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Quand l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis voulaient envahir le Qatar

Riyad et Abou Dabi envisageaient d’intervenir militairement contre le Qatar. La pression de Rex Tillerson pour contrer ce plan lui aurait valu son poste de secrétaire d’État
Le secrétaire d’État américain Rex Tillerson et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane lors d'une cérémonie de signature à la cour royale saoudienne à Riyad le 20 mai 2017 (AFP)
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Et si le limogeage par Donald Trump de son secrétaire d'État Rex Tillerson le 13 mars 2018 était le résultat de la pression des Saoudiens et des Émiratis ?

C’est ce que suggère une enquête du site américain d’investigation The Intercept. « À l'été 2017, plusieurs mois avant que les alliés du Golfe ne fassent pression pour son éviction, Tillerson est intervenu pour arrêter un plan secret dirigé par les Saoudiens et soutenu par les Émirats arabes unis (EAU) pour envahir et conquérir le Qatar », révèle le journaliste Alex Emmons, qui cite deux anciens membres de la communauté du renseignement américain.

Un bombardier B-52 des forces aériennes américaines arrive sur la base d'al-Udeid, au Qatar, le 9 avril 2016 (AFP)

Un article du New York Times avait même suggéré que l’ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington savait que Tillerson serait expulsé trois mois avant son éviction en mars 2018.

Dans les jours et semaines qui ont suivi l'annonce par l'Arabie saoudite, les EAU, l'Égypte et Bahreïn de la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar et la fermeture de leurs frontières terrestres, maritimes et aériennes avec le pays, « Tillerson a fait une série d'appels téléphoniques aux autorités saoudiennes afin qu'elles n'engagent pas d’action militaire contre ce pays [le Qatar] », affirme le site d’investigation.

« Tillerson a fait une série d'appels téléphoniques aux autorités saoudiennes afin qu'elles n'engagent pas d’action militaire contre ce pays [le Qatar] »

- The Intercept

Tillerson a ainsi exhorté le roi saoudien Salmane ben Abdelaziz, le prince héritier Mohammed ben Salmane et le ministre des Affaires étrangères Adel al-Jubeir « à ne pas attaquer le Qatar ni à intensifier les hostilités ».

L’ex-sécrétaire d’État américain a même poussé le secrétaire à la Défense Jim Mattis à appeler ses homologues en Arabie saoudite pour expliquer les risques inhérents d'une telle invasion. Pour rappel, la base aérienne d'al-Udeid près de Doha, la capitale du Qatar, est le quartier général avancé du commandement central américain, CENTCOM, et abrite quelque 10 000 soldats américains.

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The Intercept révèle que, suite à la pression exercée par Tillerson, Mohammed ben Salmane a dû renoncer au plan d’invasion du Qatar, de crainte de voir se détériorer les relations entre le Royaume saoudien et les États-Unis. 

L’intervention de Tillerson a mis particulièrement en colère Mohammed ben Zayed, le prince héritier d’Abou Dabi, selon The Intercept, qui cite une source proche de la famille royale émiratie ayant requis l’anonymat.

Un plan d’invasion

Selon un responsable du renseignement des États-Unis, cité par The Intercept, les agents du renseignement qatari à l’intérieur de l’Arabie saoudite ont eu vent du complot durant l’été 2017. Plusieurs mois plus tard, les services de renseignement américains et britanniques ont confirmé l’information.

« Ce plan d’invasion, qui avait été conçu par les princes héritiers saoudien et émirati, devait être mis à exécution quelques semaines plus tard [après l’été 2017]. Il impliquait des troupes terrestres saoudiennes traversant la frontière vers Doha, pour envahir la capitale du Qatar, en contournant la base aérienne des États-Unis [al-Udeid] », précise le journaliste de The Intercept.

Doha, capitale du Qatar, été 2017 (AFP)

Le président de l'International Crisis Group et l’un des principaux conseillers du président Barack Obama, Robert Malley, a déclaré que, depuis l’été 2017, les responsables qataris lui avaient dit que leur pays était sous la menace d’une invasion.

Ces deux dernières années, rappelle le site américain, l’Arabie saoudite et les EAU « ont manifesté leur volonté d'utiliser la force militaire pour remodeler la donne politique dans le Golfe, en intervenant à Bahreïn pour réprimer un soulèvement du Printemps arabe en 2011 et en menant une guerre de trois ans qui a dévasté le Yémen ».

À Washington, le fossé se creusait entre Tillerson et le président Trump, ce dernier ayant publiquement soutenu le blocus contre le Qatar

Sur le plan interne, à Washington, le fossé se creusait entre Tillerson et le président Trump, ce dernier ayant publiquement soutenu le blocus contre le Qatar, tweetant même : « Peut-être que ce sera le début de la fin de l'horreur du terrorisme ».

De son côté, Tillerson tentait d’apaiser les tensions entre les pays de la région et appelait à la levée de ce blocus. Le secrétaire d’État souffrait aussi de voir la politique étrangère américaine dans la région menée par le gendre de Trump, Jared Kushner, qui avait de solides liens avec les officiels émiratis.

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L’autre volet de l’enquête de The Intercept dévoile les objectifs économiques que cherchaient à réaliser l’Arabie saoudite et les EAU à travers l’invasion du Qatar. « Certains observateurs disent que ce qui incitait l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à préparer l’invasion du Qatar était de nature financière. Le système économique de l’Arabie saoudite, qui permet à la famille al-Saoud d’acheter la paix sociale, repose sur le prix élevé du pétrole. Or, les cours du pétrole ont chuté en 2014. »

L’appât du gain

« Depuis que le roi Salmane est arrivé au pouvoir, son pays a dépensé plus d’un tiers de ses réserves, qui étaient de 737 milliards de dollars. En 2017, l’économie saoudienne est entrée dans une douloureuse récession. En réponse, le gouvernement a cherché des moyens de lever des fonds, notamment en vendant des actions de la compagnie pétrolière publique Saudi Aramco », poursuit The Intercept.

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« Si les Saoudiens avaient réussi à s'emparer de Doha, ils auraient potentiellement pu avoir accès au fonds souverain du pays, d'une valeur de 320 milliards de dollars », explique Alex Emmons, qui rappelle la vague d’arrestations menées par Mohammed ben Salmane contre ses proches, les forçant à se délester de plusieurs millions de dollars.