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Quatre projets associatifs qui font bouger la Tunisie

Habiba, Hichem, Emna et Ali ont un point commun : ils aiment leur région et ont décidé de s’impliquer pour une meilleure gouvernance locale, loin de la politique. MEE a rencontré ceux qui construisent la Tunisie de demain
Habiba Sherif, 21 ans, a réhabilité la maison de jeunes de Nabeul, au nord-est de la Tunisie (Facebook/Saber Bouafif)

TUNIS – Au Forum jeunesse qui s’est tenu dans la ville de Sfax (ville portuaire et centre économique du pays à 270 km de Tunis) du 13 au 15 octobre, près de 200 jeunes se sont réunis sous l’égide de l’Institut français en Tunisie pour parler gouvernance locale.

Le forum, qui a lieu tous les ans depuis la révolution, s’oriente aujourd’hui davantage vers les jeunes faiseurs de projets dans les régions intérieures de la Tunisie.

À l’issue des trois jours de réflexion, une dizaine de projets sur 150 ont été sélectionnés et financés à hauteur de 10 000 à 20 000 dinars (entre 3 400 et 6 800 euros) par l’Institut français.

En marge de ces projets, le forum permet aussi de dresser un état des lieux du tissu associatif en Tunisie et de faire émerger des projets ayant un impact local, en vue des élections municipales, reportées au 25 mars 2018. Le thème de cette année portait sur la « démocratie locale et l’engagement des jeunes ».

« Cette année, nous avons reçu près de 700 candidatures pour 150 places, ce qui montre bien la volonté des jeunes d’agir pour leur communauté »

-Mehdi Baccouche, co-organisateur du Forum jeunesse

« L’idée depuis deux ans est d’aller vraiment chercher les jeunes qui ont des idées, pas forcément ceux qui savent le mieux répondre aux appels à projet, mais ceux qui ont des idées impactant la vie publique », explique à Middle East Eye Mehdi Baccouche, en charge de l’entreprise sociale Shanti, qui co-organise la rencontre avec l’Institut français.

« Cette année, nous avons reçu près de 700 candidatures pour 150 places, ce qui montre bien la volonté des jeunes d’agir pour leur communauté. Beaucoup de ceux qui postulent sont au chômage. D’autres travaillent mais veulent s’engager en tant que citoyens. D’autres tout simplement, sont encore étudiants et veulent s’impliquer dans la vie de leur quartier. »

Le secteur informel, qui représenterait près de 50 % de l’économie tunisienne, est le premier employeur de la jeunesse

Aujourd’hui, la jeunesse subit de plein fouet la crise économique et sociale post-révolution.

Le secteur informel, qui représenterait près de 50 % de l’économie tunisienne, est le premier employeur de la jeunesse et selon les derniers chiffres du chômage pour le trimestre 2017, le taux s’élève à 15,3 % avec 31, 2 % de jeunes diplômés sans emploi.

Des chiffres à rapprocher de ceux de la migration : le 8 octobre, une collision au large de l’île de Kerkennah, entre un navire de migrants et un bateau militaire, a fait 52 morts, tous Tunisiens. Selon le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), une ONG, plusieurs facteurs économiques, sociaux et sécuritaires sont à l'origine de cette « vague » migratoire, dont un mal-être persistant chez les jeunes Tunisiens. D’après l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 1 357 Tunisiens ont atteint la côte italienne entre janvier et août, et plus de 1 400 sont arrivés au cours du seul mois de septembre.

Les jeunes se sont aussi peu inscrits sur les registres électoraux cet été, seulement 175 826 entre 18 et 21 ans se sont inscrits sur plus de 500 000 nouveaux électeurs.

À LIRE : La jeunesse tunisienne, garde-fou d’un retour vers le passé

L’engagement de la jeunesse en dehors de la politique reste donc un facteur important d’intégration sociale et de participation à la vie publique pour la génération désenchantée de la révolution.

MEE a choisi cinq projets sélectionnés cette année, lauréats des années passées ou encore financés par d’autres programmes de l’Institut français pour témoigner d’actions qui œuvrent pour les communautés locales.

Carthagina ou comment préserver le patrimoine (Tunis)

Emna Mizouni, 30 ans, à la tête de Carthagina (Facebook/Alpha Bakemono)

Malgré ses nombreux sites archéologiques et les découvertes archéologiques de ces dernières années, le patrimoine tunisien est délaissé, voire mis à mal, faute de budget suffisant au ministère de la Culture et selon les experts, d’absence de vision nationale pour sa préservation.

Sensibles à cette question, Emna Mizouni, 30 ans, et l’équipe de l’association Carthagina fondée en 2013, ont voulu « digitaliser » les monuments, ainsi que le patrimoine des contes de grand-mères et des légendes urbaines tunisiennes.

« Après la révolution, les gens ont été nombreux à questionner l’identité du pays. Les différentes versions sur l’histoire et le patrimoine ont montré que l’on connaissait mal notre patrimoine actuel et notre richesse », explique Emna à Middle East Eye.

Carthagina a commencé à organiser, avec Wikimedia (projet englobant l’encyclopédie en ligne Wikipédia et Wikimedia commons, médiathèque libre de droits) des concours photos sur les monuments tunisiens afin de mettre en ligne, un contenu photographique libre de droits qui archive les monuments classés au patrimoine par l’UNESCO, via le projet Galleries, Libraries, Archives and Museums (GLAM).

Carthagina a archivé sur soundcloud les enregistrements de contes et de légendes urbaines tunisiens

« Nous sommes passés de 0 % de photos libres de droit sur le patrimoine tunisien dans le gouvernorat de la Manouba (nord-ouest de Tunis) à 90 % en moins de trois ans, alors qu’à Monastir, vous trouviez déjà 100 % des photos », remarque Emna. Ils ont ajouté près de 1 700 photos à l’encyclopédie internationale en ligne en 2016.

Carthagina a archivé sur soundcloud les enregistrements de contes et de légendes urbaines tunisiens. L’association a aussi mis en place une rencontre annuelle « Guerret Al Anz » (hiver berbère) calée sur le calendrier agricole kabyle qui fait aussi partie du patrimoine national. Chaque année, la rencontre permet de parler des mythes fondateurs du calendrier berbère, tout comme des balades organisées par l’association pendant le Ramadan pour visiter la médina.

Carthagina a été sélectionnée par le forum jeunesse 2017 pour participer avec son projet Medinapedia – qui digitalise des articles sur les monuments de la médina de Tunis – et étendre l’initiative aux autres médinas du pays.

Sociordi, l’ordinateur solidaire (Mahdia)

Que faire des ordinateurs en mauvais état ? Deux jeunes de Mahdia, Ali Sakka et Hicham Mnassar, 36 ans, tous deux ingénieurs et informaticiens, et membres de l’association Pensée nationale libre (née en 2011, elle promeut la culture et la citoyenneté), ont eu l’idée de les réparer pour leur donner une seconde vie, soit avec des logiciels plus légers destinés aux enfants par exemple, soit en réutilisant des pièces détachées.

« L’histoire a commencé quand un ami m’a contacté alors que je travaillais en entreprise. Il connaissait un homme qui voulait acheter un ordinateur pour son fils. Il n’avait que 100 dinars [34 euros] de budget et n’avait rien trouvé, même au souk. Mon ami m’a alors demandé si je n’avais pas un vieil ordinateur dont l’entreprise ne se servait plus et en cherchant, j’ai trouvé au département informatique plein d’ordinateurs abandonnés ! », raconte Hicham.

Après avoir reconditionné puis cédé l’ordinateur à son ami, Hichem pense à transformer le don en projet. Au départ simple projet associatif, le projet Sociordi est aujourd’hui en train de devenir une entreprise sociale et solidaire grâce au soutien financier du programme de l’Institut français destiné aux organisations de la société civile ayant une empreinte locale, mais n’ayant pas trouvé bailleurs de fonds (PISCCA).

Chaque mois, une trentaine d’ordinateurs sont réparés et souvent donnés aux enfants dont les parents n’ont pas les moyens d’en acheter

L’aide, de 30 000 dinars (10 000 euros) a déjà permis aux membres de l’association d’ouvrir un local à Mahdia (centre-est) et de commencer à donner des cours de coding (programmation informatique) aux enfants.

Ils bénéficient aussi du soutien du Tunisian Center for Social Entrepreneurship, une organisation tunisienne qui aide les projets d’économie sociale et solidaire à se structurer et à trouver un business model.

Chaque mois, une trentaine d’ordinateurs sont réparés et souvent donnés aux enfants dont les parents n’ont pas les moyens d’acheter une machine. L’objectif : arriver à convaincre, au-delà des particuliers, les acteurs du parc numérique tunisien telles que les administrations ou les entreprises, de faire don de leurs ordinateurs usagés plutôt que de les jeter.

Alors que la fracture numérique en Tunisie fait depuis quelques années l’objet d’une politique nationale à travers Tunisia Digital 2020 – pour faire contribuer l’économie numérique à 25 % du PIB au lieu des 5 % actuels –Sociordi a trouvé un moyen d’agir localement en œuvrant aussi pour la préservation de l’environnement.

Casanostra, le cinéma des mines (Gafsa/Metlaoui)

L'équipe de Casanostra, le cinéma des mines, à Gafsa (Facebook)

La ville de Metlaoui (ouest) est plus connue pour les conditions de vie difficiles des mineurs et pour son taux de chômage élevé que pour son rayonnement culturel. Cela n’a pas arrêté Ali Yahyaoui. Cet enseignant de 30 ans veut valoriser le patrimoine de la région à travers le cinéma.

Avec l’association Casanostra et son projet club cinéma des mines, le lauréat de l’édition 2016 du Forum jeunesse – il a obtenu 15 780 dinars (5000 euros) – a voulu sensibiliser les jeunes de sa région au trésor patrimonial que représente Metlaoui. L’histoire de la ville minière remonte à la préhistoire – on peut aussi trouver des restes de l’ère punique.

Mais l’installation et l’essor de la Compagnie des phosphates sous le protectorat français, fleuron de l’économie tunisienne, puis les mouvements sociaux qui ont suivi ont longtemps fait oublier l’histoire de la région.

À travers le ciné-club des mines, qui a déjà projeté près de 70 films, Ali a mis en place une formation aux techniques de l’audiovisuel pour une trentaine de jeunes

Metlaoui abrite pourtant un musée et un train touristique, le Lézard rouge, qui sillonne le centre-ouest du pays, notamment vers le canyon des grottes de Selja. C’est à tout ce patrimoine qu’Ali a voulu sensibiliser les jeunes de sa région.

À travers le ciné-club des mines, qui a déjà projeté près de 70 films, Ali a mis en place une formation aux techniques de l’audiovisuel pour une trentaine de jeunes : montage, réalisation et prise de son, pour que chacun réalise un petit film ou un documentaire mettant en valeur le patrimoine de la région.

« Metlaoui et Moularès souffrent d’un déficit culturel malgré le patrimoine de la région. L’unique salle de cinéma à Metlaoui a fermé il y a plus de quinze ans. Nous voulons faire renaître un peu de culture à travers ces initiatives mais aussi archiver une mémoire collective de ce patrimoine », explique Ali Yahyaoui à MEE.

Darna, redonner vie aux maisons de jeunes (Nabeul)

Habiba Sherif, 21 ans et fraîchement diplômée en marketing digital en tant que responsable des réseaux sociaux en avait marre de voir la maison de jeunes de Nabeul, sa ville natale, délaissée par les principaux concernés.

« C’est une des plus belles maisons de jeunes en Tunisie : elle comprend 80 chambres en parfait état, une salle de sport bien équipée, une salle de conférence, et malgré cela, attire très peu de jeunes », raconte-t-elle à MEE.

Ces maisons existent depuis l’ère Ben Ali : la Tunisie en compte 327, bâties dans les différents gouvernorats tunisiens. Elles étaient supposées encourager les jeunes dans leurs actions culturelles pour la ville et ont souvent été délaissées par manque d’activité. Certaines sont même à l’abandon aujourd’hui.

« Je suis arrivée en 2015 au Forum jeunesse avec une idée simple : faire en sorte que la maison de Nabeul soit de nouveau un espace pour la jeunesse », se souvient Habiba Sherif. Elle rencontre lors du forum deux jeunes de Nabeul, Mouldi Garali et Mohamed Belhadj, déjà très engagés dans le milieu associatif, qui participent avec Habiba à l'élaboration de ce projet à travers l'association Zayrah Tunisie.

« Pour moi, même si cela ne résout pas forcément les problèmes de chômage, cela pose la question de l’engagement »

- Habiba Sherif, 21 ans

En 2016, l’équipe du projet Darna a sélectionné 60 jeunes âgés entre 16 et 30 ans issus de la région. Pendant deux mois, ils ont été formés au volontariat et au leadership, ont aussi participé à la restauration de la maison de jeunes, en redécouvrant le jardin, en recyclant des palettes pour en faire des sièges et des tables, ou encore en peignant les murs. La troisième phase du projet les a formés à la prévision et l’organisation d’évènements pour les jeunes de la région.

« Ils ont choisi des évènements sportifs et culturels mais ils ont aussi participé à des échanges avec l’Allemagne dans le cadre d’une initiation aux techniques la radio et parmi eux, un groupe a participé à une formation en web TV à Tunis, et a remporté le prix du meilleur court métrage élaboré en seize heures », raconte Habiba. Le tout a été soutenu par le directeur de la maison de jeunes, heureux de voir le lieu reprendre vie.

Aujourd'hui Habiba et son équipe ont fait du projet une expérience pilote qui pourrait être dupliquée dans d’autres espaces pour la jeunesse en Tunisie. « Pour moi, même si cela ne résout pas forcément les problèmes de chômage, cela pose la question de l’engagement », souligne Habiba. « Qu’est-ce que je fais pour ma ville ? Pour ma communauté ? J’en retrouve une dizaine qui participe à des événements, des formations et des projets associatifs. Il y en a même une qui a participé au Forum jeunesse 2017 ! C’est déjà une satisfaction ! »