déjà la honte d’avoir subi cela et puis il y a, chez certaines, le sentiment de trahison. Non pas envers leur communauté, mais envers leur Seigneur. Certaines ont l’impression d’être de mauvaises musulmanes en recherchant la justice des hommes. »

Le tabou de l’éducation sexuelle

Qu’en est-il des institutions religieuses ? La question n’est quasiment pas abordée, même lorsque les mosquées organisent des rencontres régulières entre femmes, comme dans cette mosquée de Bretagne que fréquente Alexandra, musulmane engagée auprès d’un groupe de femmes.

Elle évoque « des rencontres de femmes autour de la spiritualité uniquement » ou « des cours de self-défense ouverts aux femmes de toutes confessions », tout en indiquant que « le développement personnel est également un bon outil pour reprendre confiance en soi et donc éventuellement faire face à des agressions de n’importe quelle nature. »

De l’aveu de Dominique Thewissen ou de Ouiem Maghrebi, les professionnelles comme elles sont encore trop peu sollicitées par les mosquées ou les associations religieuses sur ces questions.

« Il y a encore une grande peur qu’en donnant des cours d’éducation sexuelle, on inciterait les jeunes à essayer d’avoir des rapports. Quand je suis sollicitée pour des conférences, ce n’est quasiment jamais sur ces sujets-là »

- Dominique Thewissen, psychothérapeute

« Je reçois peu de demande de ce genre comparé au véritable besoin. Il y a encore une grande peur qu’en donnant des cours d’éducation sexuelle, on inciterait les jeunes à essayer d’avoir des rapports. Quand je suis sollicitée pour des conférences, ce n’est quasiment jamais sur ces sujets-là », explique la psychothérapeute belge.

Même son de cloche en France. « Quand des associations religieuses m’appellent pour une conférence, c’est quasiment systématiquement pour parler de parentalité, expliquer comment être une bonne mère », relève Ouiem Maghrebi. « Ça suffit. Il est impossible aujourd’hui de parler d’éducation sexuelle, alors qu’on en a besoin. »

La spécialiste essaie alors d’aborder ces sujets dans ses vidéos en ligne ou dans son émission radiophonique, où les auditeurs et auditrices peuvent lui envoyer des questions. « Les femmes qui écoutent l’émission, qui m’y contactent, sont plus militantes, plus déterminées à parler de ces sujets. »

La pédagogie est une étape indispensable pour elle, comme pour Dominique Thewissen, qui veut poser les bases : « Il faudrait plus d’éducation sur ces questions, bien sûr. Il faudrait déjà que les femmes se familiarisent davantage avec la notion de consentement. Quand on dit ce mot, ‘’consentement’’, c’est comme si on disait un gros mot.

« Il est impossible aujourd’hui de parler d’éducation sexuelle, alors qu’on en a besoin », estime la psychologue Ouiem Maghrebi (AFP)

« Pour de nombreux musulmans, si on est mariés, on doit avoir des rapports, c’est tout. Beaucoup de femmes musulmanes se disent qu’elles n’ont pas le choix. Je traite beaucoup plus de cas de violence intraconjugale qu’extra. La priorité est là. »

« Pour de nombreux musulmans, si on est mariés, on doit avoir des rapports, c’est tout. Beaucoup de femmes musulmanes se disent qu’elles n’ont pas le choix. Je traite beaucoup plus de cas de violence intraconjugale qu’extra. La priorité est là »

- Dominique Thewissen, psychothérapeute

Pourtant, ces cas existent aussi. Les prises de conscience et de parole se font alors souvent en privé. Ce fut le cas pour la fille aînée de Hayet (prénom modifié), âgée de 18 ans. La mère de famille, qui élève seule ses enfants, a toujours essayé de communiquer au mieux sur ces sujets avec eux.

Néanmoins, c’est grâce au mouvement #MeToo que les discussions autour des abus sexuels ont vu le jour dans le groupe d’amies de sa fille. « Elle a alors pris conscience qu’elle avait été abusée sexuellement par sa meilleure amie, il y a quatre ans », raconte Hayet.

« Elle a enfin pu mettre un mot sur ce qu’elle avait vécu. En prendre conscience l’avait empêché de dormir, et elle me l’a annoncé un matin. Je n’avais rien vu, et elle non plus. C’est de l’ordre de l’insidieux et du pernicieux.

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« C’était difficile à nommer et elle en avait honte mais #MeToo lui a permis de mettre des mots sur ça et de m’en parler. Je trouve que c’est positif qu’elle ait pu reconnaître un abus sans se sentir coupable mais victime. Mais il faut encore beaucoup de travail pour pouvoir en parler publiquement, et agir. »